L'Art de s'Entendre

L'Art de s'Entendre

Quand les maladresses du cœur allument la plus belle des magies

by Jean-Claude Lazure

22 chaptersfr-CA

Dans un royaume où chaque parole sincère alimente la magie des cités, une panne d'énergie menace de tout glacer. Le salut de tous repose désormais sur un duo des plus improbables. D'un côté, Jean Tremblay, un archiviste réservé dont le trac incontrôlable déclenche de véritables décharges électriques. De l'autre, Diane Fortin, une négociatrice au franc-parler légendaire qui fait pleuvoir des étincelles dorées dès qu'elle lance un sarcasme bien senti. Envoyés d'urgence au Manoir des Murmures pour sceller une alliance indispensable, ces deux maladroits accumulent quiproquos monumentaux et gaffes retentissantes. Mais entre deux tasses de thé brûlant et des débats enflammés, les pires gaffes cèdent peu à peu la place à des confidences touchantes. Alors qu'un diplomate rival complote dans l'ombre pour imposer un régime de fer, Jean et Diane découvrent que la franchise et l'écoute véritable sont de puissants catalyseurs. Une comédie fantastique chaleureuse et lumineuse, où l'art de s'entendre devient la plus tendre des victoires.

  • Fantasy
  • Romance
  • Cozy Fantasy
  • Romantic Fantasy
  • Romantic Comedy

Des étincelles dans l'antichambre

Jean Tremblay avait répété son discours d'introduction exactement trente-sept fois durant le trajet en diligence, et pas une seule de ces répétitions ne l'avait préparé à la vue du Manoir des Murmures se dressant devant lui dans la brume matinale, avec ses tourelles de pierre grise et ses fenêtres à meneaux qui semblaient toutes le juger en même temps.

« Par les grands vents, murmura-t-il en resserrant la ficelle qui retenait tant bien que mal sa plus grosse valise, dont le fermoir avait rendu l'âme quelque part entre le pont de la rivière Aux Trembles et la dernière côte. »

Il gravit les marches du perron avec la légèreté d'un homme qui craint que chaque pierre ne se dérobe sous ses pieds, son carnet de notes en cuir râpé battant contre sa hanche au rythme de son cœur, lequel battait, lui, à une vitesse nettement moins raisonnable. Dans le grand hall d'entrée, les chandeliers de cristal suspendus au plafond captaient la lumière pâle du matin et la renvoyaient en mille éclats, et Jean, en franchissant le seuil, sentit cette bouffée familière lui monter à la gorge : celle qui précède toujours ses gaffes les plus mémorables.

« Bonjour, je suis, enfin, on m'attend, je crois, quoique je ne sois pas tout à fait certain de l'heure exacte qui avait été convenue, puisque la lettre de convocation mentionnait le lever du soleil sans préciser lequel des deux fuseaux de la province concernée... »

Un léger crépitement lui coupa la parole. Les chandeliers grésillèrent, et une odeur de métal chauffé flotta soudain dans l'air.

« Misère, pas encore », soupira-t-il en regardant ses propres mains, d'où s'échappaient de minuscules arcs bleutés qui dansaient entre ses doigts comme des lucioles nerveuses.

C'est à ce moment précis qu'une voix, chaude et pleine d'un aplomb qui n'appartenait qu'aux gens habitués à commander une salle entière, résonna depuis l'escalier de marbre.

« Ben voyons donc, on n'est pas encore arrivés que le monsieur fait déjà un feu d'artifice? »

Jean leva les yeux et découvrit Diane Fortin descendant les marches avec l'assurance d'une femme qui n'avait jamais douté une seconde de sa place dans une pièce, sa tresse rousse semée d'épingles d'argent, ses lainages aux teintes automnales encore couverts de poussière de route. Elle avait ce genre de sourire qui promettait autant de chaleur que de bataille.

« Je, euh, ce n'est pas un feu d'artifice à proprement parler, tenta Jean, davantage une manifestation involontaire d'énergie nerveuse résiduelle qui, selon les traités de Béliveau sur la thermodynamique verbale, tend à se produire lorsque le sujet parlant ressent une pression sociale accrue et... »

« Vous êtes en train de me dire que vous grillez les chandeliers du manoir parce que vous êtes gêné? »

« Ce n'est pas de la gêne, c'est de l'anxiété diplomatique, ce qui est tout à fait différent sur le plan clinique. »

Diane pencha la tête, et ses yeux verts se plissèrent d'un amusement qui n'annonçait rien de bon. « Ah oui? Ben moi, je pensais qu'on m'envoyait négocier à côté d'un ambassadeur, pas d'une génératrice électrique. »

Elle n'avait pas fini sa phrase que déjà, une pluie fine de paillettes dorées jaillissait de ses lèvres et retombait sur la redingote de velours élimée de Jean, qui se retrouva en l'espace d'une seconde couvert d'un scintillement absurde, presque féerique, du col jusqu'aux poignets.

« Voilà, dit Jean en époussetant ses manches avec une dignité qui sonnait creux, la preuve irréfutable que le sarcasme génère lui aussi des décharges d'énergie brute. Nous sommes donc, dans les faits, dans une situation parfaitement symétrique. »

« Symétrique, mon œil. Vous, vous mettez le feu au manoir. Moi, je le décore. »

C'est à cet instant qu'un jeune homme aux cheveux châtains, une sacoche de cuir cliquetante de fioles et de parchemins battant contre sa hanche, dévala l'escalier en brandissant une pelle dans une main et un seau fumant dans l'autre.

« Pas de trouble, pas de trouble! » cria Pierre Caron en fonçant droit sur le chandelier le plus proche, dont la base commençait à noircir dangereusement. Il renversa le contenu du seau, une neige d'un blanc bleuté qui grésillait au contact du bois, et l'incendie naissant s'éteignit dans un chuintement mouillé. « J'arrive, j'arrive, restez calmes, tout le monde, le tapis d'époque est correct, ouf, bon, il reste juste un p'tit brûlé dans le coin, ça va se réparer, promis. »

Jean, écarlate, regarda le tapis en question, effectivement roussi sur un coin, et sentit sa gorge se nouer davantage. « Je suis vraiment, vraiment désolé, je n'avais pas l'intention de... »

« Ça va, ça va, on est habitués, coupa Pierre avec un sourire nerveux mais sincère, madame Leblanc dit toujours qu'un manoir sans étincelles, c'est un manoir qui dort. »

Diane croisa les bras, son regard glissant de Jean au tapis calciné, puis revenant à Jean. « Ben là, si c'est ça, votre définition d'un manoir réveillé, on va-tu passer à travers les négociations sans que le château nous tombe dessus? »

« C'est justement ce qui m'inquiète », répondit Jean d'une voix plus basse, presque sincère. « Si l'énergie du manoir dépend de la clarté de nos échanges, et que nos deux premières minutes de conversation ont déjà produit de l'électricité statique et une pluie de confettis magiques, je crains que le traité ne survive pas à notre première vraie discussion. »

Un silence tomba entre eux, ponctué par le crépitement mourant du chandelier. Puis quelque chose d'étrange se produisit : les boiseries sombres qui encadraient la porte principale, celles-là mêmes que Jean avait remarquées en entrant tant elles semblaient anciennes et fatiguées, se couvrirent lentement de petites fleurs blanches, comme si le choc entre la foudre de l'un et les paillettes de l'autre avait réveillé quelque chose d'endormi dans le grain même du bois.

« Ça, dit Pierre, la bouche entrouverte, ça, je l'ai jamais vu. »

Diane s'approcha, touchant du bout des doigts une des fleurs, incrédule. « C'est-tu normal, ça? »

« Non, répondit Jean, le souffle court, absolument pas. Les traités de l'Académie de l'Harmonie Verbale mentionnent des réactions énergétiques croisées entre deux porteurs de dons opposés, mais je croyais ces récits purement théoriques, voire carrément apocryphes. »

« Des traités que vous connaissez par cœur, on dirait. »

« J'ai grandi dans les archives royales, mademoiselle Fortin. Je connais des passages entiers du Lexique de Chamberland sur les résonances émotionnelles, du Codex Aubry sur les protocoles de treizième génération, et... »

« Chamberland? » Diane le fixa, sourcils levés. « Chez nous, dans le village, on raconte ces histoires-là aux enfants comme des contes du bonhomme Sept-Heures. Personne prend ça au sérieux. »

« Eh bien, ils devraient, parce que ce qui vient de se produire sous nos yeux en est la preuve vivante. »

Diane le regarda un long moment, quelque chose de nouveau flottant dans son expression, un mélange de méfiance et de curiosité mal contenue. Puis elle se tourna vers Pierre, qui triturait nerveusement sa pelle encore fumante.

« On a-tu du monde qui va nous montrer comment ne pas raser le manoir avant même le début des pourparlers? »

« Madame Leblanc vous attend justement à la bibliothèque de l'aile est, répondit Pierre avec un soulagement visible. Pis honnêtement, si vous continuez de même, ça serait peut-être une bonne idée d'y aller vite. »

Jean rajusta ses lunettes, qui avaient glissé au beau milieu de la scène, et jeta un dernier regard aux fleurs qui continuaient de s'ouvrir sur le bois noirci. Quelque part sous l'inquiétude, une petite étincelle d'un tout autre genre venait de s'allumer, et il n'était pas certain d'avoir envie de l'éteindre.

La leçon des feuilles de thé

Le salon de thé de Monique Leblanc sentait la camomille et la menthe douce, avec une note plus discrète, presque boisée, que Jean n'arrivait pas à nommer et qui le dérangeait précisément pour cette raison. Il détestait ne pas pouvoir nommer les choses. La pièce était petite, tapissée de rayonnages chargés de bocaux d'herbes séchées et de théières d

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