
Entre Perpignan et Gérone
Quand la frontière pyrénéenne s'éveille, deux ennemis jurés doivent s'unir pour survivre.
Porteuse d'un pli scellé dont elle ignore la teneur, Maïa Ferrer doit relier Perpignan au conseil de Gérone. Mais sur le col du Perthus, la roche s'anime : des gardiens de schiste traquent les intrus et dévorent les sentiers ancestraux. Secourue par Guillem Roca, capitaine de la garde de Gérone et fils d'un passeur déchu, Maïa est contrainte de sceller une trêve fragile avec cet adversaire héréditaire. Précipités dans des gorges instables et des mines inondées, épiés par des corbeaux d'ombre avides de sang, ils découvrent une terrible vérité : les ordres militaires de Gérone sont corrompus, et une brèche magique menace de déchirer les remparts de la cité catalane. Alors qu'un lien passionné et inattendu se tisse au cœur du péril, Maïa apprend que son propre lignage protège depuis des siècles la source même de la frontière. Traqués par des soldats félons et des monstres de cendre, parviendront-ils à préserver leur liberté mutuelle sans céder au sacrifice ? Entre Perpignan et Gérone est une fresque de fantasy romantique vibrante, mêlant faux-semblants politiques, magie minérale et passion ardente au cœur des Pyrénées.
- Fantasy
- Romance
- Adventure
- Romantic Fantasy
- Dark Fantasy
- Enemies to Lovers
Le col sous la lune rouge
Le vent arracha la bride de la main de Maïa Ferrer et la fit claquer contre la pierre noire du col.
Elle rattrapa le cuir avant qu’il ne s’enroule autour de son poignet, puis leva les yeux sur le chemin qui descendait vers Gérone. Dans moins d’une heure, la nuit tomberait sur le Perthus. Elle devait avoir franchi la frontière avant que les dernières lueurs ne quittent les crêtes.
Et surtout, elle devait remettre le pli à quelqu’un qui ne le brûlerait pas avant d’en avoir lu le sceau.
Le parchemin reposait contre ses côtes, glissé sous sa chemise et maintenu par une lanière. La cire rouge, frappée du lion de Perpignan, avait été apposée devant elle au palais. Elle n’avait reçu qu’un ordre : traverser le col, trouver le conseil de Gérone, ne laisser personne toucher au message.
Personne.
Maïa resserra son manteau autour de ses épaules. L’air sentait le pin écrasé, la terre froide et, plus loin, la fumée des feux catalans. Elle connaissait cette route depuis l’enfance. Les bornes de granite marquaient la frontière comme des dents usées, et le sentier principal serpentait entre les fougères jusqu’à la vieille tour de guet.
La tour n’était plus là.
Maïa s’arrêta.
À sa place, une nappe de brume descendait entre les arbres. Elle n’était pas blanche, mais grise et bleutée, avec des reflets de cuivre sous la lumière du soir. Elle roulait contre le sol sans se disperser, comme si elle cherchait une direction.
Le cheval souffla, nerveux.
« Pas maintenant », murmura Maïa.
Elle posa la paume sur l’encolure. Sous ses doigts, l’animal tremblait. Le cuir de la selle était humide, et une odeur de métal monta de la brume.
Maïa fit deux pas vers le sentier.
La pente disparut.
Elle se retrouva devant une paroi de schiste où, une seconde plus tôt, s’ouvrait le chemin de Gérone. Les pierres s’emboîtaient avec une précision impossible. Une veine rouge pulsait dans les fissures.
Maïa recula.
La paroi vibra.
Quelque chose, sous la montagne, venait de respirer.
Elle tira son couteau et se tourna vers la gauche. Un passage étroit s’ouvrait entre deux pins. Elle le connaissait moins bien, mais il rejoignait la route basse. Si la brume déplaçait les sentiers, elle n’avait pas le temps de chercher une explication.
Elle entraîna sa monture dans l’ouverture.
Les branches lui griffèrent le visage. Une goutte de sang glissa jusqu’à sa mâchoire. Le cheval trébucha, se reprit, puis s’immobilisa devant un amas de pierres.
Maïa jura entre ses dents.
Les pierres bougèrent.
La plus grosse roula lentement vers elle. Une forme vaguement humaine se dessina dans le granite : deux creux pour les yeux, une bouche fendue, des doigts courts qui s’enfoncèrent dans la terre.
Le cheval se cabra.
Maïa lâcha la bride pour ne pas tomber. Elle heurta le sol, sentit la morsure du gravier dans sa paume, puis se releva, son couteau au poing.
« Je n’ai pas de temps à perdre avec vous. »
La pierre ouvrit la bouche.
Le son qui en sortit ressemblait au frottement de deux meules.
« Porteuse du lion. Demi-tour. »
La voix ne venait pas seulement de la créature. Elle résonnait dans les troncs, sous ses bottes, jusque dans ses dents.
Maïa leva le couteau.
« Je ne porte pas le lion. Je porte un message. »
« C’est ce que disent les frontières avant de mordre. »
La créature avança d’un empan. Chaque mouvement faisait tomber des éclats de roche sur le chemin.
Maïa se baissa, ramassa une branche sèche et la lança sur sa droite. La pierre tourna la tête. Maïa bondit vers le cheval, attrapa la bride et le força à contourner l’obstacle.
Une main de granite se referma sur son manteau.
Le tissu se tendit contre sa gorge.
Maïa trancha la boucle de son manteau. Elle tomba en avant tandis que la créature emportait la laine entre ses doigts. Le cheval partit au galop, paniqué, et elle dut courir pour le suivre dans le brouillard.
La brume lui entra dans les poumons. Elle avait un goût de fer et de feuilles amères. À chaque détour, le paysage changeait. Un rocher qu’elle venait de dépasser réapparaissait devant elle. Un pin se dressait à l’envers, ses racines suspendues dans le ciel gris. Le sol montait sous ses pieds puis s’inclinait brusquement vers un ravin qu’elle n’avait jamais vu.
« Doucement », souffla-t-elle au cheval.
L’animal ne l’écoutait plus. Ses sabots frappaient la pierre, glissaient, reprenaient prise. Maïa s’accrocha à la crinière.
Dans le brouillard, une cloche sonna.
Une fois.
Puis une deuxième, plus proche.
Le cheval hennit. Maïa aperçut des silhouettes entre les arbres : hautes, immobiles, couvertes de plaques minérales. Des gardiens. Leurs visages étaient lisses, sans yeux, mais une lueur rouge s’alluma au centre de leur front.
La frontière l’avait trouvée.
Maïa tira sur la bride. Le cheval se cabra. Une flèche de pierre passa là où sa tête se trouvait un instant plus tôt et se ficha dans le tronc derrière elle.
Elle courut.
Le sentier s’effondra sous son pied. Elle tomba jusqu’au genou dans une crevasse, la douleur lui arracha un cri. Le pli glissa contre ses côtes. Sa main se referma dessus par réflexe.
La cire était chaude.
Non. Pas chaude.
Vivante.
Maïa serra les dents et dégagea sa jambe. Le bord de la pierre lui déchira le pantalon. Elle se releva en boitant, tandis que les gardiens avançaient dans la brume.
Elle aperçut alors une arche naturelle, à quelques mètres. Deux blocs de schiste s’élevaient de part et d’autre du passage. Des marques anciennes couvraient leur surface, certaines semblables aux lettres catalanes, d’autres plus archaïques que les royaumes.
Une lumière pâle filtrait derrière l’arche.
La route.
Maïa se précipita vers elle.
Une dalle se souleva devant ses bottes.
« Tu ne passes pas », gronda la montagne.
« J’ai déjà franchi des portes plus intelligentes que toi. »
Elle planta son couteau dans la fissure. La lame se brisa.
Derrière elle, les gardiens approchaient. Elle entendait le cliquetis de leurs membres de pierre, régulier, patient. Ils ne couraient pas. Ils savaient que le col ne laisserait personne s’échapper.
Maïa posa les deux mains sur la dalle.
La roche était glaciale. Sous sa paume, elle sentit des vibrations, comme un cœur énorme battant très loin sous terre.
Elle pensa à Perpignan. Aux remparts baignés de soleil, aux marchés où l’on criait en catalan et en français, à la chambre étroite qu’elle partageait avec son frère quand ils étaient enfants. Elle pensa à l’homme qui lui avait confié le pli, le visage fermé par une peur qu’il avait refusé de nommer.
« Si Gérone ne reçoit pas ce message avant la nuit, Perpignan paiera le prix. »
Il n’avait pas dit lequel.
Maïa appuya davantage.
La dalle résista.
Une ombre se pencha derrière elle. La pointe d’un doigt minéral effleura son épaule.
« Porteuse du lion », souffla le gardien. « Agenouille-toi. »
« Je ne m’agenouille pas devant des pierres. »
Elle sortit de sa poche la petite fiole d’huile noire qu’elle utilisait pour les feux de détresse. Ses doigts tremblaient. Elle en versa une ligne le long de la fissure, puis frotta une allumette.
La flamme bleue mordit la roche.
Un grondement sec traversa l’arche.
La pierre s’ouvrit d’un coup, projetant Maïa en arrière. Elle tomba contre quelqu’un.
Une main se referma autour de son bras.
Maïa pivota, le couteau brisé toujours serré dans son poing.
L’homme qui la retenait portait une veste sombre renforcée de cuir, sans les couleurs de Perpignan. Ses cheveux noirs étaient attachés à la nuque, et une cicatrice fine lui coupait le sourcil gauche. Il avait les yeux gris des falaises après la pluie.
Il regarda le couteau cassé, puis son visage.
« Vous avez une façon singulière de remercier les gens qui vous empêchent de tomber. »
Maïa arracha son bras à sa prise.
« Et vous avez une façon singulière de surgir derrière une femme poursuivie par des gardiens. »
« Je ne surgis pas. J’attends depuis dix minutes. »
« Alors vous êtes soit très patient, soit très stupide. »
Un pli d’amusement passa sur sa bouche, mais ne dura pas.
Il jeta un regard vers l’arche. Les gardiens s’étaient arrêtés devant la brèche. Aucun ne franchissait la ligne de feu bleu.
« Guillem Roca », dit-il. « Capitaine de la garde de Gérone. »
Le nom frappa Maïa avec plus de force que la chute.
Guillem Roca. Celui qui avait refusé l’accord commercial avec Perpignan. Celui dont les patrouilles avaient saisi trois convois sur la route côtière. Celui que les rapports décrivaient comme un chien de frontière, assez loyal pour mordre sa propre ombre.
Elle leva le menton.
« Je connais votre nom. »
« Je doute que ce soit dans des termes flatteurs. »
« Vous ne m’avez pas déçue. »
Il regarda la coupure sur sa joue, puis sa jambe ensanglantée. Son regard s’attarda une seconde sur sa main plaquée contre ses côtes.
« Vous êtes blessée. »
« Je suis pressée. »
« Ce n’est pas une réponse. »
« C’est la seule que vous aurez. »
Guillem fit un pas vers elle. Maïa recula aussitôt, jusqu’à sentir la pierre chaude de l’arche dans son dos.
Il s’arrêta.
Ce simple arrêt la surprit davantage qu’une nouvelle attaque. Il aurait pu la saisir. Il ne le fit pas.
« Les gardiens vont attendre que la brèche se referme », dit-il. « Ensuite, ils vous prendront avec le cheval. »
« Vous avez l’air de bien les connaître. »
« Je connais cette frontière. Vous, vous venez de lui apprendre votre nom. »
Le vent s’engouffra sous l’arche. La brume se pressa contre la flamme bleue, et les silhouettes de pierre levèrent les bras. Le passage commençait déjà à rétrécir.
Maïa regarda la route visible de l’autre côté. Elle n’était qu’à quelques pas. Gérone se trouvait au-delà des collines, quelque part derrière les pins et les ravins. Elle avait presque réussi.
Guillem tendit la main.
« Venez. »
« Je préfère encore les pierres. »
« Elles ne vous conduiront pas à Gérone. »
« Et vous, vous le ferez ? »
Son expression se ferma.
« Si vous me laissez faire. »
La réponse aurait dû l’irriter. Elle l’irrita. Pourtant, sous cette irritation, quelque chose d’autre s’accrocha à elle : la chaleur de sa main autour de son bras, la maîtrise avec laquelle il s’était arrêté, la fatigue qu’elle discernait au fond de ses yeux.
Il n’était pas venu pour la secourir. Il était venu surveiller la frontière.
Ou l’attendre, elle.
Maïa sortit le pli de sa chemise. La cire rouge brillait dans la pénombre, parcourue d’un filet de lumière.
Guillem pâlit.
« Qu’est-ce que c’est ? »
« Un message. »
« Pour qui ? »
« Pour le conseil de Gérone. »
« Donnez-le-moi. »
Maïa referma ses doigts autour du parchemin.
« Vous êtes précisément la raison pour laquelle je ne le ferai pas. »
« Vous pensez que je vais le voler ? »
« Je pense que votre ville a déjà volé assez de choses à la mienne. »
Un éclat dur passa dans ses yeux.
« Et je pense que Perpignan envoie une messagère seule avec un pli scellé parce qu’elle ne veut pas que Gérone sache ce qu’elle prépare. »
La phrase toucha juste. Sa méfiance se resserra autour d’elle comme la brume.
Guillem baissa la voix.
« Qu’y a-t-il dans ce message ? »
Elle aurait pu mentir. Elle aurait dû mentir.
Mais les gardiens frappèrent l’arche. La flamme bleue vacilla. Un éclat de pierre lui tomba sur l’épaule.
Maïa regarda Guillem.
« Je ne sais pas. »
Les mots sortirent avec plus de fragilité qu’elle ne l’aurait voulu.
Il ne répondit pas tout de suite.
« Vous avez traversé le col sans savoir ce que vous portez ? »
« Je sais ce que je dois faire. Ce n’est pas la même chose. »
« Et si ce pli condamne Gérone ? »
« Alors je vous le remettrai quand même. »
Son regard s’ancra dans le sien. Pour la première fois, il n’y avait ni moquerie ni accusation entre eux. Seulement cette question nue : jusqu’où irait-elle pour tenir une promesse qu’elle ne comprenait pas ?
Guillem tendit de nouveau la main, paume ouverte.
« Donnez-moi votre confiance pour les dix prochaines minutes. Pas davantage. »
Maïa observa ses doigts. Une fine cicatrice traversait sa paume, blanche sur la peau mate.
« Dix minutes ne suffisent pas pour gagner ma confiance. »
« Je ne vous demande pas de me la donner. Je vous demande de me laisser vous garder en vie. »
La frontière gronda.
Maïa prit sa décision.
Elle glissa sa main dans la sienne.
Les doigts de Guillem se refermèrent avec précaution, fermes sans serrer. Cette attention la déstabilisa. La chaleur de sa peau remonta le long de son bras tandis qu’il l’attirait dans la brèche.
Derrière eux, les gardiens hurlèrent.
La lumière rouge jaillit de leur front et frappa le pli.
La cire du lion s’embrasa.
Un symbole apparut sur le parchemin, rouge et noir, si éclatant que Guillem lâcha presque sa main. Le signe battait comme une marque vivante, projetant sa lueur à travers la brume.
Au loin, d’autres cloches répondirent.
Une sur la montagne.
Puis trois dans la vallée.
Guillem se tourna vers elle, le visage changé.
« Ils savent où vous êtes. »
Maïa fixa le sceau illuminé entre ses doigts. La brèche s’ouvrait devant eux, la route de Gérone enfin accessible, mais chaque battement de lumière appelait les gardiens vers leur position.
Elle avait franchi la frontière.
Elle n’était plus une messagère en avance.
Elle était devenue la cible.
L’épée de Guillem Roca
Le sceau battait encore dans la main de Maïa lorsque Guillem la tira hors de l’arche.La lumière rouge pulsait sous la cire, traversant ses doigts comme une braise. Derrière eux, les gardiens frappaient la pierre. Chaque coup faisait vibrer le passage et remonter une douleur sourde dans sa jambe blessée. La brèche se resserrait à vue d’œil ; les deu…

