
L'union des Atalantes
Le commencement
by Edouard BENGMAH
Casablanca, 2087. La capitale de l'Union des Atalantes brille sous un soleil de paix et de progrès. Mais derrière les vitres blindées des centres de pouvoir, une vieille femme se souvient que l'histoire officielle n'est qu'un mensonge tissé d'ombre et de sang. Tout a commencé en 2019, à Astoriane. Zora, cinq ans, voit son monde s'effondrer quand l'Ordre — une puissance technocratique invisible — massacre ses parents dans leur laboratoire secret. Seule héritière d'Alistair, une intelligence artificielle capable de briser les chaînes de l'ingénierie sociale numérique, elle devient la cible à abattre. Traquée dans les bois, promise à une mort certaine, elle est sauvée par un inconnu au visage masqué. Entre complots géopolitiques et survie désespérée, l'odyssée de Zora la mènera de la terreur d'une enfance volée à la genèse d'un nouvel ordre mondial. Mais à quel prix fonde-t-on une utopie quand elle prend racine dans le traumatisme et la vengeance ? Découvrez un thriller d'anticipation magistral où la technologie redéfinit l'humanité et où la vérité est la plus dangereuse des armes.
- Science Fiction
- Thriller
- Adventure
- Mystery
- Dystopian
- Near Future
L'Ombre du Progrès
La lumière du matin frappait Casablanca de plein fouet. Elle glissait sur les façades de verre poli, se brisait en éclats sur l'acier des tours, puis retombait en cascade jusqu'à l'océan. En cette année 2087, la ville ne ressemblait plus à rien de ce qu'elle avait été. Elle s'élançait vers le ciel comme une forêt minérale, chaque tour respirant l'air marin de l'Atlantique à travers des façades qui filtraient, purifiaient, redistribuaient. Et pourtant, au milieu de ce gigantisme, les minarets de la Mosquée Hassan II tenaient bon. Le marbre blanc, patiné par les embruns, semblait ignorer le vertige des tours qui l'entouraient. Il restait là, planté au bord de l'eau, comme une mémoire que même le progrès n'avait pas osé effacer.
Casablanca n'était plus une simple cité côtière. Elle était devenue le cœur battant de l'Union des Atalantes, son centre bancaire, sa capitale militaire, le lieu où se décidait le sort de sept nations soudées par un même destin.
Au trentième étage du complexe éducatif central, la lumière du dehors traversait des baies vitrées sans une tache. La salle de classe sentait le propre, presque trop propre, l'air filtré à saturation. Une trentaine d'enfants de sept ans se tenaient assis en silence, immobiles dans leur uniforme blanc bordé de liserés dorés. Leurs visages disaient toute la diversité de l'alliance : traits scandinaves à côté de traits maghrébins, peau pâle contre peau mate, tous alignés sous la même lumière.
Devant eux, la professeure d'histoire-géographie ajusta la projection d'un geste de la main. Un globe holographique s'éveilla au centre de la pièce et se mit à flotter, tournant lentement sur lui-même.
« Bonjour à tous », dit-elle d'une voix calme. « Aujourd'hui est une journée particulière. Nous allons parler de la création de notre société, prospère et en paix depuis l'an 2040. L'Union des Atalantes. »
La sphère de lumière s'anima sous les regards captivés des enfants. Le globe pivota, mettant en avant la façade ouest de l'océan.
« Notre alliance s'est forgée entre 2035 et 2040, durant ce que les manuels appellent la Guerre Technologique. Sept nations souveraines ont scellé leur destin autour de cet océan qui nous nourrit et nous protège. »
Elle effleura l'hologramme du bout des doigts. Casablanca brilla d'une clarté dorée.
« Le Maroc, notre capitale géopolitique, est le socle de notre souveraineté agricole grâce à ses réserves de phosphates. Il alimente nos cités grâce aux méga-centrales solaires et à l'hydrogène vert du Sahara. »
D'un mouvement de balayage, elle fit glisser la carte vers le nord. La Scandinavie s'illumina en bleu glacier.
« La Norvège verrouille l'Atlantique Nord avec sa flotte arctique. Son fonds souverain garantit notre stabilité financière. Ses infrastructures exploitent les minéraux rares des fonds marins. »
Les enfants suivaient les faisceaux qui s'entrecroisaient sur la carte, les yeux grands ouverts. La professeure pointa l'Islande, puis l'Irlande.
« L'Islande met sa géothermie au service de nos supercalculateurs et protège nos réserves d'eau douce. L'Irlande héberge le cœur de notre cyberdéfense. Elle nous protège contre les intelligences artificielles ennemies, et capte l'énergie des tempêtes grâce à ses parcs houlomoteurs. »
Elle marqua une pause, le temps d'observer les sourires admiratifs, avant d'effleurer les côtes européennes.
« La Bretagne et la Galice, libérées lors des conflits de 2035, apportent leurs chantiers navals, leurs gisements de lithium et de tungstène pour notre aéronautique, et une agriculture d'élite. Et le Portugal déploie notre surveillance jusqu'au cœur de l'océan, grâce aux archipels des Açores et de Madère. »
Au premier rang, un garçon leva la main. Ses yeux brillaient.
« Madame ? Qui a réussi à réunir tous ces pays pour créer l'Union ? »
Un sourire, plein de ferveur, s'étira sur les lèvres de l'enseignante.
« Tout cela est l'œuvre de notre Mère Fondatrice. Zora Danilova. Vous la connaissez sous le nom de Silensia. »
Elle marqua un temps, comme pour laisser le nom résonner dans la pièce.
« Laissez-moi vous raconter l'histoire de celle qui allait changer le monde à jamais. Tout a commencé en 2017, alors qu'elle n'avait que cinq ans. »
Au-dessus de la salle de classe, derrière une vitre sans étain, une silhouette se tenait immobile dans l'obscurité.
Le cadrage ne laissait deviner que le bas d'un visage. Au début de la leçon, des lèvres pâles et ridées s'étaient adoucies d'un sourire, un sourire fragile, presque volé, en regardant l'innocence de ces enfants alignés dans leur uniforme immaculé.
Mais au moment où le nom de Silensia franchit les lèvres de la professeure, ce sourire s'éteignit d'un coup.
La mâchoire se crispa. Une veine se tendit le long du cou, fine, presque invisible, mais bien réelle sous la peau fine. Quelque chose dans le visage se referma, comme une porte qu'on claque doucement pour ne pas réveiller personne.
En bas, la voix de la professeure continuait, égale, sereine, portée par des décennies de récits appris et répétés. Elle ne savait rien des nuits sans sommeil, rien des noms qu'on tait, rien du poids que porte celle dont elle venait de prononcer le nom comme on prononce celui d'une sainte.
La main se leva lentement, tremblante, ridée, et vint se poser contre le verre froid de la fenêtre. Les doigts s'écartèrent légèrement sur la surface lisse, comme pour toucher quelque chose de l'autre côté, quelque chose qu'aucune vitre ne pourrait jamais restituer.
En contrebas, les enfants continuaient d'écouter, fascinés, ignorant tout de la femme qui les observait dans l'ombre. Ils ne savaient rien des guerres tues, des sacrifices qu'aucun manuel ne racontait, des choix qu'on ne défait jamais.
La paix dorée dans laquelle ils grandissaient reposait sur des ténèbres. Et ces ténèbres, une seule femme les portait encore, seule, derrière une vitre que personne ne songeait à regarder.
La professeure reprit, la voix toujours aussi douce.
« Zora vivait alors à Astoriane, en Landavie, avec ses parents. Son père était un brillant architecte en intelligence artificielle. Sa mère, une neurochirurgienne réputée. »
Derrière la vitre, la main resta un long moment posée contre le verre. Puis elle se retira, lentement, et se referma en un poing serré.
Astoriane
La brume s'était installée sur Astoriane pendant la nuit et n'était pas repartie. Elle traînait entre les toits, s'accrochait aux grilles des jardins, épaississait chaque bruit jusqu'à le rendre sourd. Nichée au cœur de la Landavie, cette petite république d'Europe centrale aux frontières verrouillées, la ville vivait de ses usines vieillissantes e…
