La bête en lui

La bête en lui

Elle croyait explorer une colonie morte. Elle n’était pas seule.

by Mimizelle Pardigon

18 chaptersfr-FR

Trois siècles de silence. Puis une balise se réveille. La biologiste Éléonore Roussel pose le pied sur une planète interdite pour découvrir ce qui a englouti une colonie humaine sans laisser de traces. Mais une tempête ionique la sépare de son équipe, et la forêt qui l’entoure est loin d’être déserte. Iskar n’est pas humain. Pas tout à fait. Guerrier à la peau gris bronze, aux cornes sombres et au français hérité d’un autre temps, il connaît les ruines mieux que personne — et semble déterminé à empêcher Éléonore de retourner auprès des siens. Elle devrait se méfier de lui. Au lieu de cela, elle découvre derrière la créature inquiétante un homme, un peuple caché… et un secret vieux de trois siècles que certains seraient prêts à tuer pour posséder. Entre eux, l’attirance devient de plus en plus difficile à ignorer. Mais sur cette planète, les monstres ne sont peut-être pas ceux qu’Éléonore croyait. Une romance de science-fiction sensuelle, épicée et mêlant premier contact, mystère, survie, complot scientifique et héros non humain.

  • Science Fiction
  • Romance
  • Erotica
  • Alien romance
  • Alien Contact
  • Colony Worlds

La balise fantôme

Je sais que la planète est là avant même qu’elle apparaisse sur l’écran principal. Ce n’est pas rationnel. Depuis six heures, les capteurs me donnent sa position exacte, sa masse, sa vitesse de rotation et une quantité obscène de données atmosphériques que j’ai déjà relues trois fois. Pourtant, lorsque l’Hesperia commence sa descente et que la vibration des moteurs change sous mes pieds, quelque chose se noue dans mon ventre.

Trois cents ans. Trois siècles pendant lesquels personne n’a posé le pied ici.

Je détache mon regard du terminal et me penche légèrement vers le hublot. Au début, il n’y a que la masse noire de l’espace et le reflet pâle de mon visage dans le verre. Puis une courbe apparaît, sombre, presque violette, bordée d’une lueur verte. Même après l’affaiblissement de l’anomalie stellaire, des éclairs courent encore dans les couches supérieures de l’atmosphère. Ils ne ressemblent pas aux orages terrestres : ils s’étendent horizontalement sur des centaines de kilomètres, comme des veines lumineuses sous une peau épaisse.

— Magnifique, murmure quelqu’un derrière moi.

Je ne me retourne pas. Magnifique n’est pas le mot que j’aurais choisi.

Pendant presque trois siècles, ces perturbations ont rendu le système inaccessible. Les deux missions envoyées après la disparition de la colonie n’ont jamais réussi à atteindre la surface. La première a tout simplement cessé d’émettre. La seconde est revenue avec un vaisseau si endommagé que son équipage a dû l’abandonner en orbite lunaire. Après ça, personne n’a insisté. Le système a été classé zone interdite, les rapports archivés, les familles des colons ont fini par mourir sans réponse et Veyra-7 est devenue l’un de ces noms que seuls les historiens, les chercheurs et les amateurs de catastrophes spatiales connaissent encore.

Puis, il y a dix-neuf jours, une balise s’est réveillée.

Je regarde de nouveau les données affichées devant moi : COLONIE VEYRA-7. BALISE D’URGENCE. PROTOCOLE HESPER-12. Le message est extrêmement court. Pas de voix. Pas de coordonnées secondaires. Pas de rapport de situation. Mais il y a une chose dont je suis certaine : quelqu’un l’a déclenché.

— Roussel.

Je relève la tête. Camille Benoit se tient de l’autre côté de la cabine, attachée dans son siège malgré son apparente indifférence à la descente. Ses cheveux noirs sont tirés en arrière avec la même précision que tout le reste chez elle. Même sa combinaison semble mieux ajustée que les nôtres.

— Vous confirmez toujours une activation manuelle ?

Elle sait déjà ce que je vais répondre.

— Oui.

— Probabilité ?

— Très élevée.

Elle attend. Je soupire.

— Quatre-vingt-dix-huit pour cent.

— Pas cent ?

— Rien n’est jamais à cent pour cent après trois cents ans sans maintenance.

Un léger sourire passe sur sa bouche. Pas amusé. Plutôt satisfait d’avoir obtenu la formulation exacte qu’elle voulait.

— Donc nous conservons deux pour cent pour un dysfonctionnement.

— Si ça vous rassure.

— Ce qui me rassure n’a aucune importance.

Elle reprend sa tablette. Autour de nous, personne ne parle. Il y a douze personnes dans cette navette, mais depuis que nous avons quitté l’Hesperia, tout le monde semble avoir décidé que Camille était capable d’entendre les conversations à travers les combinaisons.

Je me penche de nouveau vers mon écran.

— Le protocole Hesper-12 exige une action physique sur la console, ajouté-je. Ce n’est pas un signal programmé. Ce n’est pas non plus une balise qui se rallume après une recharge solaire. Quelqu’un devait entrer un code.

Camille ne lève toujours pas les yeux.

— Alors nous trouverons qui.

Sa réponse devrait me satisfaire. Au lieu de ça, elle m’agace.

— S’il reste quelqu’un.

Cette fois, elle me regarde.

— C’est précisément pour cela que vous êtes ici, docteure Roussel.

Je déteste quand elle utilise mon titre de cette manière. Comme un rappel. Comme une laisse.

Je suis biologiste, spécialisée dans les adaptations génétiques à long terme dans les colonies humaines. Les archives anciennes ne constituent pas mon métier principal, mais j’ai passé une partie de ma thèse à travailler sur les premières implantations extrasolaires et je connais mieux que la plupart des gens les protocoles abandonnés depuis deux siècles. Veyra-7 faisait partie des dossiers les plus étranges : une colonie suffisamment importante pour posséder ses propres laboratoires, ses infrastructures agricoles et une unité médicale autonome, puis plus rien. Aucune évacuation enregistrée. Aucun appel complet. Aucun corps. Seulement le silence.

La navette entre dans l’atmosphère. La vibration devient un rugissement et je m’agrippe aux accoudoirs tandis qu’une lueur blanche mange le hublot. Pendant quelques secondes, je ne vois plus rien. Puis la couche nuageuse s’ouvre et la surface apparaît sous nous.

J’oublie de respirer.

La végétation recouvre presque tout. Une canopée immense s’étend jusqu’à l’horizon, traversée par des bandes de brume et des formations rocheuses noires. Certaines zones brillent, et pas à cause du soleil. Les arbres eux-mêmes émettent une lumière faible, verdâtre, comme si des milliers de filaments phosphorescents couraient sous leur écorce.

— Ça ne figurait pas dans les relevés coloniaux, dit Mathis depuis le poste de pilotage.

Camille tourne une page sur sa tablette.

— Les relevés ont trois siècles.

— Je sais compter.

Je retiens un sourire. Camille, elle, ne réagit pas.

La navette traverse une nouvelle couche de brume. Cette fois, je distingue des structures. Des lignes droites. Des blocs gris presque engloutis par la végétation.

Mon cœur accélère.

— Là.

Je pointe le hublot. Plusieurs têtes se tournent. Une ancienne tour de communication dépasse de la forêt, inclinée d’une dizaine de degrés. À son sommet, quelque chose clignote. Une lumière rouge. Régulière. Vivante.

La balise.

Pendant quelques secondes, personne ne dit rien. Trois cents ans de silence et nous sommes là, douze adultes sanglés dans une boîte de métal, à regarder une lumière s’allumer dans les ruines. Je pensais ressentir de l’excitation. Je ressens surtout la sensation très nette que quelque chose nous regarde arriver.

Le train d’atterrissage touche le sol avec assez de violence pour faire claquer mes dents. Une alarme retentit, s’interrompt aussitôt.

— Atterrissage confirmé, annonce Mathis. Secteur Oméga. Atmosphère respirable avec filtration légère. Toxicité végétale inconnue.

Camille détache déjà son harnais.

— Masques jusqu’à validation complète.

Nous nous équipons et la rampe s’ouvre lentement. Une chaleur humide entre dans la navette. L’odeur me frappe presque autant que la lumière : terre mouillée, métal, végétation sucrée et une note plus âcre que je ne parviens pas à identifier.

Je descends après Camille. Mes bottes s’enfoncent de quelques centimètres dans un sol sombre. À cette distance, la forêt paraît encore plus irréelle. Les troncs les plus proches sont gigantesques, parfaitement lisses, parcourus de veines bleu-vert qui s’illuminent puis s’éteignent selon un rythme irrégulier. Des feuilles translucides se superposent au-dessus de nous et filtrent la lumière en donnant au paysage une teinte d’aquarium.

Je lève instinctivement mon scanner. Oxygène compatible. Humidité très élevée. Concentration importante de spores inconnues. Multiples composés organiques non identifiés.

L’atmosphère est respirable, au moins à court terme. Les capteurs signalent plusieurs composés organiques classés comme irritants en exposition prolongée, mais rien qui justifie le port permanent d’un masque. Quelques jours ici ne devraient pas me tuer. Pour quelques mois ou quelques années, personne n’a assez de données pour l’affirmer. Je garde malgré tout le filtre d’urgence à portée de main.

— Équipes par trois, annonce Camille. Prélèvements de surface, végétation et fluides. Rien n’entre dans l’Hesperia avant décontamination.

Je baisse mon appareil.

— Des fluides ?

Elle me regarde.

— Eau, résine, sécrétions végétales.

— Vous venez de dire « fluides » comme si vous aviez déjà prévu autre chose.

Une seconde passe.

— Vous cherchez un problème, Roussel ?

— J’essaie seulement de comprendre le protocole.

— Vous comprendrez en travaillant.

Elle se détourne. J’aurais pu laisser tomber. Je ne le fais pas.

— Pourquoi les équipes de sécurité ont-elles des armes de neutralisation lourde ?

Cette fois, quelques regards se tournent franchement vers nous. Deux hommes près de la navette portent du matériel qui n’a rien à voir avec de simples pistolets de détresse. Je n’avais pas insisté pendant le briefing parce qu’on nous avait parlé de faune inconnue. Maintenant que je vois leurs chargeurs, je sais que ce sont des armes conçues pour immobiliser quelque chose de beaucoup plus gros qu’un animal de taille humaine.

Camille retire lentement ses lunettes de protection, essuie une trace inexistante sur le verre et les remet.

— Parce que nous savons que certaines formes de vie ont considérablement évolué depuis les relevés coloniaux.

Je reste immobile.

— Nous savons ?

— Les sondes automatiques ont enregistré des mouvements biologiques.

— Ça n’était pas dans les dossiers transmis à l’équipe.

— Toutes les données ne concernent pas tous les membres de la mission.

Une chaleur désagréable me remonte le long du cou.

— S’il existe une faune potentiellement dangereuse, ça concerne tout le monde.

Son regard ne change pas.

— La faune a muté, docteure Roussel. C’est une donnée scientifique, pas une offense personnelle.

Elle repart avant que je puisse répondre. Je la regarde s’éloigner entre les membres de l’équipe. Quelque chose cloche. Camille a obtenu le commandement de cette mission beaucoup trop facilement pour quelqu’un dont les travaux précédents concernaient surtout l’exploitation biologique en milieux extrêmes. Jusqu’à maintenant, je pouvais encore mettre mon malaise sur le compte de son caractère. Là, c’est différent. Elle savait. Peut-être pas tout, mais suffisamment pour armer une mission scientifique comme une unité de capture.

— Tu viens ?

Je tourne la tête. Mathis me fait signe. Je range mes soupçons avec le reste. Pour l’instant.

Nous avançons pendant vingt minutes. La balise clignote sur mon écran mais la topographie rend la progression difficile. À vol d’oiseau, elle se trouve à moins de trois kilomètres. Au sol, chaque centaine de mètres nous oblige à contourner des racines, des mares à la surface huileuse ou des pans entiers de végétation trop dense.

Je prélève des spores, un fragment d’écorce et quelque chose qui ressemble à une mousse mais se rétracte lorsque ma pince l’approche. Tout est vivant. Même ce qui ne devrait pas l’être.

Je suis agenouillée devant une racine lorsque mon communicateur grésille. Je me redresse.

— Mathis ?

Un souffle électrique. Puis plus rien.

— Équipe Oméga, vous me recevez ?

Cette fois, une voix me répond, hachée, impossible à reconnaître.

— …ssel… restez…

Le signal disparaît.

Au même instant, tous les motifs lumineux de la forêt s’éteignent.

Je me fige. Autour de moi, plusieurs personnes font la même chose. Le silence qui tombe est presque physique.

Puis le ciel devient blanc.

La décharge frappe sans avertissement. Une onde d’énergie traverse la canopée avec un bruit qui n’a rien d’un tonnerre. Mon scanner s’éteint dans ma main. Les voyants de ma combinaison clignotent. Quelqu’un jure. Une femme crie lorsqu’une étincelle jaillit de son module dorsal.

Et la forêt se met à bouger.

Des formes pâles descendent des branches. Au début, mon cerveau les classe comme petites parce qu’elles sont loin. La première touche le sol à une dizaine de mètres et je comprends mon erreur : elle fait presque la taille d’un chien. Huit membres articulés se déploient autour d’un abdomen recouvert de plaques translucides. Une seconde tombe derrière elle, puis une troisième.

— Reculez ! crie quelqu’un.

Un coup part. Le projectile frappe l’une des créatures et la projette contre un tronc.

Très mauvaise idée.

Toutes les autres se tournent vers nous.

Le mouvement est simultané. La panique aussi.

Je recule avec les autres sans quitter les créatures des yeux. Elles se mettent à courir, pas vers nous exactement, mais dans toutes les directions, comme si la décharge les avait chassées de leurs nids. Une passe entre mes jambes. Je sursaute, fais un pas de côté et mon pied s’enfonce dans de la boue.

Je cherche un appui.

Il n’y en a pas.

Le bord du terrain cède sous mon poids.

Je n’ai même pas le temps de crier correctement. Je tombe. Une racine me frappe à la hanche, une autre accroche mon bras. Je roule sur plusieurs mètres avant de heurter violemment un replat humide. La douleur me coupe le souffle.

Pendant quelques secondes, je reste allongée. Puis le cerveau reprend. Respirer. Bouger les doigts. Les pieds. La nuque.

Rien de cassé, je crois.

Ma hanche me lance et ma paume gauche saigne, mais je peux me relever.

— Équipe Oméga !

Ma voix monte entre les parois du ravin. Aucune réponse. Je récupère mon communicateur : mort.

Je regarde vers le haut. La pente que je viens de dévaler est presque verticale sur les derniers mètres. Je distingue des branches, un morceau de ciel verdâtre, mais aucun visage.

— Mathis !

Rien.

Une goutte tombe sur ma joue, puis une autre. Je lève les yeux. Ce n’est pas de la pluie. Une brume épaisse glisse depuis les parois, chargée de minuscules particules brillantes. Je replace rapidement mon masque.

Très bien. Seule, matériel en panne, dans un ravin inconnu d’une planète où des araignées de cinquante centimètres tombent des arbres. Excellente première heure.

J’ouvre la poche de ma combinaison et récupère mon ancien enregistreur analogique. Camille se moque régulièrement de moi parce que je refuse de m’en séparer.

— Journal personnel. Premier jour. Séparation accidentelle de l’équipe après perturbation ionique. Position inconnue, probablement à moins de quatre kilomètres du secteur d’atterrissage. Blessure légère à la hanche et à la main gauche. Communications hors service.

Ma voix tremble un peu. Je coupe. Pas besoin d’archiver ma panique.

Je fais trois pas et m’arrête.

Quelque chose vient de bouger au-dessus de moi.

Très doucement, je relève la tête. Au début, je ne vois rien. Puis une partie du tronc se détache.

Non. Pas le tronc.

Quelqu’un.

La silhouette descend presque verticalement le long de l’arbre, utilisant des prises que je ne distingue même pas. Elle est trop grande pour être humaine, mais sa manière de bouger n’a rien de celle des créatures arachnéennes. Deux jambes. Deux bras. Une tête. Mon cerveau s’accroche à ces éléments familiers avant de commencer à enregistrer tout ce qui ne l’est pas.

Sa peau est gris-bronze, parcourue de motifs irisés qui semblent se déplacer avec la lumière. Ses yeux sont entièrement ambrés, sans blanc visible, et reflètent faiblement la lueur revenue dans certaines plantes. Deux petites cornes recourbées émergent de ses cheveux sombres. Une queue longue et musculaire accompagne chacun de ses mouvements avec une précision qui m’empêche de la prendre pour un simple appendice décoratif.

Il touche le sol sans bruit.

Un homme.

Non. Pas exactement.

Il me regarde. Je le regarde.

Pendant une seconde interminable, aucun de nous ne bouge.

Il doit mesurer un mètre quatre-vingt-quinze, peut-être deux mètres. Large d’épaules, mais pas monstrueusement massif. Il porte des vêtements ajustés faits d’une matière sombre que je ne reconnais pas, renforcés au niveau du torse et des avant-bras. Une lame est fixée à sa hanche, dans un étui travaillé.

Pas un animal. Pas une hallucination née de la chute. Quelqu’un qui fabrique ou utilise des vêtements, des armes, des outils.

Intelligent.

Mon pistolet de détresse.

Je tends lentement la main vers lui. Ses yeux descendent.

Merde.

Je saisis la poignée mais je n’ai pas le temps de sortir l’arme. Il traverse la distance entre nous si vite que mon corps ne comprend le mouvement qu’une fois mon poignet bloqué. Je crie. Il me tord le bras juste assez pour que mes doigts s’ouvrent. Le pistolet tombe dans la boue.

Je frappe de l’autre main. Il esquive. Sa queue s’enroule autour de ma cheville.

Je n’ai jamais ressenti quelque chose d’aussi étrange. Ce n’est pas une corde. C’est chaud, musclé, vivant. Je perds l’équilibre. Il m’accompagne au sol au lieu de me laisser tomber, nuance qui m’échappe complètement sur le moment parce qu’une seconde plus tard son poids bloque mes hanches et sa main se plaque sur ma bouche.

La peur explose.

Je me débats de toutes mes forces. Il ne semble presque pas bouger. Sa paume est brûlante contre mes lèvres, bien plus chaude que celle d’un humain qui vient de courir. Je plante mes ongles dans son avant-bras. Les motifs de son cou s’assombrissent brusquement.

Puis il tourne la tête vers l’extrémité du ravin.

Son attention n’est plus sur moi.

J’entends alors le bruit : un frottement irrégulier dans la brume, suivi d’un claquement humide. Quelque chose approche.

Je cesse de me débattre une fraction de seconde. Ses yeux reviennent sur moi. Il porte un doigt de son autre main devant sa propre bouche et murmure un mot.

— Silence.

Mon cœur rate un battement.

Le français est imparfait. L’accent ne ressemble à rien de connu. Mais c’est du français.

Je reste figée sous lui. Ses yeux se rétrécissent légèrement. Il a compris ma réaction.

Un mouvement traverse la brume à quelques mètres.

La créature qui apparaît n’est pas l’une de celles tombées des arbres. Celle-ci est plus grande, basse sur quatre membres épais, avec une peau blanchâtre collée sur une ossature trop visible. Sa tête n’a pas d’yeux que je puisse distinguer. À la place d’une bouche horizontale, une fente verticale s’ouvre sur plusieurs rangées de petites dents et se referme dans un bruit mou.

La main sur ma bouche prend soudain un tout autre sens.

Je ne bouge plus.

L’inconnu non plus.

La créature passe à moins de cinq mètres de nous. Une seconde la suit. Je sens mon propre souffle rebondir contre la paume brûlante qui me couvre la bouche. L’homme baisse légèrement son corps sur le mien lorsque l’une des bêtes s’arrête. Sa poitrine effleure la mienne. Je déteste que mon cerveau trouve encore le moyen d’enregistrer sa chaleur, la texture de sa peau contre mon poignet et l’odeur minérale qui se mêle à celle de la terre humide.

La créature repart enfin.

Nous attendons encore.

Quand il retire sa main, j’aspire une grande goulée d’air.

— Lâche-moi.

Il incline la tête.

— Lâche. Moi.

Son regard passe de mes yeux à ma bouche. Il comprend au moins un mot. Il se relève et libère mon torse, mais garde une main autour de mon poignet.

Je tire.

Sa prise se resserre.

— J’ai dit de me lâcher.

Il fronce légèrement les sourcils. Sa bouche s’ouvre et je découvre des dents presque humaines, à l’exception des canines plus longues.

— Tu parles… beaucoup.

Je reste bouche ouverte.

Dans une autre situation, j’aurais peut-être ri.

— Et toi, tu comprends beaucoup trop bien pour quelqu’un qui vient de descendre d’un arbre.

Aucune réaction. D’accord. Pas tant que ça.

Je pointe ma poitrine.

— Éléonore.

Il suit le mouvement.

— Éléonore. Mon nom.

Un silence.

— É… léonore.

Il prononce les syllabes lentement, comme s’il les comparait à quelque chose qu’il connaît déjà. La sensation qui me traverse n’est pas du soulagement. C’est pire : la certitude qu’il existe ici une histoire que personne sur l’Hesperia n’a envisagée.

Je pointe ensuite vaguement vers la tour, invisible derrière la végétation.

— Balise.

Cette fois, sa réaction est immédiate. Très légère, mais je la vois. Les motifs de son cou se contractent en une pulsation sombre.

— Balise, répété-je. Humaine. Colonie.

Il me fixe plus longtemps.

— Colonie.

Le mot sort de sa bouche avec une prononciation étrange, usée par des générations de bouches différentes.

Mon sang se refroidit.

— Tu sais ce que c’est.

Il se relève complètement. Je fais de même, plus lentement à cause de ma hanche. Il récupère mon pistolet de détresse.

— Hé. Ça, c’est à moi.

Il tourne l’objet dans sa main, observe le mécanisme, puis le glisse à sa ceinture.

— Non.

— Ce mot-là, tu le maîtrises parfaitement.

Il tend la main vers moi. Je ne la prends pas. Sa queue se déplace derrière lui, lente, attentive.

Il pointe le passage dans le ravin.

— Tu viens.

— Certainement pas.

Il ne bouge pas.

— Mon équipe est là-haut.

Je désigne la pente.

— Humains. Mes gens.

Son expression change à peine. Puis il regarde le sommet du ravin.

— Danger.

— Oui, j’avais remarqué.

— Là-haut. Danger.

Cette fois, quelque chose dans son ton me fait taire. Je regarde la paroi, puis lui.

— Tu sais où est la balise ?

Aucune réponse.

— C’est toi qui l’as activée ?

Ses yeux restent sur moi. Pas une hésitation. Pas une incompréhension assez nette pour me rassurer.

Je fais un pas vers lui.

— Qui l’a allumée ?

Un cri résonne au-dessus de nous. Humain. Bref. Puis un tir.

Je me retourne.

— Mathis ?

Je fais un pas vers la pente. L’inconnu me saisit le poignet et me tire en arrière.

Je pivote vers lui, furieuse.

— Lâche-moi !

Il est maintenant suffisamment près pour que je voie de petites variations de couleur sous sa peau. Ses yeux entièrement ambrés n’ont ni pupille ni blanc visible. Je ne peux pas savoir exactement où il regarde avant que ses narines ne se dilatent légèrement et que son attention descende vers ma gorge.

Vers mon pouls.

Instinctivement, je recule.

Il relâche un peu sa prise, sans me libérer.

— Tes gens… danger.

— Tu n’en sais rien.

Il regarde encore vers le haut.

— Je sais.

Deux mots. Parfaits.

Avant que je puisse lui demander comment, il commence à marcher.

Sa main reste autour de mon poignet.

Je résiste assez pour qu’il s’arrête.

— Non.

Il se retourne.

Je montre sa main.

— Si tu veux que je vienne, tu arrêtes de me traîner.

Je mime le geste. Il suit mes mouvements, regarde ses doigts autour de mon poignet, puis mon visage. Pendant un instant, je crois qu’il va simplement m’ignorer.

Sa main s’ouvre.

Je masse mon poignet sans quitter ses yeux.

— Merci.

Aucune réaction.

Je pourrais maintenant essayer de remonter. Je pourrais hurler jusqu’à ce que l’équipe m’entende. Je pourrais courir dans la direction opposée en espérant que la boussole recommence miraculeusement à fonctionner.

Je regarde la brume derrière nous, puis la pente presque verticale, puis l’homme qui connaît cette forêt assez bien pour avoir entendu un prédateur avant moi et qui parle des fragments d’une langue humaine vieille de trois siècles.

— Très bien, murmuré-je. Je viens. Mais ça ne veut pas dire que je te fais confiance.

Il se détourne comme si la décision avait toujours été évidente.

Je le suis.

Pas parce que je lui fais confiance. Il vient de me désarmer, de m’immobiliser et de décider que mon retour vers l’équipe était une mauvaise idée sans fournir la moindre explication. Je le suis parce que je suis blessée, sans communications, incapable de remonter seule et entourée de choses capables de m’ouvrir en deux avant que j’aie le temps de sortir un scanner.

Il marche quelques mètres devant moi, assez lentement pour que je puisse suivre malgré ma hanche. À deux reprises, il s’arrête lorsque je peine à franchir une racine, mais ne me touche pas. La deuxième fois, il tend simplement la main.

Je la regarde.

Puis lui.

Je finis par la prendre.

La différence de température me surprend encore. Sa paume est sèche et presque fiévreuse. Ses doigts se referment juste assez pour me stabiliser, puis s’ouvrent dès que je retrouve mon équilibre.

Je ne sais pas pourquoi ce détail me rassure plus qu’il ne devrait.

Après plusieurs minutes, le ravin s’élargit. Je profite d’un passage moins abrupt.

— Éléonore.

Il tourne légèrement la tête.

Je pointe ma poitrine, puis lui.

— Toi ?

Il continue de marcher.

— Ton nom.

Je répète le geste. Moi.

— Éléonore.

Puis lui.

Cette fois, il comprend.

— Iskar.

Je répète mentalement avant de le dire à voix haute.

— Iskar.

Il me regarde. Les motifs sous sa peau changent brièvement, une lueur plus claire passant de sa gorge jusqu’à sa clavicule.

Je baisse involontairement les yeux dessus.

Il le remarque.

Évidemment.

Je détourne le regard.

— Ne prends pas ça pour un compliment.

Nous continuons.

J’essaie de mémoriser le trajet : direction approximative, pente, formation rocheuse, arbres aux troncs bleus, deux bifurcations. Quand je ne comprends pas quelque chose, j’enregistre. C’est plus fort que moi.

La balise. Camille qui savait déjà pour la faune. La langue d’Iskar. Son équipement. Le mot « colonie » qu’il connaît. Sa connaissance du terrain. Son refus de me laisser remonter.

Trois cents ans après la disparition d’une colonie humaine, un homme qui ne ressemble plus vraiment à un humain parle une version brisée de notre langue au fond d’un ravin.

La conclusion la plus évidente est tellement énorme que mon esprit refuse encore de la formuler.

Une vingtaine de minutes plus tard, une paroi rocheuse apparaît derrière un rideau de lianes. Iskar s’arrête devant une ouverture presque invisible depuis le ravin. À première vue, je crois à une grotte. Puis je remarque les lignes droites sous la mousse, un montant métallique enchâssé dans la roche et, à moitié effacée par la corrosion, une série de caractères.

COL-7.

Je m’approche.

Mon cœur se met à battre plus vite.

— C’est humain.

Iskar me regarde poser les doigts sur le métal. Je gratte doucement la mousse. Une ancienne plaque d’inventaire apparaît, assez abîmée pour rendre le reste illisible.

Je me tourne vers lui.

— Tu vis ici ?

Il hésite, cherche visiblement le mot.

— Maison.

Sa maison.

Je regarde l’ouverture sombre derrière lui. Une partie de moi voudrait courir. Une autre voudrait retourner vers mon équipe immédiatement. Une troisième, beaucoup plus difficile à ignorer, veut désespérément savoir pourquoi un homme avec des cornes, une queue et des yeux entièrement ambrés vit dans une installation construite par des humains disparus depuis trois siècles.

Iskar baisse soudain les yeux vers ma main gauche.

Le sang a traversé mon gant déchiré.

Il tend les doigts. Je retire aussitôt la main.

— Ça, tu demandes avant.

Il s’immobilise.

Il ne comprend probablement pas les mots, mais il comprend le mouvement. Sa main retombe.

Je note encore ce détail.

Je ne devrais probablement pas en chercher autant.

Derrière moi, quelque chose pousse un long cri dans la forêt.

Je me retourne. La brume commence déjà à épaissir dans le ravin et la lumière qui descend de la canopée faiblit. Je n’ai aucune idée de la durée des jours sur Veyra-7. Mon communicateur ne fonctionne toujours pas. Mon arme est à la ceinture d’Iskar. Mon équipe ignore où je suis.

— Une nuit, dis-je. Je reste jusqu’à ce que je puisse contacter mon équipe. Après, je pars.

Il ne peut pas avoir compris toute la phrase.

Pourtant, son regard ne quitte pas le mien.

— Reste.

Un seul mot.

Cette fois, il le prononce parfaitement.

Je franchis le seuil.

L’air à l’intérieur est plus sec, chargé d’une odeur de pierre chaude, de métal ancien et de quelque chose qui appartient à Iskar. Devant moi, une faible lumière bleue révèle des murs taillés et des structures humaines mangées par le temps.

Je fais deux pas avant de me retourner.

Iskar est toujours près de l’entrée. Il me regarde comme s’il venait lui aussi de prendre une décision dont je ne connais pas encore les termes.

Je ne sais pas s’il m’a sauvée.

Je ne sais pas s’il m’a capturée.

Le plus inquiétant est que les deux sont peut-être vrais.

Et quelque part au-dessus de nous, dans une tour morte depuis trois siècles, une balise continue de clignoter parce que quelqu’un a voulu que nous venions.

Le sanctuaire de pierre

L’intérieur n’a rien d’une grotte. Je le comprends dès que mes yeux s’habituent à la pénombre : sous les coulées de roche et les racines qui ont traversé le plafond, il reste des lignes droites, des plaques de métal, des niches techniques obturées par des panneaux dont la peinture a presque entièrement disparu. Une bande lumineuse court au ras du m

Read Next Chapter Free

Drop your email — chapters unlock immediately, no spam.