
24 mois pour ne pas t'aimer
Ils avaient prévu le divorce. Pas les sentiments.
by Jacqueline ABELARD
Un contrat strict. Vingt-quatre mois de sursis. Aucun sentiment permis. De retour sur son île natale après douze ans d'études exigeantes à Paris, Amir Driouch intègre les urgences du CHU de Saint-Denis. Poussé par un sens profond du devoir envers son mécène, il accepte d'épouser la fille de ce dernier pour la protéger de prétendants malveillants. Mais par scrupule, il refuse même d'apercevoir son visage avant la signature des vœux. Shanaze Moussaoui, jeune cheffe d'entreprise brillante et indépendante, se croit piégée dans une union traditionnelle imposée. Déterminée à préserver sa liberté, elle pose ses conditions : leur union ne sera qu'une façade de deux ans, sans la moindre intimité, avant un divorce discret. Pourtant, le hasard redistribue les cartes dès leur premier matin à l'hôpital, lorsqu'ils partagent un ascenseur sans se reconnaître, avant de se retrouver face à face en pleine réunion plénière. Contraints de cohabiter sous le regard vigilant de leurs proches et d'un rival rancunier, Amir et Shanaze découvrent que la frontière entre convenance et passion est dangereusement poreuse. Quand le respect se mue en désir brûlant, sauront-ils rompre leur pacte avant que le compte à rebours ne s'achève ?
- Romance
- Literary Fiction
- Contemporary Romance
- Fake Dating
- Women's Fiction
- Mariage arrangé
L'ascenseur de l'aile nord
Le vol en provenance d’Orly avait atterri avec plus de quatre heures de retard à l’aéroport Roland-Garros. Amir Driouch n’avait pas fermé l’œil de la nuit, le regard perdu dans les hublots opaques de l’appareil, bercé par les secousses des turbulences au-dessus de l’océan. Les formalités douanières s’étaient éternisées sous une chaleur moite qui lui rappelait aussitôt son enfance, une moiteur bien plus dense que celle des étés parisiens. Il aurait dû prendre le temps de passer chez ses parents, de poser son sac dans sa chambre d’adolescent et d’embrasser sa mère. Mais l’administration hospitalière ne tolérait aucun flottement : sa prise de fonction officielle au service des urgences du CHU de Saint-Denis était calée pour ce matin précis, et la réunion d’accueil des nouveaux praticiens ne l’attendrait pas.
Dans le taxi qui longeait le littoral en direction du chef-lieu, Amir avait simplement pris soin de troquer son sweat de voyage pour une chemise claire, froissée par les heures d’attente mais convenable. Ses valises reposaient désormais dans le coffre du véhicule, qu’il fit stationner devant les grilles du centre hospitalier en convenant d’un arrangement rapide avec le chauffeur. Il courut presque le long de l’allée principale, franchissant les portes vitrées automatiques alors que les premières chaleurs de la journée commençaient à écraser l’esplanade.
Il devait atteindre le quatrième étage de l’aile nord au plus vite. Amir n’était revenu que deux fois sur l’île depuis son départ pour ses études de médecine, douze ans plus tôt. Tout avait changé dans les couloirs du CHU. Les murs avaient été repeints, de nouvelles ailes s’élevaient vers les hauteurs, et le personnel s’activait dans un ballet méthodique qu’il connaissait par cœur pour l’avoir pratiqué dans les hôpitaux de garde de l’Assistance Publique. En approchant de la batterie d’ascenseurs, il aperçut la cabine principale prête à refermer ses battants métalliques.
Amir allongea le pas, glissa prestement sa paume entre les deux pans d’acier pour bloquer la fermeture mécanique, et se faufila à l’intérieur.
« Merci », dit Amir en se glissant dans la cabine.
« De rien », murmura une voix posée sur sa gauche.
Le chirurgien se contenta d’incliner la tête en reprenant son souffle. La cabine était pleine d’une demi-douzaine de soignants et de visiteurs, mais la jeune femme qui se tenait à ses côtés capta immédiatement son attention sans qu’il pût l’expliquer. Vêtue d’un tailleur pantalon en lin sombre, sobre et parfaitement ajusté, elle tenait sous son bras une sacoche d’ordinateur portable et manipulait nerveusement une tablette tactile. Un cordon bleu pendait autour de son cou, soutenant un badge d’intervenante extérieure floqué au nom d’une société d’ingénierie logicielle. Elle avait relevé sa masse de cheveux bruns ondulés en un chignon strict, fixé par une pince métallique, pour dégager une nuque dorée sur laquelle perlait une fine goutte d’eau.
Amir nota l’assurance de sa posture, cette manière nette qu’elle avait de faire défiler des lignes de code et des diagrammes de flux d’un geste sec de l’index, sans lever une seule fois les yeux vers les autres occupants de la cabine. Elle semblait entièrement absorbée par les chiffres qui s’affichaient sur son écran. Il ne la dérangea pas. Lui-même avait trop à faire pour chercher la conversation : ajuster le col de sa chemise un peu chiffonnée par la traversée, vérifier l’heure sur sa montre et réprimer l’épuisement qui lui brûlait les tempes.
Dans son esprit, pourtant, le poids de ses choix récents refaisait surface. Trois semaines plus tôt, à Paris, il avait scellé son destin en donnant son accord à Farid Moussaoui. Farid, l’ancien professeur de lycée, l’ami d’enfance de son père, l’homme providentiel qui avait payé chaque année de son internat et de sa spécialisation sans jamais réclamer le moindre reçu. Quand cet homme respectable l’avait appelé pour lui exposer la situation difficile dans laquelle se trouvait sa fille unique, harcelée par des prétendants indélicats qu’elle venait d’éconduire, Amir n’avait pas hésité une seconde. Il avait accepté ce mariage arrangé pour rembourser sa dette morale, pour faire écran et offrir une porte de sortie honorable à cette jeune femme.
Il avait toutefois posé une condition formelle : refuser de voir la moindre photographie d’elle avant de prononcer ses vœux. Il ne voulait pas qu’on puisse penser, et surtout pas elle, qu’il s’engageait par attirance physique ou par vanité. De son côté, lorsqu’elle avait consenti à ce compromis familial pour calmer son père, elle avait immédiatement exigé les termes du pacte : une façade pure et simple, un engagement contractuel de deux années au maximum, sans aucune intimité, avant que chacun ne reprenne sa liberté. Amir lui avait seulement fait savoir par message que Farid avait financé son parcours universitaire, préférant qu’elle le croie guidé par une obligation financière plutôt qu’elle ne découvre la manœuvre protectrice de son propre père.
Il ne connaissait de Shanaze Moussaoui qu’un souvenir flou d’enfant taciturne, une silhouette aperçue lors d’un pique-nique familial il y avait plus de douze ans. Pour lui, elle était une jeune femme de vingt-sept ans qu’il devait retrouver plus tard dans la soirée, chez ses parents, pour régler les détails civils de leur future cérémonie.
L’ascenseur s’arrêta dans un léger grincement au quatrième étage. La jeune femme rangea sa tablette sous son bras d’un mouvement précis, réajusta la lanière de son sac en cuir et s’avança vers la sortie sans un regard en arrière. Amir emboîta le pas à la petite foule. Il remarqua simplement qu’elle marchait d’un pas rapide, déterminé, ses talons carrés claquant avec netteté sur le lino grisâtre du couloir de l’aile nord.
Ils franchirent l’un après l’autre la double porte battante qui menait à la grande salle de conférence de la direction médicale. L’assemblée était déjà bien garnie. Médecins chefs, cadres de santé, directeurs de pôles et ingénieurs réseau discutaient par petits groupes autour d’une longue table en U dominée par un écran de projection géant.
Amir se glissa discrètement vers le fond de la pièce, près des fenêtres qui donnaient sur les collines verdoyantes de la montagne réunionnaise. L’air climatisé lui fit du bien. Il passa une main lasse sur son front, cherchant à chasser la brume du décalage horaire.
À cet instant, un silence relatif s’installa dans la pièce. Le directeur des services hospitaliers prit la parole pour ouvrir la séance plénière consacrée à la modernisation des infrastructures informatiques d’urgence.
« Nous avons le plaisir d’accueillir ce matin l’équipe responsable du déploiement de notre nouveau logiciel de régulation des flux et de traçabilité des soins critiques, annonça le directeur. Je laisse la parole à sa directrice pour la présentation technique. »
Amir leva les yeux vers l’estrade. La jeune femme du tailleur sombre venait de poser ses dossiers sur le pupitre. D’un geste fluide, elle saisit la télécommande de présentation, releva le menton et fixa l’auditoire avec un calme olympien. Son visage, éclairé par la lumière blanche des néons, révélait des traits d’une grande finesse et des yeux noisette d’une intensité saisissante.
« Bonjour à tous, commença-t-elle d’une voix claire, parfaitement assurée. Je suis Shanaze Moussaoui. »
Amir sentit son souffle se bloquer net dans sa poitrine. Il resta immobile, les doigts serrés sur la tranche de son carnet de notes. C’était elle. La femme qu’il devait épouser dans quelques semaines, l’inconnue dont il avait refusé le portrait, venait de partager avec lui les trois minutes les plus anonymes de sa journée dans la cabine de l’ascenseur.
La plénière des urgences
Amir s’avança dans les gradins de l’amphithéâtre et prit place au deuxième rang, le corps encore lourd des onze heures de vol. Sur le mur blanc de l’estrade, le projecteur affichait en lettres capitales le nom de la jeune femme à côté du logo de son entreprise technologique. Shanaze Moussaoui. Amir resta immobile, les yeux fixés sur ces caractères …

