
L’Étrangère des Décomptes
Un jeu mortel entre deux mondes où chaque seconde exige un tribut
by Mimizelle Pardigon
À l'approche de ses dix-huit ans à Lille, Angèle s'enferme chaque nuit dans une pièce grise et stérile. Mais lorsque la porte s'ouvre enfin, le cauchemar devient réalité : elle est propulsée dans les Décomptes, des épreuves mortelles régies par un système implacable. Cent vingt participants. Des règles strictes où la moindre erreur coûte la vie ou efface les visages. Très vite, Angèle comprend l'impossible : elle est la seule terrienne au milieu de rescapés originaires d'une autre dimension, le monde de Yakar. De l'angoisse oppressante d'un lycée hostile aux terreurs nocturnes d'un village maudit cadencé par de funestes cloches, Angèle ne peut compter que sur sa logique pour déjouer les pièges mortels et les faux prophètes. Mais plus elle avance, plus une vérité troublante émerge : sa propre mère, emportée des années plus tôt, fredonnait déjà les comptines de ce monde interdit. Pour survivre à la Sixième Nuit et percer le mystère de ses origines, Angèle devra affronter l'anomalie qui sommeille en elle. Car dans les Décomptes, la mort n'est pas la pire des sentences.
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Arc 1 — Chapitre 1 : La pièce grise
Le mardi soir, à Lille, une pluie fine et froide de décembre couvrait les vitres de petites gouttes. J'avais fini mes exercices de mathématiques vers vingt-deux heures, un peu en retard sur mon planning, et j'avais pris une douche rapide avant de m'installer sur mon lit avec mon téléphone. Mes cheveux bruns, encore humides, avaient déjà recommencé à boucler autour de mon visage. Samira m'avait envoyé une photo ratée d'elle en train de manger des chips devant un film, Linda m'avait demandé si j'avais fini la fiche de sciences de l'ingénieur, et j'avais répondu avec un pouce levé. Vers vingt-trois heures, j'ai éteint la lumière.
Je me souviens du contact du drap sous ma joue, du bruit sourd d'une voiture qui passait dans la rue, du petit clic du radiateur qui se coupait. Rien ne sortait de l'ordinaire et je me suis endormie sans penser à rien de particulier.
Et puis j'ai ouvert les yeux dans une pièce grise.
Le plafond n'était pas le mien. Pendant quelques secondes, je l'ai fixé sans comprendre. Je venais de m'endormir dans mon lit. J'en étais sûre. Pourtant, au-dessus de moi, il n'y avait que cette surface grise et uniforme. J'ai cligné des yeux plusieurs fois. Rien n'a changé. Je me suis redressée d'un coup, le cœur déjà trop rapide, et j'ai regardé autour de moi.
La pièce faisait à peu près la taille de ma chambre, peut-être un peu plus grande, mais mes yeux ne trouvaient rien où s'accrocher : aucun meuble, aucune fenêtre, pas la moindre trace de battant ou de poignée sur les parois. Les quatre murs, le sol et le plafond partageaient exactement la même teinte mate, sans la moindre variation. Je me suis levée, pieds nus sur une surface qui n'était ni froide ni chaude, juste étrangement neutre sous mes pieds.
« Il y a quelqu'un ? »
Ma voix a sonné bizarrement, comme si la pièce l'absorbait avant qu'elle n'ait le temps de rebondir sur les murs. Aucune réponse, évidemment. Je m'y attendais un peu, mais il fallait que je le dise à voix haute, ne serait-ce que pour vérifier que je pouvais encore parler, que je n'étais pas en train de rêver dans un silence total.
J'ai commencé par le plus logique : chercher la lumière. Il n'y avait ni ampoule au plafond, ni lampe, ni aucune source visible, et pourtant je voyais parfaitement chaque recoin de la pièce, sans ombre portée nulle part, pas même la mienne sous mes pieds. J'ai levé la main devant mon visage. Sous cette lumière uniforme, ma peau mate paraissait plus terne qu'à l'ordinaire, mais aucune ombre ne s'est formée sur le mur derrière moi. J'ai recommencé le geste plusieurs fois, en tournant sur moi-même, en essayant différents angles. Rien. La lumière ne venait de nulle part et de partout à la fois.
Je me suis approchée du mur le plus proche et j'ai posé la paume dessus. La matière n'était ni du plâtre, ni du béton, ni du métal. Elle était lisse au toucher, à une température impossible à situer, et parfaitement dure quand j'appuyais dessus de tout mon poids. J'ai suivi le mur avec mes deux mains, en marchant lentement, cherchant une jointure, une fissure, un interrupteur, n'importe quel signe montrant que cette pièce avait été construite normalement. Rien. Aucune ligne de raccord, aucun signe que les murs avaient été assemblés en plusieurs morceaux. La surface était continue, comme si les quatre murs, le sol et le plafond formaient un seul bloc coulé d'un seul tenant.
J'ai fait le tour complet de la pièce en comptant mes pas. Douze pas dans la largeur, quatorze dans la longueur. Je l'ai refait dans l'autre sens pour vérifier, en essayant de marcher bien droit, talon contre pointe. Les chiffres correspondaient à peu près. J'ai vérifié les angles, un par un, en m'agenouillant pour regarder si le sol et le mur formaient bien un angle droit ou s'il y avait un interstice, même minuscule, même de la largeur d'un cheveu. Aucun.
Je me suis assise par terre, jambes croisées, pour réfléchir posément. Je ne sentais aucune odeur. Pas de poussière, pas d'humidité, pas cette légère odeur de peinture ou de béton qu'on trouve toujours quelque part dans une construction récente. Rien. L'air lui-même semblait presque trop propre, comme filtré.
J'ai pensé à un cauchemar particulièrement réaliste. Il paraît que ça arrive, de faire des rêves où l'on sait qu'on rêve sans réussir à se réveiller. J'ai essayé de me pincer le bras, fort, jusqu'à ce que la douleur me tire une grimace. Ça faisait mal. Vraiment mal. J'ai recommencé sur l'autre bras, juste pour être sûre, jusqu'à ce que ma peau rougisse sous mes doigts.
Je me suis relevée et j'ai frappé contre le mur, d'abord du plat de la main, puis du poing. Le bruit était sourd, presque étouffé, comme si la matière absorbait le choc au lieu de le renvoyer. Aucun écho de l'autre côté, aucune vibration qui suggérerait un espace vide derrière. J'ai frappé plus fort, les deux poings, en criant qu'on m'ouvre, que quelqu'un réponde, que ce n'était pas drôle. Ma voix devenait de plus en plus aiguë sans que je puisse la contrôler. J'ai continué un long moment, jusqu'à ce que mes mains deviennent sensibles, presque douloureuses, et que ma gorge commence à picoter.
Je me suis arrêtée pour respirer, le dos contre le mur, et j'ai essayé de calculer depuis combien de temps j'étais réveillée dans cette pièce. Sans montre, sans téléphone, sans aucune fenêtre pour observer la lumière du jour, je n'avais aucun repère. J'ai décidé de compter mentalement les secondes, juste pour avoir une idée du temps qui passait. J'ai abandonné après quelques minutes, l'esprit trop occupé à chercher une sortie pour continuer.
J'ai refait le tour des murs, plus lentement cette fois, en tapant à intervalles réguliers avec les jointures, en écoutant le bruit que ça produisait. À chaque coup, le bruit était le même. Aucun endroit ne sonnait creux. J'ai cherché une trappe au plafond, en levant les bras autant que possible, en sautant même à un moment pour toucher le haut, sans succès, le plafond restant hors de portée de mes doigts tendus.
Les heures ont commencé à s'étirer d'une drôle de manière. Je n'avais plus vraiment de méthode. Je m'asseyais, je me relevais, je recommençais à inspecter un mur sans même savoir si j'étais déjà passée par cet endroit. Tout se ressemblait. À un moment, je me suis mise à hurler sans même savoir quoi dire. Un cri long, jusqu'à manquer d'air. Puis j'ai attendu. Rien. Pas même un écho.
J'ai essayé de dormir, assise dans un coin, les genoux remontés contre la poitrine. Impossible. Mon corps refusait de lâcher prise. J'ai fermé les yeux quelques minutes pour reposer mes paupières, avant de les rouvrir brusquement, persuadée que quelque chose avait changé. Tout était identique : les murs lisses, la lumière sans ombre, l'immobilité totale.
Ma gorge s'est asséchée à force de crier par intermittence. J'ai fini par ne plus crier de mots, juste des sons, pour garder un semblant de contact avec ma propre voix, pour vérifier que je n'étais pas en train de devenir sourde ou muette dans cet endroit. Mes mains ont fini par trembler légèrement, non pas de froid, mais d'épuisement.
À un moment, je me suis surprise à parler toute seule, à voix basse, en me racontant les prochaines étapes de mon inspection comme si ça pouvait m'aider à garder les idées claires.
« Le mur du fond. Encore. Doucement. Chercher un défaut. »
Je répétais ces phrases sans grande conviction, plus pour m'occuper l'esprit que parce que je croyais encore trouver quelque chose.
Je ne saurais pas dire combien de fois j'ai refait le tour de la pièce après ça. Les tentatives se sont mises à se confondre entre elles. Je posais la main sur un mur, je sentais que je l'avais déjà fait, je passais au suivant sans vraiment savoir si j'avais bien vérifié le précédent en entier. Mes gestes sont devenus plus courts, plus hachés, moins précis. Je me suis assise plusieurs fois d'affilée, pour me relever presque aussitôt, incapable de rester immobile, incapable aussi de continuer à chercher. Mes jambes ont fini par trembler quand je restais debout trop longtemps.
Je me suis recroquevillée dans un angle, celui qui me semblait le plus proche de l'endroit où j'avais commencé, sans en être totalement certaine. J'ai posé ma joue contre le mur. Je n'ai plus crié. Je n'ai plus frappé. Je suis restée là, à écouter. Il n'y avait toujours rien.
Au bout d'un moment, même mes pensées sont devenues floues, décousues, incapables de former une phrase entière.
Je me suis réveillée en sursaut, le souffle court, les yeux grands ouverts sur le plafond blanc de ma chambre. Mon réveil affichait 6 h 50. Le radiateur ronronnait doucement contre le mur et la lumière grise d'un matin de décembre filtrait à travers les rideaux mal fermés. Rien n'avait bougé dans ma chambre. Mon téléphone était posé à côté de mon oreiller, le drap était froissé comme d'habitude après une nuit de sommeil.
J'ai voulu me redresser et mon corps a protesté d'un coup. Mes jambes étaient lourdes et mes mollets douloureux, comme si j'avais marché pendant des heures. Mes mains tremblaient légèrement quand j'ai attrapé mon téléphone pour vérifier l'heure une deuxième fois, persuadée d'avoir mal lu. Ma gorge était sèche et douloureuse, exactement comme si j'avais crié toute la nuit sans boire une seule goutte d'eau.
Je suis restée assise sur mon lit un long moment, le regard perdu sur le mur en face de moi, celui que je connaissais par cœur depuis des années, avec sa fissure minuscule près de la prise électrique et le poster à moitié décollé dans le coin. Un mur normal. Des angles droits, des jointures visibles, de la peinture qui s'écaillait un peu à un endroit. Rien à voir avec ce que j'avais touché toute la nuit.
J'ai baissé les yeux vers mes mains. Les jointures étaient rouges et gonflées, douloureuses dès que je pliais les doigts. Sur mes avant-bras, les marques de mes pincements s'étaient assombries, tirant légèrement sur le violet contre ma peau.
Ici, quelques heures seulement s'étaient écoulées. Mon corps, lui, semblait avoir vécu quelque chose de bien plus long.
Arc 1 — Chapitre 2 : La récurrence
Je suis restée sous la douche plus longtemps que d'habitude. L'eau chaude détendait un peu mes jambes, mais mes mains me faisaient toujours mal dès que je pliais les doigts. Les traces de mes pincements étaient encore visibles sur mes avant-bras. Je les ai regardées quelques secondes avant de détourner les yeux. J'avais beau me répéter que j'avais …

