
lucia pretti 1 fr
Un village tranquille, des artistes assassinés et un passé qui refuse de mourir - Les enquêtes de Lucia Pretti - tome 1
Après le drame qui a brisé sa vie à Marseille, le capitaine de police Lucia Pretti espérait trouver le calme en revenant à Servet, son village natal au pied des Pyrénées. Mais la paix est de courte durée. Au bord du lac de Saint-Jean-Pla-de-Corts, des adolescents découvrent le cadavre de Valentin Desmaisons, peintre de renommée venu assister à un rassemblement d'artistes. L'homme a été forcé de creuser sa propre tombe avant d'être exécuté. Accueillie par son père et épaulée par son collègue Julien, Lucia plonge dans les coulisses amères d'un milieu créatif rongé par les rivalités. L'atmosphère s'alourdit lorsqu'un second corps fait surface, celui d'une romancière, abandonné avec un manuscrit pour toute signature. Sous la pression médiatique et le regard insistant des villageois, Lucia doit affronter ses propres fantômes pour démasquer une ombre tapie dans l'assemblée, prête à tuer pour satisfaire une jalousie dévorante. Une enquête captivante et humaine où les faux-semblants artistiques cachent de terribles rancœurs.
- Romance
- Contemporary Romance
- Billionaire Romance
- Slow Burn Romance
Chapter 1
Chapitre 1
Valentin Desmaisons, quatre-vingt-deux ans, l’un des peintres les plus connus au monde — était en retard. Il détestait être en retard. Et quelqu'un allait en prendre plein les oreilles. Il jeta un coup d'œil à la Patek Philippe, sertie de diamants, qu'il portait au poignet, un cadeau de sa galeriste préférée.
— Où est ma voiture ? Il cognait avec impatience de son pied droit chaussé de Weston à plus de 1000 euros.
Il se retourna et se dirigea vers l'intérieur de l'aéroport de Perpignan lorsqu'une voiture noire s’arrêta sur le trottoir. Une femme de taille moyenne, aux formes arrondies et aux longs cheveux roux rangés négligemment sous sa casquette de chauffeur, se précipita aux côtés de Valentin. Elle essaya alors d'arracher la poignée du sac de voyage Louis Vuitton et la mallette assortie des mains de l’homme plus âgé. Valentin résistait. Le héros de l’art contemporain, en costume Armani, ne mesurait qu'un peu moins d'un mètre soixante—dix, sans compter son toupet blond, mais il était redoutable. Le chauffeur, agité, arrêta de tirer sur le bagage et se redressa.
— Je m’appelle Axelle et je serai votre chauffeur ce soir.
Valentin pencha la tête en arrière et fixa la jeune femme de son long nez.
— Vous êtes en retard.
Axelle vérifia sa montre.
— Je m'excuse, M. Desmaisons. Il y a eu un accident de la circulation sur l'autoroute. Ils viennent de l'éclaircir. Heureusement, personne n'a été blessé.
—On ne s’excuse pas ! on prie de vous excuser, nuance, marmonna le vieillard.
Elle sourit de façon rassurante.
— Puis-je prendre vos bagages maintenant ?
— Je ne fais jamais confiance aux chauffeurs, dit Valentin. Il serra les poignées de ses bagages une seconde de plus, puis les lâcha.
— Faites attention à mes affaires. Si quelque chose est abîmé, ce sera prélevé sur votre course.
— Oui, monsieur. Axelle jonglait avec les bagages pendant qu'elle déverrouillait le coffre. Une fois bien rangés à l'intérieur, elle poussa un petit soupir et ouvrit la porte arrière pour son client.
— Si vous le voulez bien , dit-elle avec un sourire.
Toujours fâché, Valentin leva le menton et se glissa sur le siège en cuir noir.
— N'oubliez pas de boucler votre ceinture, dit Axelle avec enthousiasme. Comme je l'ai dit, il y a eu un accident sur la route plus tôt. Mieux vaut prévenir que guérir.
Valentin regarda la conductrice en mettant sa ceinture en place. Est-ce que tout le monde dans les Pyrénées-Orientales est aussi ennuyeux ? De l’avis de Valentin, la jeune conductrice aurait bien eu besoin de passer quelques années dans la bonne vieille école anglaise qu'il avait fréquentée lorsqu'il était jeune homme dans les années 50. Cela avait littéralement changé sa vie. En fait, c'est là qu'il avait conçu l'idée de se réinventer complètement. Il sortit un mouchoir jaune vif de la poche intérieure de son costume et s’essuya discrètement le nez avec.
— Donc, vous êtes en ville pour le congrès des artistes contemporains au Mas d’en Meynes? demanda Axelle alors qu'ils quittaient l'enceinte de l'aéroport et se dirigeaient vers le sud pour rejoindre l’A9.
— Oui, c'est exact. Valentin jeta un coup d'œil par la fenêtre, orientant son visage vers le ciel nocturne. Il fait vraiment sombre la nuit dans ces régions.
— C'est pour mieux se cacher du Diable.
— Je vous demande pardon ?
— Oh, juste un vieux dicton. Axelle sourit. Dites-moi, que peignez-vous exactement ?
Valentin se détendit. S'il y avait une chose qu'il avait apprise durant toutes ses années sur la planète, c'était de ne jamais laisser passer une occasion de faire découvrir sa marque à un nouveau admirateur. Il s'éclaircit la gorge et se laissa aller avec son accent parisien bien rodé.
— Je peins le jaune, chérie. Du jaune avec une touche de surréalisme.
Axelle jeta un coup d'œil dans le rétroviseur. Du jaune surréaliste ? Je ne suis pas familière avec ce genre.
— Ah, eh bien, quand nous serons arrivés à destination, je vous donnerai un exemplaire dédicacé de mon dernier livre, JAUNES ENTIERS. Pensez à un Soulages joyeux combiné à une inspiration industrielle. J’ai composé plus de cent toiles , dit Valentin avec une certaine fierté dans la voix.
— Cent ? siffla Axelle .Donc, je suppose que vous allez bientôt prendre votre retraite, alors ?
— Pourquoi diable me demandez—vous ça ? Ses yeux s’arrêtèrent sur ceux de la conductrice dans le rétroviseur. Il renifla, peut-être un peu trop bruyamment. Vous pensez que je suis trop vieux pour peindre ?
— Eh bien, ce n'est pas tant que vous êtes trop vieux que — vous savez — vous devriez faire de la place pour d'autres artistes contemporains. Surtout après cent toiles. Vous ne préférez pas partir pendant que vous êtes encore au top ?
— Les autres artistes contemporains peuvent faire leur propre chemin, tout comme je l'ai fait. C'est ainsi que fonctionne ce métier. D'ailleurs, qu'est-ce que vous y connaissez ? Vous n’êtes qu'un chauffeur. Et vous n'êtes même pas ponctuelle ! Valentin renifla une nouvelle fois et resserra son mouchoir autour de son nez.
— Maintenant, si vous le voulez bien, je suis fatigué et cet air nocturne m'a traversé jusqu'aux os. Je préfère me reposer maintenant.
— Comme vous voulez. Axelle haussa les épaules. Nous allons nous arrêter un peu de toute façon. Il y a un bel endroit de solitude que vous devriez voir.
— Non, merci. Emmenez-moi juste au Mas d’en Meynes.
— Ce n'est pas une option, j'en ai peur.
Avec un bruit sec, les serrures électriques se déclenchèrent. Valentin attrapa la poignée, mais elle avait été réglée pour ne s'ouvrir que de l'extérieur.
— Qu'est-ce que vous faites ? Il fouillait dans son sac pour en sortir son téléphone portable.
— Pas de réseau par ici. En plus, j'ai déjà répondu à l'appel.
Valentin devint très calme. L'appel ?
— L'appel de Dustin m'a donné l'idée , a répondu Axelle.
— Dustin ?
— Oui.
— Quelle idée ?
— Chut, je pense que nous devrions nous taire pour que je puisse me concentrer sur ma conduite. Comme vous l'avez remarqué, il fait très sombre et j'aime bien être prudente.
Vingt minutes plus tard, Axelle quittait l'autoroute pour s'engager sur un chemin de terre bordant le lac de Saint Jean Pla de Corts. Il était parsemé de nids-de-poule et Valentin devait s'agripper au siège pour rester en place.
— Je ne sais pas ce qui se passe, mais je vous suggère fortement d'oublier les bêtises que vous préparez et de m'emmener à Servet.
La route s'aplanit. Valentin leva le bras et redressé sa perruque blonde platine.
— Emmenez-moi au Mas d’en Meynes tout de suite et nous oublierons tout ce qui s'est passé. Je ne rapporterai même pas votre comportement inapproprié à votre entreprise.
Axelle arrêta la voiture près d'un épais bosquet d'arbres, descendit et ouvrit la porte de Valentin. L’homme âgé recommença à argumenter, mais se figea en se retrouvant face au canon d'un 38 spécial.
— Oh. Oh mon Dieu. C'est un vol ? C'est ce qu'il se passe ? Tenez, prenez ma Patek. Il a arraché la montre de son poignet et l'a poussée vers la conductrice qui l'a laissée tomber au sol. J'ai d'autres objets de qualité dans mon sac. Ils sont tous à vous, vraiment, je veux que vous les ayez. S'il vous plaît, dit-il. S'il vous plaît, emmenez-moi en ville.
Axelle fit un signe à Valentin, avec son arme, de sortir de la voiture.
—Par ici. Vers les arbres. Vous allez adorer cet endroit. Je pense que ça va vraiment ajouter à l'ambiance de ce que j'ai prévu.
Valentin commença à se déplacer lentement vers l'endroit.
—Vous n'avez pas à faire ce que vous avez prévu. Je suis un homme riche. Je vous paierai ce que vous voulez.
— Vous voyez, vous ne comprenez pas, n'est-ce pas ? Ce que je veux, c'est que vous partiez.
Valentin s’arrêta et se tourna vers la jeune femme.
— Je vous demande pardon ?
— Sérieusement, M Desmaisons, vous êtes bien obtus. Axelle secoua la tête et ses cheveux roux ont dégringolé de sous son chapeau, sombres comme le sang au clair de lune.
Valentin blanchit, essaya de reculer, mais trébucha et tomba dans un trou peu profond. Il se redressa et se mit à haleter. Bon dieu, ce n’était pas un trou peu profond. C’était une tombe peu profonde. Il resta là, immobile, le cœur battant la chamade. Axelle fit un cercle avec son bras montrant l’horizon.
— C'est magnifique ici, vous ne trouvez pas ? Un ciel clair, avec des étoiles, une lune gibbeuse et beaucoup de grillons pour créer une bande sonore apaisante. Un cadre parfait pour un tableau, vous ne trouvez pas ?
— Oh. Vous devez être peintre, aussi. Parlez-moi de votre histoire, chérie , dit Valentin, essayant de gagner du temps dans l'espoir que quelqu'un se promène dans cet endroit perdu.
— Oui, je suis une artiste, mais pas un peintre reconnu. Un peintre est exposé, et je n'arrive pas à y arriver. Elle se gratta sous son chapeau.
— Et c'est à cause de peintres incroyablement égoïstes comme vous qui refusent de partir.
— Attendez. Attendez. Valentin a levé une main. Je peux vous aider avec ça. Je vais donner votre nom à ma galeriste. Je suis sûr que Sophie Vernier va adorer votre travail.
— Mme Vernier l'a déjà refusé. Elle a dit que je manquais de talent et que je devais envisager une nouvelle carrière. Elle a suggéré un truc du genre … dressage de loutres.
— Oh, je dois admettre que ça ressemble bien à Sophie. Elle peut être un peu insensible parfois, mais je vais lui parler. Je peux la faire changer d'avis. Valentin commença à se mettre debout, mais Axelle le repoussa avec son pied botté.
— S'il vous plaît, je ne suis qu'un vieil homme et certainement pas une menace pour vous. Si vous voulez vraiment être exposée, je vais le financer pour vous. Les expositions amateur font fureur en ce moment.
— Sérieusement ? Vous me proposez une expo par pitié ?
— Je n'appellerais pas ça comme ça...
— Le destin m'a prévenu à votre sujet. Je dois rester fidèle à mon rêve. Le rêve d'un gros contrat avec les droits d'une série entière de toiles de mon choix, peut-être même un contrat de fresque. Axelle a pointé son arme vers le cœur de Valentin l’obligeant à s’allonger dans le trou.
— Mais ça n'arrivera pas tant que vous, et les autres comme vous, ne serez pas hors du chemin. Elle s'est éloignée de la tombe de quelques pas, ramassant la pelle qu’elle avait cachée là. Pensez à l'incroyable rétrospective que Beaux Arts Magazine va écrire sur vous. Je parie que votre fameux livre « JAUNE je sais pas quoi… » va se vendre comme des petits pains.
Chapitre 2
Quitter Marseille avait été beaucoup plus difficile que ce à quoi Lucia Pretti s'attendait. Même si tout le monde savait qu'elle partait, elle avait espéré s'éclipser sans faire de bruit. Depuis des semaines, sa partenaire, son binôme, Aïssatou Mbele menaçait d'organiser une grande fête d'adieu. Et Lucia avait menacé en retour, juste avant l’abandon d'Aïssatou, de ne rien faire de grand, ni de petit d'ailleurs. Dans l'esprit de Lucia, elle allait marcher jusqu'à la porte, se retourner et jeter un dernier coup d'œil à la salle de l'équipe, puis sortir pendant que tout le monde autour d'elle continuait à travailler. Très cinématographique.
Et ce n’est pas du tout ce qui se passait. Au lieu de cela, elle se retrouva à couper en tranches un gâteau au chocolat crémeux, à trois couches, en forme de SP 2022. Elle n'avait aucun problème avec le gâteau. Sa dent sucrée était légendaire. Elle n'a pas non plus eu de problème avec la sélection de bière artisanale de Massilia Brewing, sa microbrasserie préférée. Et elle n'a même pas fait attention aux ballons colorés et marqués « Bon Voyage » attachés à chaque bureau.
Mais quand le strip-teaseur est arrivé, Lucia savait qu'elle n'en sortirait pas indemne. Habillé comme un prêtre, le beau gosse aux cheveux blonds a entonné une bénédiction pour son voyage avant de jeter sa soutane et de se déhancher sur l'hymne disco, « Daddy Cool ». Lucia envisagea de tuer Aïssatou, qui ne cachait pas sa joie. Elle criait et chantait en même temps, tandis que les mouvements répétés du strip-teaseur montraient clairement de quel côté du confessionnal il se trouvait. Sauf que Aïssatou était sa meilleure amie et qu'elle allait vraiment manquer à Lucia. Une fois la fête terminée, Aïssatou serra Lucia dans ses bras et lui dit : Fais attention à toi, tu m'entends ?
— Je déménage à Servet où le taux de criminalité est proche de zéro. En gros, je vais vivre au paradis et je n'aurai probablement jamais besoin d’une seule balle.
Lucia mit son casque, attacha des petites sacoches en cuir vintage sur les côtés de sa moto Triumph Bonneville Bobber Black de 2019, passa une jambe par-dessus la moto et monta la béquille latérale. Un tour de clé, une rotation de l'accélérateur, et la Black Bonnie s'anima.
— Tu pars si tard. Il va bientôt faire nuit. Fais-moi savoir quand tu y seras ! cria Aïssatou par-dessus le moteur.
En souriant, Lucia acquiesça, relâcha l'embrayage et s'éloigna du bâtiment qui fut sa maison professionnelle pendant les dix dernières années. Elle s'éloignait des souvenirs obsédants du meurtre de son mari cinq ans plus tôt et de la mort de sa mère trois ans auparavant. Elle roula dans la nuit, vers un nouveau départ. Du moins, c'est ce qu'elle espérait.
Quatre heures et quelques arrêts plus tard, la Bonnie devant être ravitaillée tous les 150 km, Lucia arriva au Boulou, pas si loin du Lac de Saint Jean Pla de Corts. Elle s’arrêta sur le côté de la route pour se dégourdir les jambes et réorganiser ses pensées. Elle n'était qu'à une quinzaine de minutes de Servet, en termes de temps, mais dans son esprit, la dernière fois qu'elle y était allée, c'était il y a près de trois ans. Sa maman était à un mois d'un diagnostic de cancer du côlon et voulait visiter son ancienne ville natale avant de commencer son traitement. Le diagnostic d’Antonia fut un double choc pour Lucia, après la mort de Romain si proche de la maladie de sa mère. Bien sûr, à l'époque, ils pensaient tous qu'elle s'en sortirait et se rétablirait complètement. Lucia passa quelques jours agréables et paisibles, à renouer avec des amis d'enfance et à profiter de la plage de Collioure, tandis qu'Antonia se reposait et se divertissait au Mas. Puis son père revint d'un voyage d'affaires et passa lui rendre visite. Lorsque Antonia lui a fait part de son diagnostic, l'enfer se déchaîna. Serge réagit comme Serge le faisait pour à peu près tout lorsqu'il était confronté à une situation désagréable. Il était furieux ; furieux contre le cancer qui avait osé s'approcher de son ex-femme. En colère contre Antonia pour ne pas le lui avoir dit dès la découverte de la maladie.
Antonia l’avait regardé de haut.
— Ton caractère est la raison principale pour laquelle je suis partie. Tu n'as donc rien appris, Serge Pretti ?
Lucia essaya d'intervenir, mais Serge, trop furieux pour voir clair ou pour raisonner, sortit en trombe. Lucia et Antonia firent leurs bagages le lendemain et sont retournées à Marseille. À partir de ce moment-là, tout le temps libre fut consacré à la maladie de sa mère. Les traitements et les soins à domicile ne laissèrent aucune place aux voyages après ce long week-end. Lucia finit par faire la paix avec son père, mais Antonia ne le fit jamais, ce que sa mère regretta à la fin. Elle supposa que son père le regrettait aussi, mais ils n'en ont jamais parlé.
Perdue dans ses pensées, Lucia remarqua à peine la voiture noire qui la dépassait sur la D115. Les phares s’allumèrent et l’aveuglèrent brièvement alors que la voiture s'éloignait. Son instinct de flic se manifesta alors et sa première réaction fut de la poursuivre.
Elle regarda Black Bonnie. La vieille moto semblait fatiguée, juste éclairée par le clair de lune.
— On ne va pas le faire, n'est-ce pas, BB ? Elle soupira. Eh bien, ce n'est pas comme si j'étais déjà officiellement le capitaine ici, de toute façon.
Elle tapota le réservoir.
— Disons que nous prenons notre soirée.
Lucia mit son casque, enfourcha sa moto, et se dirigea vers Servet.
J'arrive ! Bon sang. Le martèlement de la porte d'entrée continuait. Lucia s'extirpa du sac de couchage qui lui servait de lit dans le mas dont elle avait hérité d'Antonia et enfila un survêtement. Elle ouvrit la porte et loucha sur la grande silhouette en face d'elle.
— Bon sang, qui êtes-vous et qu'est-ce qui est si important ?
— Bonjour à vous aussi, Capitaine... Puis-je ? L'ombre n’attendit pas de réponse, s’avança et entra. Il tendit un long bras musclé avec au bout une main de taille conséquente.
— Je suis Julien Josep, Brigadier Chef de la Brigade de Servet. Les gens ici m'appellent plutôt Julien.
Lucia dégagea ses cheveux blonds de ses yeux et lui serra la main.
— Bonjour. Elle le passa en revue et prit connaissance de ses statistiques : environ 1 mètre 90, 110 kilos, yeux marron, peau noire, probablement la trentaine finissante, habillé en flic, tee shirt noir et blouson, reconnaissable à cent mètres.
Julien haussa les épaules. Je suis ce que je suis.
— Je n'en doute pas, on en est tous là. Mais ce que vous êtes en ce moment, c'est d'être dans ma cuisine à sept heures du matin. Qu'est-ce qui pourrait être si important ? Je ne suis pas encore en fonction.
Elle tira un tabouret haut jusqu'à l'îlot de la cuisine et se percha dessus.
— Il s'est passé quelque chose ?
— J'ai pensé que vous voudriez commencer tôt à vous familiariser avec votre nouveau rythme.
— Vous savez que j'ai grandi à Servet, n'est-ce pas ? En plus, je n'ai même pas encore pris mon café. Elle regarda autour d'elle dans ce petit espace triste. Un peu de peinture vive ferait beaucoup pour que le mas retrouve les jours de gloire de sa jeunesse.
— En fait, je n'ai pas de café.
— Vous auriez dû vous arrêter à l’Intermarché à l‘entrée de la ville pour vous approvisionner.
— C'est exactement ce que je pensais. Lucia se leva. Avant de parler boulot et que vous me mettiez au courant, dites-moi où trouver le meilleur café du coin.
Julien grimaça en réfléchissant et Lucia fut presque sûre d'avoir un aperçu de Julien, petit garçon.
— Oh, c'est facile. C'est Chez Claude.
— La quincaillerie de mon père ?
Julien rigola.
— Je suis sûr que vous le découvrirez par vous-même, mais Chez Claude est ce qu'on appelle le centre non officiel de l'univers ici à Servet. Le meilleur endroit pour les ragots locaux quand vous suivez une piste. Pour être honnête, deuxième meilleur endroit pour le café … et les donuts.
Lucia resta muette. Julien se pencha en avant sur le comptoir poussiéreux.
— "Je ne savais rien de tout ça." dit finalement Lucia.
—"Comment pourriez-vous savoir ?" Les yeux de Julien s’arrondirent "C'est quand la dernière fois que vous avez parlé à Serge ?"
— "On s'envoie des textos. Beaucoup. Comment croyez-vous que j'ai su qu'il prenait sa retraite, et que Servet avait besoin d'un nouveau capitaine ?"
— "Je veux dire parler réellement. Comme dans décrocher le téléphone et entendre la voix de l'autre ?" Julien secoua la tête. "Je suppose que je suis de la vieille école, mais je ne comprends pas l'aversion pour les vraies conversations de nos jours."
En vérité, cela faisait trois ans qu'aucune conversation réelle n'avait effectivement eu lieu entre Lucia et Serge. Le jour où Antonia est morte, pour être exact. Elle l'avait appelé pour lui dire que sa mère était morte paisiblement, et il lui avait raccroché au nez. Donc, seulement des textos depuis. Il semblait que la balle était dans son camp, à ce stade, pour une vraie discussion.
— "Ce sujet est clos, donc vous pouvez arrêter de m'interroger maintenant, adjoint. Et puisque je n'ai pas encore pris mon service vous pouvez aussi arrêter de m'appeler Capitaine. Et puis on pourrait se tutoyer, non ? nous ne sommes que deux dans ce nouveau service, alors autant faire simple"
Julien leva ses mains comme pour se rendre. "Ok"
Il se leva et se dirigea vers la porte. "Je vais attendre dans la voiture pendant que vous vous préparez, puis nous pourrons aller chez Claude."
— "Non merci. Je te retrouve là-bas." Lucia était presque sûre que son café était coulé et que Julien l’avait vouvoyée. Il n'y aurait plus de conversation polie jusqu'à ce que le café soit bu. Beaucoup, beaucoup de café. De préférence combiné avec quelque chose de sucré et de crémeux.
Julien sortit, puis revint.
— "Il pleut et tout ce que je vois c'est une vieille Renault sous l'abri à voitures. Tu conduis ce truc sous la pluie ?"
— « Merde, c’est vrai. Bien, bien. Donne-moi dix minutes."
"C'est quand la dernière fois que vous avez visité Servet et le coin ?" Julien demanda alors qu'ils sortaient de l'allée, du chemin de terre plutôt, de Lucia.
— "Je venais voir papa de temps en temps après que maman et moi avions déménagé à Marseille, mais mon dernier vrai séjour remonte à environ trois ans. J'ai amené ma mère ici pour une visite avant qu'elle ne soit trop malade pour voyager.
Julien tourna vers Servet.
— "Vous pourriez remarquer quelques changements."
— "C'est ce qu’il me semble."
Malgré la petite pluie, rare dans cette région, Lucia baissa la fenêtre et appuya son coude sur le cadre. Il faisait nuit à son arrivée la veille et elle était épuisée, alors elle n'avait pas vraiment pris le temps de regarder autour d'elle. Lucia savait que beaucoup de choses pouvaient arriver en trois ans, mais elle ne s'attendait pas à voir les changements dans la zone de Servet dont elle était témoin pendant qu'ils roulaient. De vieilles maisons et des entreprises étaient dans différents états de rénovation. Des couleurs gaies de bleu et de vert, parfois du rose, avec pas mal de blanc vif à l’espagnole, égayaient la plupart des bâtiments. Servet n'a jamais été une véritable destination de vacances, malgré sa réputation de "joyau de la lumière". Mais ce n'était plus non plus la ville endormie de sa jeunesse. C'était une ville en pleine transformation, avec une ambiance d’été et de Provence, de Roussillon en fait. Les places de stationnement le long de la rue étaient principalement occupées par des véhicules de l'extérieur du département, ce qui indiquait que le tourisme était en plein essor. Un afflux de tourisme entraînait des crimes, cela ne faisait aucun doute dans son esprit. Mais à quel point pouvait-on comparer cela à Marseille ? Du point de vue de Lucia dans le SUV, il était évident que les lignes de bataille étaient tracées le long de la route.
À l'ouest, la ville était devenue moderne. À l'est, tout était comme dans son souvenir : de vieux murs avec de la peinture écaillée ici et là. "C'est quoi cette ligne de démarcation ? "
La pluie avait pratiquement cessé et le soleil commençait à percer. Elle se protégea les yeux de la lumière, la fameuse lumière Servetane chère à Picasso.
— "Oh. Juste quelques habitants qui résistent à l'assaut de la modernité." Il fit un signe d'une main vers l'un des bâtiments proches du musée d’art moderne. "C'est la librairie Le Nid d’Aigle. David Steiner — qui était un grand professeur à l'université de Toulouse, un normalien aussi, je crois — l'a héritée de son grand-oncle et il la dirige depuis quelques années. Comme vous pouvez le voir avec l’affiche sur sa vitrine, il est contre tous les remaniements, il pense que la ville perd son charme. Je dois dire que je suis d'accord avec lui."
Lucia hocha la tête. Elle connaissait bien le bâtiment de trois étages en briques catalanes surmontées de tuiles rouges, pour y avoir passé beaucoup de temps quand elle était enfant. À l'époque, il s'appelait simplement Livres et Culture. Elle adorait ce magasin et pouvait s'y perdre pendant des heures. Heureusement pour elle, Jaume ne s'était jamais vraiment formalisé de sa présence, ou du moins le lui faisait croire. En plus, il était spécialisé dans la science-fiction et Lucia adorait ça.
— "Oh, et David accueille une retraite d'artistes contemporains romantiques au Mas d’en Meynes, donc vous verrez probablement des gens atypiques dans le coin cette semaine."
Julien s’arrêta près du trottoir et se gara.
La quincaillerie Chez Claude était la deuxième porte après la librairie avec Tutute Motos entre les deux. Tutute Motos était un atelier typique des années 50, avec des murs en blocs de céramique blancs et une grande porte de garage au milieu, avec une peinture rouge délavée. La porte était presque ouverte et Tutute, qui était toujours dans l'atelier tôt, salua le couple quand ils passèrent. Un type âgé et sympathique dont personne ne connaissait le vrai prénom. Tout le monde l’appelait Tutute, allez savoir pourquoi. Il avait repris ce surnom pour son garage à l’ancienne.
Julien tenait la porte de Chez Claude pour Lucia. Entrer dans la quincaillerie, c'était comme remonter le temps jusqu'à son enfance. Même si son père était officier de police quand elle était petite, il avait toujours été un bricoleur dans l'âme et aimait faire des travaux dans et autour de la maison. L'une des choses que Lucia préférait au monde était de se glisser à ses côtés à la quincaillerie lorsqu'il cherchait le bon outil ou la bonne couleur de peinture pour un projet de rénovation. Il lui avait beaucoup appris sur la façon de prendre soin de sa maison. Comment en aimer chaque centimètre carré, surtout quand il fallait la réparer. Elle aurait aimé qu'il applique cette sagesse pour son mariage avec sa mère. Il avait fallu beaucoup de temps à Lucia pour accepter le fait que ses parents pouvaient s'aimer mais ne pouvaient pas rester ensemble. Elle déglutit, une bosse s'étant soudainement logée dans sa gorge. Les souvenirs peuvent soit vous réconforter comme un édredon, soit vous étouffer et vous rendre triste pour ceux qui sont partis et ne seront plus jamais là.
Le plancher en planches larges bien usées grinça sous leur poids et souleva un petit tourbillon de poussière. Les vieilles étagères métalliques, peintes dans un vert militaire digne des années 1950 elles-aussi, étaient usées jusqu'à l'acier à certains endroits, mais les produits étaient tous soigneusement alignés et empilés. Les murs à l'extrême gauche et à l'extrême droite étaient recouverts de panneaux de bois et remplis d'outils et de matériel de jardinage. Lucia leva les yeux vers les chevrons de bois exposés et a respiré. Rien de tel que l'odeur du bois, du métal et du dur labeur.
— "Eh bien, cet endroit n'a pas vraiment changé." prononça-t-elle tout haut.
— "Je ne vois aucune raison de l'embellir." La voix venait de l'autre côté de l'allée, vers le centre du magasin.
— "Papa ?"
Serge Pretti tourna en venant de l’autre coin de la pièce et marcha droit vers sa fille, la pliant dans ses bras musclés. Pour le moment, tous les sentiments de blessure et la mauvaise communication entre eux s’étaient évanouis. Lucia n'était plus un ancien flic de Marseille de trente-six ans, mais une enfant à nouveau. Il posa son menton gris et barbu sur le sommet de sa tête.
— "Tu m'as manqué, ma chérie."
— "À moi aussi." Lucia renifla et s’éloigna. Bien qu'elle soit d'une taille décente, avec son mètre soixante, elle devait toujours lever les yeux pour rencontrer ses yeux bleu clair.
— "C'est bon de te voir. Et d'entendre ta voix. Je dois admettre que t'envoyer seulement des SMS devenait assez pénible."
Elle a tapoté sa joue. "Mais c'est quoi cette barbe ?"
— "Oh, c'était mon idée. J'ai eu une vision, la vision que ça lui porterait chance." Une petite femme plus âgée s’approcha de Serge.
— "C'est Zoé Yu, Lucia. C'est ma, um..." Il s'est arrêté et a ri au milieu de sa phrase. "Comment appelle-t-on exactement quelqu'un qui est votre petite amie mais qui serait trop vieux pour être un garçon ou une fille ?"
Lucia a souri et a tendu la main.
— " Une compagne peut être ? je suis ravie de te rencontrer, Zoé. Je n'ai absolument rien entendu sur toi, alors il faudra qu'on déjeune ensemble un de ces jours. "
Lucia regarda autour d'elle. "En fait, n'importe quand après avoir bu un café. Où est ton fameux café, papa ?"
— "Par ici." Il conduisit le trio vers l'arrière du magasin.
Ils s'approchèrent d'un bar improvisé qui avait été monté pour servir un café et quelques gâteaux. Une charpente de deux par quatre avec par-dessus un contreplaqué. Rien d'élaboré, certes, mais l'odeur du café combinée au bois était divine. Serge prit une tasse en porcelaine blanche ébréchée et versa l'infusion sombre. "Tu le prends toujours noir ?"
— "Je suis toujours ta fille." Lucia prit quelques gorgées et berça la tasse dans ses mains. C'est alors qu'elle remarqua que tous les clients la regardaient.
— "Oh. Bonjour à tous."
Comme si c'était chorégraphié, le groupe salua d'un seul coup. Lucia reconnut plusieurs d'entre eux comme étant des amis de son père, des flics à la retraite, un avocat, quelques voisins. Et puis il y avait Zoé Yu. Elle se démarquait nettement de la foule avec ses boucles d'oreilles pendantes, sa robe fleurie et ses cheveux argentés empilés sur sa tête.
Une barbe pour la chance, avait-elle dit. Lucia sourit et prit une grande respiration. Même si elle devait faire face à une grande partie de son passé en ce moment, elle se sentait bien. Pour la première fois depuis plusieurs années, elle se sentait bien.
Julien s'était éloigné pour prendre un appel, mais s'approchait maintenant du groupe.
— "Monsieur le Maire, vous voulez bien faire prêter serment au capitaine tout de suite ?"
— "Vous savez que nous avons prévu une cérémonie à la réunion de la mairie demain soir, Julien. Qu'est-ce qui est si important que ça ne peut pas attendre ?" demanda le maire Luc Lemercier.
Il devait avoir une soixantaine d'années, et son ventre était suffisamment gros pour que Lucia ait besoin de le contourner pour prendre un beignet.
Lucia a finalement regardé son gâteau et en a pris un autre.
— "Un meurtre possible, monsieur", a chuchoté Julien. Le maire a laissé tomber son beignet et Lucia l'a attrapé avant qu'il ne tombe par terre. Elle le lui a rendu et a fait face à Julien.
— "Un meurtre ? J'ai fait mes recherches. Il y a un meurtre à Servet tous les 5 ans au pire, et il faut que ça tombe aujourd’hui ?"
— "Des enfants ont trouvé ce qu'ils pensent être un corps au lac de Saint Jean. Nous avons eu notre part de farces et de bêtises avec eux cette année, donc c'est probablement le corps d’un animal..."
— "Mais nous devons vérifier de toute façon." Lucia termina sa phrase pour lui et se tourna vers le maire Lemercier.
Elle a levé sa main droite et a dit, "Ok, alors. Faisons ça."
— "Je vais devoir réciter de mémoire, puisque je n'ai pas mes notes devant moi". Le maire posa son café et son beignet et remit sa chemise en place.
— "Jurez-vous solennellement de respecter les lois de la Constitution Française, et de cette belle ville ? De vous tenir et de tenir les autres responsables de vos actes ? De toujours agir avec intégrité et de ne jamais trahir la confiance placée en vous par les citoyens de Servet ?"
— "Je le jure solennellement", dit Lucia un peu étonnée. Le maire Lemercier lui serra la main, et Serge venu de derrière le comptoir du café et la serra dans ses bras.
—« Une petite habitude locale qui satisfait le Maire, ça ne fait de mal à personne » chuchota-t-il à son oreille.
— "Vous me tiendrez au courant, n'est-ce pas ?" Le maire Lemercier demanda.
— "Il y a encore une réunion publique prévue pour demain soir. Je veux que vous y assistiez pour faire le point."
Lucia acquiesça. Elle tapota le bras de son nouvel adjoint.
— "Mettons-nous au travail, Julien."
Chapitre 3
Julien vérifia la circulation, puis engagea le gros SUV sur le boulevard Clemenceau et prit la direction de l’est vers le Lac de Saint Jean Pla de Corts. Lucia a fait un geste vers ce qui était autrefois un magasin d'appâts, mais maintenant une pâtisserie récemment rénovée.
— "C'est quoi ces graffitis ?" Le côté du petit bâtiment arborait une montagne de glace géante avec une cerise au sommet. La cerise portait une moustache grossière de type Magnum digne des années 70.
—"Oh. C'est tout nouveau. Hannah Bellamy — c'est la propriétaire — n'a même pas encore appelé." Il secoua sa tête. "Trop de jeunes dans la rue avec pas assez de flics autour."
Lucia se posa sur l'appui-tête. À Marseille, ce n'était pas tant les ados que les jeunes d'une vingtaine d'années qui cherchaient à laisser leur marque. Et pas toujours dans le bon sens. Bien sûr, une moustache n'était pas grand-chose, mais c'était ça aujourd'hui. Qui sait ce que demain apportera si on ne fait rien ? Des corps jetés sur le bord de la route ? Non, il faut que je me désintoxique de l’univers Marseillais, pensa-t-elle.
— "Je peux entendre ton cerveau de flic faire tic-tac jusqu'ici. La probabilité que nous roulions vers une vraie scène de crime est presque nulle."
Julien a tourné sur la D-115.
— "C'est probablement un chevreuil avec une décomposition importante. Ce ne serait pas la première fois que quelqu'un tombe dessus par hasard et le signale comme un corps humain." Il secoue la tête et sourit un peu. "Les gens voient un tas d'os et pensent immédiatement, Esprits criminels, Les Experts tout ça."
Lucia hocha la tête. "Ok, mais qu'en est-il des adolescents du coin ? Et les graffitis qu'on vient de voir ?" Lucia devait se rappeler que Servet n'était pas Marseille. L'adaptation va prendre un certain temps.
— "Les enfants de Servet sont fondamentalement inoffensifs. Les éventuels visiteurs sont, bien sûr, une inconnue. Mais l'incident du cornet de glace moustachu semble être local. Je reconnais le style de moustache, bien que le gamin qui les faisait ait déménagé il y a un moment. « Julien réfléchit un moment avant de poursuivre, "Oh, mais ne vous inquiétez pas. Je retrouverai le coupable et je ferai en sorte que cette cerise défigurée retrouve sa gloire d'antan."
— "Je vais certainement dormir plus facilement en sachant que vous êtes sur l'affaire, adjoint." Lucia rigola. Julien était un bon gars. Elle lui lança un regard de côté. Peut-être trop gentil. "Pourquoi êtes-vous si gentil avec moi ?" Il venait de prendre une gorgée de café et s’étouffait avec.
— "Qu-quoi ? Pourquoi je ne le serais pas ?"
— "Tu étais le capitaine par intérim. Tu vas me dire honnêtement que tu n’étais pas le moins du monde contrarié de ne pas avoir eu le poste ?" Julien prit une serviette de table sur la console et essuya sa chemise. "Je n'ai pas postulé pour ce poste."
Ce fut à son tour d'être surprise. "Eh bien, pourquoi pas ? Cela n'a aucun sens. Tu aimes manifestement ton travail et les habitants de la ville semblent t’apprécier. Du peu que j'ai vu, en tout cas."
— "Je savais à quel point ça comptait pour Serge, de vous avoir de nouveau ici à Servet. Je ne voulais pas faire de vagues. D'ailleurs, mon heure viendra." Il hocha la tête et fit signe à un passant sur une mobylette allant dans la direction opposée.
—"Oh, ok. J'ai compris. Tu vas juste attendre que j'échoue." Lucia avait eu affaire à sa part de flics masculins au fil des ans, qui ne croyaient pas qu'une femme pouvait supporter d'être dans le métier. Bien sûr, elle avait prouvé que chacun d'entre eux avait tort. La déception s'était installée dans ses tripes. Elle ne s'attendait certainement pas à cette attitude dans son ancienne ville natale.
— "Passer ses années d'adolescence à Marseille et quinze autres dans la police, ça laisse des traces. Tout le monde ne vous en veut pas."
Il la regardait et fronçait les sourcils. "De plus, c'est une chose d'être suspicieux. C'en est une autre d'être accusatrice et insultante."
Lucia a remonté ses Ray Bans très Police, se frotta les yeux et se concentra sur le paysage boisé alors qu'ils quittaient Servet. Elle avait vraiment besoin de décompresser. Deux semaines entre deux missions auraient probablement été la meilleure solution. Elle se tourna légèrement vers Julien, prit une profonde inspiration, et expira.
— "J'ai fait un jugement et je suis désolée. À partir de maintenant, toi, et tout le monde ici, êtes WYSIWIG jusqu'à preuve du contraire."
— "Whizzy-quoi ?" Julien demanda.
— "Ce que vous voyez est ce que vous obtenez. C’est vrai en compréhension humaine comme en informatique, jusqu’au bug" Julien s'est visiblement détendu et a souri.
— "C'est d'accord. J’ai compris"
Alors qu'ils approchaient de leur destination, il bifurqua au rond point de Saint Jean pour rejoindre la route du lac, puis le chemin de terre plein de trous. Les graviers du petit parking final crissaient sous les pneus alors qu'il se dirigeait vers un groupe d'adolescents et leurs vélos rassemblés à quelques mètres du bord de la route d'accès.
— "Et nous y voilà, la réserve naturelle du lac de Saint Jean Pla de Corts."
— "Je ne suis pas venue ici depuis que j'étais enfant." Ils ont tous deux détaché leur ceinture de sécurité et sont sortis du véhicule. "C'est bon de voir que certaines choses n'ont pas tant changé que ça même si des aménagements semblent modernes.". Des arbres et des fleurs sauvages indigènes remplissaient cette parcelle et 2 lacs en fait se partagent les différentes activités. Le lieu abritait des poissons, des hérons, des palmipèdes divers, des ragondins, des chevreuils parfois et ceux que l’on retrouve partout aujourd’hui, des sangliers. Une fois, elle et une amie avaient attrapé un marcassin, au grand dam de la maman, incroyablement grande et féroce. Ils s'en sont sortis de justesse, et seulement après avoir relâché le bébé. Wow. Elle n'avait pas pensé à cet "ami" particulier depuis des années. Nicolas Charbonneau avait été son premier à peu près tout. Petit ami, baiser, amant. Il avait un an de plus et avait rompu avec elle quand il était parti pour Montpellier. Il y a une vie entière. Lucia ne pensait pas à l’époque qu'elle pourrait survivre à ce chagrin d'amour. Mais elle l'a fait. Plus tard, perdre sa mère et son mari en l'espace de quelques années était bien la pire chose qu'elle ait jamais vécue. Ce genre de chagrin était nettement plus difficile à surmonter, si tant est qu'on y parvienne, bien sûr.
Les chuchotements forts des adolescents ramenèrent Lucia au présent, bien que les enfants s’arrêtèrent immédiatement de parler lorsque Lucia et Julien se sont approchés. Ce n'était pas bon. Beaucoup de temps s'était écoulé qui permettait à ces jeunes de souiller la scène autour de ce qui se passait, si toutefois quelque chose se passait. Elle n'était toujours pas convaincue que c'était un corps humain, mais ils semblaient nerveux et cela signifiait des problèmes.
— "Hé là. Salut à tous" Elle balaya le groupe du regard, six garçons, tous âgés de quatorze ou quinze ans, de tailles différentes. "J'ai entendu dire que vous pensiez avoir trouvé un corps."
— "Julien, c'est qui ?" Le garçon le plus grand parlait d'elle. Il avait de longs cheveux bruns et était mince et dégingandé, pas encore tout à fait adulte. Elle se mit entre eux.
— "Je suis le capitaine Lucia Pretti." Les enfants ricanèrent. "Qu'est-ce qu'il y a de si drôle ?" Un garçon plus petit, plus costaud, aux cheveux blonds, près du fond, demanda : "Vous êtes si belle que ça ?"
— "Pardon ?" Tous les garçons se regardaient en essayant de ne pas éclater de rire.
— "Capitaine Pretti." Ils riaient à gorge déployée maintenant. "Captain Jolie."
— "Oh, pour l'amour de Dieu." Elle se retourna pour faire face à Julien. Il faisait des efforts pour ne pas rire lui-même. Lucia secoue la tête. Cette journée ne se passait pas du tout comme elle l'avait imaginé pour son premier jour de travail à Servet. Elle était censée s'installer dans son nouveau bureau, installer son bureau et ranger sa collection de figurines de petites motos qui l'accompagnaient partout. Elle n'était pas censée être à la chasse aux rumeurs et se faire taquiner par une bande d'adolescents. A force, elle choisit de sourire. Captain jolie. C'était plutôt drôle et plutôt flatteur. Lucia leva une main.
— "Très bien, très bien. Vous êtes tous hilarants." Elle a scanné la ligne des arbres. "Alors, où est ce supposé corps ?" Silence de mort alors qu'ils se regardaient les uns les autres. L’ambiance avait clairement changé."Alors ?"
Le plus grand, qui était manifestement le chef du groupe, désigna un gros rocher à une vingtaine de mètres de la route. "De l'autre côté de ce gros rocher".
— "Vous avez un nom ?"
— "Martin. Martin Ovencade."
— "Très bien, Martin. À mon tour de rigoler, Ovencade j’y crois pas !"
— Ben quoi ? s’énerva Martin.
Lucia fit signe vers la pierre. "Montre-nous le chemin." Martin a regardé Julien et, vu l'aspect sévère de sa mâchoire, a apparemment compris le message.
— "Oui, madame." Il se retourna et marcha vers les arbres. Les autres garçons suivaient, en chuchotant à nouveau.
—"On ne parle pas", dit Julien. "Montre-nous juste ce que tu as trouvé."
Alors que le groupe contournait le rocher, Martin pointa du doigt un endroit à l'orée des arbres, à environ cinq mètres de là. Il y avait quelque chose de jaune argenté brillant qui sortait d'un grand trou. Pas une couleur que l'on trouve dans la nature, c'est sûr.
— "Est-ce que l'un d'entre vous a touché ou déplacé quelque chose ?" demanda Lucia. Des murmures de "Non, madame" emplissaient l'air alors que Lucia et Julien s'arrêtèrent devant la masse jaune. C'était une perruque, un toupet plutôt. Avec un corps plus ou moins attaché à celui-ci.
—"On dirait une énorme entaille dans la poitrine. Et il n'est pas enterré, donc celui qui a fait ça voulait que notre victime soit trouvée rapidement."
Lucia leva les yeux vers Julien. "On dirait que l’interruption des meurtres à Servet est terminée. Tu as des gants ?"
Il sortit deux paires de sa poche et lui en a tendu un jeu. Lucia s'accroupit et observa la victime de plus près. Homme, octogénaire, remarquablement habillé malgré le toupet peu naturel, serré dans son trou-tombe avec deux bagages clairement de luxe. Beaucoup de sang, donc il était évident qu'il avait été tué sur place.
— "Il porte encore sa montre, une montre hors de prix. Ces bagages ne sont pas bon marché non plus. Il semblerait que le vol ne soit pas le mobile. Savez-vous qui il est ?"
Julien secoua la tête. "Pas un gars d’ici, Il s'est penché en avant et a fait un geste vers le côté droit de l‘homme. "Qu'est-ce qu'il y a sous lui? On dirait un sac en plastique."
— "Aucune idée. Faisons venir le médecin légiste pour récupérer le corps." Elle a fait une pause. "Servet a un médecin légiste, n'est-ce pas ?"
— "Hélas non, Ce sera à Perpignan "
—Un seul point de vente, hein ?"
Les garçons recommencèrent à rire. Elle se retourna, ils avaient tous leurs téléphones portables sortis, prenant des photos et les comparant les unes aux autres. Lucia a tendu la main.
— "Je vais avoir besoin de tout ça."
— "Quoi ?" dirent-ils à l'unisson. "Pas moyen."
— "Julien, tu veux bien les mettre dans un sac ?" Les épaules s’affaissèrent lorsque les appareils ont été remis. Prendre leur mobile à des ados était pire que leur vélo ou même leur pantalons.
— "Ne vous inquiétez pas, les enfants. Vous les récupérerez dès que nous aurons eu le temps de traiter les photos de votre scène de crime." Cela a attiré leur attention. "Qui sait ? Peut-être que l'un d'entre vous a pris une photo de quelque chose qui pourrait nous aider." Ils ont commencé à se donner des coups de coude et à chuchoter avec excitation. "Alors, dites-moi, pourquoi étiez-vous tous ici au lac ?"
— "Um, juste pour traîner, chiller un peu, tranquille quoi", a dit Martin.
— "Nous venons ici tout le temps. Pour faire du vélo." Un garçon aux cheveux blonds s'est penché au coté de Martin. "On avait l'habitude de faire du vélo en ville, mais les commerçants nous ont quasi chassés." Hochements de tête d'accord. "C'est comme s'ils pensaient que c'est mal si on traîne dans le coin ou quelque chose comme ça."
— "Imaginez vous ça", a dit Lucia en étudiant le sol.
Malheureusement, ils avaient envahi la scène de crime avant de trouver le corps. Lors de la première inspection, il semblait que les traces des vélos et des garçons eux-mêmes qui se promenaient avaient complètement effacé toute trace de pas ou de pneus liés à l'affaire.
— "On va boucler la zone. Tu as un kit de collecte de preuves là-dedans ?" Lucia a fait un signe de tête en direction du SUV.
— "J'en ai."
— "Ok. S'il te plaît, vas-y et contacte le légiste." Lucia étudia le corps un moment de plus.
Premier jour et elle a un cadavre. Elle s'en plaindrait presque, mais ce pauvre vieil homme avait eu une journée bien pire que la sienne. Ils devaient identifier la victime, prévenir les proches, et découvrir pourquoi il était ici au lac. Et contrôler la panique. Lucia anticipait déjà la peur des habitants de la région et voulait mettre fin à cette affaire le plus rapidement possible.
— "Finissons de traiter la scène." Elle se leva. "Ensuite, tu peux attendre le médecin s’il te plait et rentrer en ville avec lui, si cela ne te dérange pas. Je veux aller au poste et commencer à chercher dans la base de données des personnes disparues. Nous devons aussi trouver qui l'a récupéré à l'aéroport. C'est peut-être la dernière personne à avoir vu notre victime vivante."
Chapitre 4
David
Même si ce n'était que le milieu de l'après—midi, David Steiner suivait sa routine nocturne pour fermer l’Espace Incipit, la galerie-librairie dont il avait hérité du grand-oncle Jaume. Installée dans un bâtiment ancien de trois étages en briques et bardages, elle se trouvait à la lisière du quartier de l’Avenir. David fronça les sourcils. C'est ce que tout le monde du côté des résistants à la modernité appelait le réaménagement de la place de Catalogne à Servet. L’Avenir. Mais c'était généralement dit de façon moqueuse, suivi de beaucoup de jurons. Bon sang, si les promoteurs gagnaient, sa structure de style début du vingtième siècle serait réhabilitée et utilisée pour des appartements saisonniers. Il passa une main dans ses cheveux. Il faudra marcher sur son cadavre. David avançait résolument dans les allées, redressant les livres et les réalignant. Il se dirigea vers le comptoir principal - un chef-d'œuvre de chêne sculpté à la main et bien usé - et vida la vieille caisse enregistreuse en laiton héritée elle aussi de l’oncle Jaume. Alors qu'il préparait le dépôt pour la banque, un livre égaré attira son attention et il le remit distraitement dans sa pile. Il glissa le dépôt dans sa veste en lin vert olive et se dirigea vers la porte quand le téléphone sonna. David fit une pause, il réfléchissait au bien-fondé de répondre. En tant qu'hôte du premier congrès annuel des artistes contemporains « Lumière du Sud », il devait vraiment se rendre au Mas d’en Meynes et s'assurer que tout se passait bien. Bien sûr, d'un autre côté, cela pourrait être quelqu'un qui appelle au sujet du congrès. Avec un soupir, il retourna à l'intérieur. "Espace Incipit", a-t-il répondu. "Comment puis—je vous aider ?"
— "David Steiner ? C'est vous ?" Une voix distinctement nasale très parisienne traversa le téléphone. Et ses os. Il grimaça. "C'est Sophie, chéri. Sophie Vernier. Tu sais, la galeriste à Paris ?"
— "Bien sûr, je sais qui vous êtes, Sophie. Vous êtes le premier refus que j'ai reçu."
— "Eh bien, on est tous le premier de quelqu'un à un moment ou à un autre." Sophie riait, un son teinté de cigarettes, de whisky et de longues nuits.
— "Heureux de savoir que vous n'avez aucun regret à ce sujet", dit David.
— "Je vous en prie. La vie est trop courte pour les regrets."
— "C'est vrai. Que puis-je faire pour vous, Sophie ?"
— "Eh bien, ce n'est probablement rien, mais Valentin n'est pas encore arrivé. Vous savez, Valentin Desmaisons ?" David se frotta l'arrière du cou. "Oui, bien sûr que je sais qui est Valentin." Bien qu'il ne soit pas Picasso, il avait certainement sa base de fans. Cet homme produisait des jaunes remplis de femmes évanouies, de poitrines gonflées, et de chiens courants comme s'il n'y avait pas de lendemain. Une quantité inquiétante de chiens d’ailleurs.
—"Quand devait-il arriver ?" demanda-t-il tout en cherchant la liste des invités prévus pour le congrès au Mas d’en Meynes.
—"Il était censé arriver hier soir. Nous avions prévu un déjeuner de travail aujourd'hui, ici au Mas d’en Meynes, pour discuter du marketing de son centième tableau." Sophie se racla la gorge. "J'ai appelé et appelé, mais il ne répond pas à son portable et il n'est pas encore arrivé. Franchement, je suis un peu inquiète. Je me demandais si vous aviez eu des nouvelles de lui, en tant que président de cette réunion et tout ça."
— "Peut-être qu'il a changé ses plans et a oublié de vous le dire", dit David. Il a jeté un coup d'œil à l'horloge. Il était deux heures de l'après-midi. "Avez-vous vérifié avec son assistant ?"
— "Honnêtement, ce garçon, Dustin je crois, n'a été d'aucune aide. Il a juste dit qu’il n’avait aucune nouvelle, et qu'il me trouverait quand il arriverait aujourd'hui. Ce n'est certainement pas comme Valentin. Lui est plus vif."
— "J'étais juste en train de fermer le magasin pour aller au Mas d’en Meynes. Je suis sûr que vous n'avez pas à vous inquiéter, mais je vais m'arrêter au poste de police et voir s'ils ont entendu quelque chose. Cela vous aiderait-il à vous sentir mieux ?"
— "J'en serais ravie. Oh, tu es un amour, David. Je me fiche de ce qu'ils disent de toi."
— "Pardon ?"
— "Tu es si grand et si beau, ça ennuie les dames que tu n'aies pas de petite amie." Il y a eu une pause. "Ou un petit ami. Tu sais, dans les deux cas."
— "J'aimerais vous rappeler, ainsi qu'à tous les autres, que ma vie privée n'est que ça justement. Privée. Je vous chercherai quand je serai au Mas d’en Meynes." David raccrocha, en secouant la tête.
Il avait beaucoup d'amies artistes contemporains qu'il aimait beaucoup, mais il avait pour règle de ne pas mélanger travail et plaisir. Il avait suivi cette voie au début de sa carrière et avait découvert que la communauté était trop soudée, ce qui entraînait beaucoup trop de répercussions lorsque la relation prenait fin. Ne pas tremper son pinceau dans la palette de la communauté était une devise qui lui servait bien actuellement, et il comptait bien la conserver. Verrouillant la porte de sa boutique, il se dirigea vers la brigade de sûreté, bien décidé à résoudre le mystère de la disparition du peintre gourou.
La Brigade de sécurité de Servet avait été relocalisée un peu vers l’extérieur de la ville. Lucia n’avait pas eu encore l’occasion de s’y présenter. Déjà un meurtre et elle n’avait même pas passé la porte d’entrée. Un bâtiment moderne mais impersonnel livrait une entrée tout aussi fade. La porte ouverte combinée aux fenêtres elles aussi ouvertes, créaient juste assez de brise pour rafraîchir l'endroit. Lorsque vous êtes aussi loin dans le sud, l’Espagne à portée de fusil, l'air conditionné est vraiment nécessaire, sauf pendant quelques semaines en hiver. Clairement le système ne fonctionnait pas. Il faudra qu'elle vît cela aussi même si d’autres urgences l’attendaient.
Lucia s'est arrêtée et a examiné le bureau depuis la porte d'entrée. Enfant, elle avait passé beaucoup d'heures dans l’ancienne Brigade en ville, à traîner avec son père après l'école, quand il n'était pas occupé à poursuivre une affaire. Non pas que le Servet de sa jeunesse soit un lieu de crime, mais, comme dans toute ville, il y avait un crime occasionnel. Serge insistait souvent pour qu'elle soit là de temps en temps et elle découvrit plus tard que c'était sa façon de la former pour rester à l'écart des problèmes. Elle n'était pas violente, mais elle pouvait se défendre dans un combat et n'avait pas peur d'exercer cette compétence particulière quand on le lui demandait. Bagarreuse. C'est ainsi qu'Antonia l’appelait, avec une certaine fierté dans la voix.
Son téléphone sonna. Elle s’appuya contre le comptoir, vérifia l'identité de l'appelant et sourit.
— "Hé, oncle Josep ! Comment tu vas ?" Josep Pretti était le frère jumeau de son père, un excellent agent immobilier, et son oncle préféré. Quand sa relation avec son père s’était compliquée, elle n'a jamais ressenti autre chose de son oncle que l'amour inconditionnel de Josep. Ce qu'elle supposait être le travail d'un oncle, après tout.
— "Je vais bien, mais la vraie question est, comment vas-tu toi ? Je viens d'apprendre l'affaire."
Lucia souffla. "Eh bien, puisque je n'ai encore rien écrit, je suppose que papa t'a appelé."
— "Ne sois pas en colère contre lui. Il essaye d'aider."
— "En fourrant son nez dans les affaires de la police. La prochaine fois, pourquoi ne pas lui rappeler qu'il n'est plus flic ?"
Josep a gloussé. "C'est ça. Tu sais aussi bien que moi que personne ne cesse jamais d'être flic, même après la retraite."
— "C'est pourtant vrai." Lucia rigola. "Mais je vais bien en ce moment. J'apprécie que tu prennes des nouvelles."
"Tiens-moi au courant. Et fais-moi savoir si tu as besoin que je t’aide."
Lucia sourit. "Bien sûr. J'apprécie ton appel. À bientôt."
"Sois prudente", dit Josep en déconnectant l'appel.
En souriant, Lucia rangea son téléphone dans sa poche et s’éloigna du comptoir. Elle marchait lentement dans la Brigade, respirant les odeurs familières de papier et de café. Elle pouvait presque entendre la porte de la cellule de détention à l'arrière du bâtiment glisser, acier contre acier, lorsqu'elle se refermait derrière quelqu'un. Les murs en plâtre, peints en bleu institutionnel, auraient besoin d'être mis à jour et la moquette grise, utilitaire et usée, remplacée. Le bureau de son père, un meuble aussi vieux que lui, avait été transféré, au centre de la pièce. Pas le style de Lucia. Lucia aimait avoir un mur sur au moins deux côtés, alors elle poussa le monstre des années 1970 et le plaça sous une fenêtre. C'est mieux, mais il y a définitivement quelque chose qui manquait. Elle fouilla dans l'une des boîtes de déménagement contenant ses objets personnels et en sortit les deux premières petites motos, la vieille Triumph Thruxton et la plus récente Kawasaki Z1000, qu'elle plaça soigneusement sur son bureau. Dos à la porte, Lucia ne remarqua pas le visiteur qui entrait tandis qu'elle continuait à fouiller dans la boîte pour trouver la superbe Harley Road King offerte par Josep pour ses 16 ans. Elle trouva la voiture miniature, prit la voix de Florence Foresti, et dit : "Vous m'avez abandonnée toutes les trois. Mais je suppose que votre trahison était prévue et inévitable."
— "Ahem."
Surprise, Lucia tourna sur sa chaise et laissa tomber la Harley sur le bureau, faisant tomber les deux autres sur le sol au passage. Levant les yeux, elle croisa le regard de l'homme qui se tenait devant elle. Son évaluation immédiate était SBG. C'est comme ça que Aïssatou l'aurait appelé. Super Beau Gosse, brun et arrogant. Parfois, on peut deviner l'attitude d'une personne avant qu'elle ne se manifeste réellement. WYSIWIG, se rappelle-t-elle, WYSIWIG.
Elle se leva et tendit la main. "Bonjour. Je suis Lucia Pretti, le nouveau capitaine."
Il ignora son geste. "La fille de Serge ? J'ai entendu dire que vous veniez à Servet."
Elle se dirigea vers l'avant de son bureau et récupéra ses motos. "Désolée que vous ayez eu à voir ça." En souriant, Lucia les montra avant de les poser. "Pas mon meilleur moment professionnel."
— "Vous en avez ? Des moments professionnels, je veux dire."
Ouaip, arrogant. "Ai-je écrasé votre chat en allant en ville hier soir ?"
— "Je vous demande pardon ?"
Super. Grincheux et sérieux, aussi. Ça ne se passait pas bien. Lucia s’appuya sur le coin de son bureau et croisa les bras.
— "Que puis-je faire pour vous, monsieur ? Je suppose que vous avez besoin de quelque chose en rapport avec la police puisque vous vous retrouvez ici."
David se redressa et concentra son attention directement sur elle. "Je cherche Julien."
Lucia fit un geste de balayage à travers la pièce de 20 mètres carrés. "Comme vous pouvez le constater dans ce bureau pas si spacieux, Julien n'est pas là. Il est parti à la poursuite du graffeur de glace à la cerise à moustache."
Eh bien, ça le toucha. Ses yeux s’illuminèrent et il éclata de rire. Profond et plein, un son pas désagréable. En fait, le gars n'était pas désagréable du tout en termes d'apparence. Du moins, jusqu'à ce qu'il ouvre la bouche. Il a arrêté de rire, mais son langage corporel avait changé par rapport à sa position de défi précédente.
— "C'est vraiment de la moustache louche." Le visiteur tendait la main et Lucia la serra finalement. "Je suis David Steiner. Je possède la galerie-librairie Espace Incipit de l'autre côté de la rue."
— "Je la connais bien", fit remarquer Lucia. David leva un sourcil.
— "Comment ça ?"
— "J'ai passé beaucoup de temps dans la section science-fiction/fantasy quand j'étais enfant. Votre oncle Jaume était bon avec moi."
— "Je suis heureux de le savoir. C'était un homme bien."
— "Il l'était." Lucia a pris un bloc-notes et un stylo derrière elle. "Comment puis-je vous aider, M. Steiner ?"
— "David, s'il vous plaît." Il a mis ses mains dans les poches de son pantalon kaki. "Ce n'est probablement rien, mais j'organise une retraite d'artistes contemporains au Mas d’en Meynes et l'un de nos intervenants n'est pas encore arrivé."
L'instinct de Lucia se mit en marche. "Vous avez un nom ? Une description ?"
— "Valentin Desmaisons. Et il est difficile à manquer. Octogénaire, il porte un horrible toupet jaune vif et a un penchant pour les accessoires voyants. En particulier la couleur jaune."
Lucia prit quelques notes. "Et depuis combien de temps a-t-il disparu ?"
"Valentin était censé arriver hier soir. Il avait des rendez-vous prévus aujourd'hui et les a apparemment tous manqués." Il haussa les épaules. "C'est tout ce que je sais, sauf que son assistant doit arriver plus tard cet après-midi et ne semble pas particulièrement inquiet."
— "Alors pourquoi êtes-vous inquiet vous-même ?"
— "Je ne dirais pas que je le suis. Mais enfin, Valentin Desmaisons est plutôt connu et Sophie Vernier, l'agent de Valentin, m'a appelé et m'a demandé de vérifier pourquoi M Desmaisons ne s'est pas présenté à leur déjeuner."
—Et il est si connu que ça ce monsieur Desmaisons ?
—Ben, vous voyez Dali ? Koons ? Basquiat ? c’est le même niveau quoi.
—Dali je vois bien oui, il est un peu connu dans le coin surtout à Perpignan mais les autres ..
David s’énervait face à si peu de culture. « cherchez sur wikipédia, vous serez surprise ! »
— "Et vous dites que vous accueillez le congrès des artistes contemporains?" Lucia le passa en revue, enregistrant ses statistiques dans sa tête. Un mètre quatre-vingt, un bon quatre-vingt kilos, la quarantaine, des cheveux noirs avec un peu de sel sur les tempes, et des yeux encore plus noirs derrière des lunettes à monture cornée.
— "Désolée, mais vous ne ressemblez pas à quelqu'un associé aux artistes contemporains." À moins que vous ne posiez pour les tableaux, ajouta-t-elle silencieusement. Merde. D'où est-ce que ça me vient ? Elle a immédiatement fait taire cette partie de son cerveau. SBG, elle se rappela. Sa posture se raidit à nouveau.
— "Je possède une galerie locale et j'ai des artistes contemporains ici tout le temps pour des expos. Un congrès semblait être une extension logique."
— "Très bien, alors." Lucia se leva et lui serra à nouveau la main. "J'apprécie l'information. Je vais garder un œil sur M Desmaisons et si j'ai du nouveau, je vous le ferai savoir."
"Merci", dit David. Alors qu'il partait, Julien passait la porte. David tapa sur l'épaule du plus jeune homme. "Tu as attrapé le moustachu ?"
— "Ouais, Martin Ovencade, mettant ses compétences artistiques pour un usage pas très malin. La dignité de la cerise est restaurée pendant que nous parlons."
Lucia regarda David sortir et traverser la rue.
— "Je n'aime pas ça."
— "Quoi ? vous pensez que les cerises devraient subir des indignités ?"
Elle s'est tournée vers Julien. "Bien sûr que non. Martin c'est pas le gamin du lac ?"
—"Le seul et unique. Il a avoué, mais je ne suis pas convaincu que ce soit lui. Je pense qu'il couvre quelqu'un d'autre."
—"Pourquoi ferait-il ça ?"
— "Je vous le ferai savoir quand je l'aurai découvert."
— "Marché conclu. Et, en fait, je faisais référence à M. Steiner." Elle croisa les bras. "Il vient de décrire notre victime précisément, y compris me donner son nom."
— "Avez-vous dit à David que nous avons probablement trouvé la personne qu'il recherche ?"
— "J'aimerais garder le contrôle sur la diffusion des informations pour le moment. De plus, je pense qu'il en sait plus qu'il n'en dit."
— "Vous vous mettez le doigt dans l'œil." Julien a sorti sa chaise de bureau et s'est assis. "David est beaucoup de choses mais pas un tueur."
Lucia a pris son bloc-notes et a pris quelques notes supplémentaires. "L'une d'entre elles est évidemment d'être ton ami."
Julien rigola. "Ecoute, je sais que c’est un casse-couilles. Il a cette attitude d'ex-prof universitaire, fonction qu'il aime répéter à qui veut l’entendre, surtout quand quelque chose le met mal à l'aise. C'est une de ses caractéristiques." Il posa ses coudes sur son bureau. "D'ailleurs, qu'est-il arrivé à votre théorie WYSIWIG ? Vous venez juste de le rencontrer !"
— "Il me donne une vibration."
Il leva un sourcil.
— "Pour l'amour du ciel, pas le genre de vibrations auxquelles tu penses." Elle a attrapé La Harley et l'a jeté en l'air puis l’a rattrapée. Lucia s'identifiait le plus à celle-là, fiable, bien conçue et qualités de comportement. "C'est OK pour le WYSIWIG, alors, … pour le moment. Mais s'il y a quoi que ce soit qui le relie au meurtre, tu peux être sûr que nous le mettrons sur la liste des suspects. "
Elle s’était assise dans son fauteuil finalement.
"Le légiste avait-il une idée de quand il aurait fini de traiter le corps ? L'horloge tourne vite sur cette affaire, et j'aimerais que ce soit résolu avant que le congrès ne se termine et éviter qu’un hôtel plein de suspects potentiels se vide avant d’avoir notre coupable. En plus du professeur, bien sûr."
Julien secoua la tête. "Tu es définitivement la fille de ton père."
Lucia se pencha en avant et réarrangea les petites motos. Aucun de ses amis et collègues flics à Marseille ne connaissait son père, alors ça pourrait être intéressant de travailler avec quelqu’un qui avait appris de lui.
— "Quand j'ai commencé ici, après avoir été diplômé de la fac, ton père m'a pris sous son aile. Il m'a appris tout ce que je sais sur le travail de la police, et honnêtement, dans mon arrogance juvénile, je pensais en savoir beaucoup." Il rigola. "Bon sang, j'avais tort. Et maintenant, vous êtes là et j'ai l'impression d'être de retour avec lui, mais cette fois-ci en étant formé aux détails d'une enquête sur un meurtre."
— "Vous savez, ce n'est pas une mauvaise chose que tu n’aies pas d'expérience des homicides. J'en ai vu plus qu'assez pour plusieurs vies."
Elle pensait à son passage à Marseille, à toutes les fusillades, à tous les cadavres, à tous les procès où elle devait témoigner contre le suspect. Le plus récent, avant son départ pour Servet, concernait une jeune fille de treize ans, Grace, que son beau-père obligeait à " sortir " avec des hommes plus âgés. La pauvre en a eu assez et lui a tiré dans la jambe pendant qu'il faisait la sieste sur le canapé, entaillant l'artère fémorale et se vidant de son sang. Lucia était sûre que Grace visait plus haut, mais les nerfs ont probablement eu raison d'elle. A l'intérieur, Lucia applaudissait la jeune femme pour avoir pris le contrôle de sa vie. A l'extérieur, elle a dû procéder à une arrestation. Sa recommandation au procureur était d'obtenir une aide sérieuse pour l'adolescente et pas seulement de la laisser tomber dans le système. Elle laissait le dossier à Aïssatou, et son amie avait promis de travailler sur l'affaire et d'aider la fille dans la mesure du possible. Ce travail était éreintant, déchirant, mais aussi le plus gratifiant qu'elle pouvait imaginer faire.
— "Tu as grandi dans le coin, n'est-ce pas ? Pourquoi voulais-tu être flic ?"
Julien hocha la tête. "J’ai grandi ici même si je suis né sur l’île de La Réunion. J'ai vécu avec mes parents à quelques kilomètres de la ville. Et, en toute honnêteté, c'est à cause de ton père que j'ai décidé d'entrer dans les forces de l'ordre. Je me dirigeais vers un mauvais chemin sans retour avec quelques bêtises de jeunesse. Il m’a remarqué et a continué à me suivre." Il sourit. "J'ai fini par m'en sortir, comme tu peux le voir."
— "Je peux le voir." Lucia souriait, c’était la première fois que Julien la tutoyait. "Et j'apprécie la comparaison. Papa était un flic d'enfer et il a été mon inspiration, aussi."
Chapitre 5
—"J'espère que ça ne vous dérange pas, mais j'ai pensé vous apporter ça moi-même."
La grande brune mince d'une vingtaine d'années entra dans le bureau et posa deux boîtes pour indices sur le comptoir. Elle contourna le comptoir et tendit la main à Lucia.
— "Vous ne vous souvenez probablement pas de moi, mais je suis Maggie Benet. La petite sœur de Brice."
Putain de merde. Brice Benet. C'était un nom du passé que Lucia avait intentionnellement oublié. Elle se leva et serra la main de l'autre femme.
— "C'est bon de te voir, Maggie."
Mais Maggie ne la regardait pas. Maggie regardait Julien. "Je suis l'assistante du médecin légiste maintenant, je travaille pour la police scientifique", a-t-elle dit. "Au cas où tu n'aurais pas entendu, Doc m'a promue il y a quelques temps. Il a dit que je faisais un si bon travail qu'il voulait s'assurer que je reste dans le coin."
Lucia a jeté un coup d'œil entre les deux. Julien faisait de son mieux pour avoir l'air occupé. "Julien ? Je crois que Maggie te parle."
— "Quoi ? Oh, bien sûr. C'est une bonne nouvelle, Maggie."
La jeune femme s'est approchée du bureau de Julien et a passé son doigt le long du bord. "Nous devrions prendre un verre un jour. Tu pourras m'aider à fêter ça."
— "Maggie, tu sais que ça ne va pas bien se terminer. Laisse tomber." Julien se leva, rassembla les boîtes et se dirigea vers l'arrière de la Brigade.
— "On ne peut pas reprocher à une fille d'essayer", dit Maggie en partant. "A bientôt, Capitaine. A toi aussi, Julien. En espérant que ce soit le plus tôt possible."
Lucia se dirigea vers la grande table où Julien déballait les preuves. "Qu'est-ce que c'était que ça ?"
Julien soupira. "On est sorti ensemble."
— "Ouais, j'ai eu cette impression. Que s'est-il passé ?"
— "C'était il y a quelques années. Elle est devenue possessive. Genre, possessive comme dans Mulholland Drive tu vois. J'ai eu peur pour mon chihuahua." Il a gémi. "Je n'ai vraiment pas envie d'en parler."
— "Tu as un chihuahua ?" Il semblait plus du genre Rottweiler.
— "L’histoire du petit chien n'est pas le problème ici. Maggie était le problème, alors j'ai rompu. Fin de l’histoire."
— "Ça ne semble pas être la fin pour elle."
Lucia ramassa le sac avec la chemise ensanglantée de Valentin et le posa sur la droite. Elle regardait tout ce qui était sur la table. Il y avait là les débris de la vie de cet homme. Du moins la partie qu'il emportait avec lui lorsqu’il avait été tué. "Y a-t-il un autre problème dont je devrais être informée ?"
— "Non, m'dame."
— "Tu me le dirais s'il y en a un ?"
— "Oui, madame, je le dirai."
— "Bon, alors. Commençons par le sac à main", dit Lucia.
Elle enfila une paire de gants en vinyle, étala une feuille de plastique sur la table de travail à hauteur d'homme, et vida le contenu avec précaution. Il y avait le portefeuille en cuir vert lime, qu'ils avaient déjà examiné sur la scène de crime pour identifier la victime, trois tubes de crème jaune vif, une barre protéinée, quelques chocolats Cémoi, des flacons d'ordonnance pour l'hypertension et le cholestérol, et un beau livre avec sa photo sur la quatrième de couverture. Enfin, une photo de Valentin vingt ans plus jeune, bien qu'il porte déjà la perruque jaune vif. Un foulard, jaune aussi, était enfoncé profondément dans le côté du sac. Quand Lucia l’enleva, une bague en tomba.
— "C'est intéressant", commenta Julien en se penchant pour regarder de plus près.
— "Des gants", lui rappelle Lucia.
— "Exact." Julien s’arrêta et en mit une paire. Il ramassa la bague et la tourna vers la lumière. Le grand rubis central en cabochon brillait dans sa monture en or. "Elle vaut probablement un paquet, aussi, si le rubis est vrai." Il la donna à Lucia.
—"Drôle de façon de transporter ses bijoux." Elle la rendit à Julien. "Emballe ça séparément, veux-tu ?"
— "Une autre vibration ?", a-t-il demandé.
— "Peut-être. Que dit le docteur dans ses notes à ce sujet ?" Lucia tendit un sac contenant plusieurs mèches de longs cheveux roux.
Julien se tourna vers le formulaire d’indice correspondant. "Il est dit que ça a été trouvé sur les vêtements de la victime. C'est synthétique."
— "Une perruque ?"
— "Selon le rapport, c'est la conclusion du médecin."
— "OoooKay." Lucia se tourna pour prendre plus de papier pour prendre des notes et sursauta au son des voix qui entraient dans la pièce, éparpillant la pile de blocs-notes.
—"Lucia ! Julien ! C'est si bon de vous voir tous les deux !"
— "La vache ! Vous m'avez fait une peur bleue. Qu'est-ce que vous faites là tous les deux ?" Lucia mit une main sur son cœur et jeta un regard furieux à Serge et Zoé. "Julien, tu voudras bien installer une sonnette à cette foutue porte ?"
Serge dit, "On a pensé vous apporter à manger. Zoé et moi avons pensé que vous ne pouviez pas vous absenter de la Brigade en ce moment." Il inclina sa tête pour voir autour de Lucia, vérifiant la table des indices. "Comment se passe l'enquête ? Des pistes ?"
Lucia s’avança devant lui et croisa les bras. "Nous sommes toujours en train de les traiter, et, pour le moment, toute information est confidentielle." Elle rencontra ses yeux. "Et je suis désolée, papa, mais tu n'as vraiment pas besoin de le savoir maintenant."
— "Il pourrait être en mesure d'aider", dit Julien.
Serge leva les mains et fit un pas en arrière. "J'apprécie, Julien, mais je sais quand me retirer. Nous venons en paix. Avec des gâteaux. Nous avons essayé de les acheter, mais quand Hannah a découvert pour qui ils étaient, elle les a donnés pour te remercier de ton dur labeur, Julien. Elle est très heureuse que tu sois sur son affaire de fresque."
Julien sourit tout en rougissant. Il y avait manifestement quelque chose entre ces deux-là.
— "Hannah est ta petite amie ?" demanda Lucia.
— "Je pense qu'il travaille encore là-dessus", répondit Zoé. "Notre garçon est un peu timide dans le domaine romantique."
Julien fit une grimace alors que Zoé riait. Elle montra une boîte magenta couverte de pois verts brillants. "Je vais les emmener dans la salle de repos."
L'estomac de Lucia grogna, et elle se tapota le ventre. Je suppose que nous avons manqué le déjeuner, pensa-t-elle . Un gargouillis la poussait à se rendre à la petite table située dans la partie arrière de la Brigade. Elle versa du café pour tout le monde, tira une chaise et s'assit. Les trois autres personnes la rejoignirent et chacun prit un cupcake géant au chocolat magnifiquement glacé et recouvert de paillettes à la vanille dans la boîte marquée Confiseries Hannah Bellamy. En retirant le papier, Lucia regarda Serge.
— "Je sais que ça doit être difficile, papa, de t'éloigner d'une si grande partie de ta vie." Elle léchait le glaçage à la crème au beurre au chocolat et devait empêcher ses yeux de rouler dans sa tête. C'est divin, en effet. "Mais je m'occupe de ce travail."
— "Je le sais, ma chérie. Je ne t'aurais pas recommandé pour ce poste si j'avais eu des doutes."
— "J'apprécie vraiment cela." Lucia sourit. Elle prit une grande bouchée, tout le fond du cupcake. "Oh mon dieu, ils sont fabuleux."
— "En parlant de prémonitions," dit Zoé, "j'en ai eu une récemment que je suis obligée de partager avec vous."
Julien rigola. "Subtile transition."
— "Oui, eh bien, tu me connais !" Zoé se pencha sur la table, posa une main sur le bras de Lucia et parla doucement. "Celui que tu cherches est entouré de la lumière de la lune." Elle s’assit en arrière sur la chaise et prit une gorgée de café. "Ou du moins je pense que c'est un clair de lune. Ça pourrait être une guirlande de lumières de Noël. Parfois, les visions ne sont pas très claires."
— "Um... merci beaucoup ?" Lucia jeta un coup d'œil à son père. Il refusait d'établir un contact visuel, feignant de s'intéresser à un éclat dans le plateau de table en formica bleu glacé. Zoé secoua la tête et ses boucles d'oreilles miniatures en forme d’attrape-rêves ont sonné.
— "Pas besoin d'être condescendante avec moi. Tu comprendras quand tu le verras. C'est comme ça que ça marche."
Julien quitta la table et revint avec la bague en rubis ensachée. "Que penses-tu de ça, Zoé ? Est-ce que ça te dit quelque chose ?"
Lucia le regarda fixement. "Qu'est-ce que tu fais ?"
— "Ce n'est pas comme s'ils allaient le dire à toute la ville."
— "Adjoint, dois-je vous rappeler que nous venons juste de commencer notre enquête ? Tout ce que nous recueillons est confidentiel jusqu'à ce que j'en décide autrement." Elle continua à le regarder jusqu'à ce que ses yeux rencontrent les siens. Lucia soutint son regard pendant un moment. "C'est clair ?"
Julien souffla un peu. "Oui, madame. Comme du cristal." Il essaya d’attraper la bague, mais Zoé la serrait contre son front.
— "Les mots lui viennent facilement", dit Zoé, les yeux fermés. "Flamboyant et créatif. Pas très apprécié, cependant. Beaucoup d'ennemis." Elle rendit l'anneau à Julien. "Il y a beaucoup de secrets à révéler ici. Les cœurs tragiques seront purifiés." Zoé se leva et prit la main de Serge, le dirigeant vers la porte. "Nous devrions y aller." Elle fit un signe de tête vers Lucia et Julien. "Ils ont beaucoup à faire et pas beaucoup de temps pour le faire."
— "Qu'est-ce que ça veut dire ?" demanda Lucia. "Est-ce qu'il y a quelque chose que vous savez et que vous ne nous dites pas ?"
Elle fit machine arrière dans sa tête dès que les mots furent sortis de sa bouche. Merde. Elle avait eu sa part d'informations "utiles" de la part de médiums autoproclamés à Marseille et ne voulait pas soutenir Zoé dans cette voie. Elle avait travaillé dans la fraude pendant quelques années avant de passer à la criminelle et, d'après son expérience, les vrais médiums n'existaient pas. Zoé semblait assez gentille, mais à quoi pensait son père pour la laisser faire ainsi ?
Zoé leva son regard vers Lucia. "Je sais que tu ne me crois pas et, honnêtement, cela n'a aucune importance. Comme Serge l'a toujours dit quand il était encore en poste, ce sont les victimes qui comptent." Puis elle sourit et prit Lucia et Julien dans ses bras. Serge voulait faire de même mais il s’arrêta avant d'embrasser le plus jeune homme et lui donna une tape dans le dos à la place.
— "Soyez prudents vous deux", ont-ils dit à l'unisson, en partant.
Lucia siffla. "Qu'est-ce qui vient de se passer ?"
— "Je suis presque sûr que j'ai failli avoir un câlin de ton père." Il frissonna. "La retraite adoucit l'homme."
— "Non ! Je parle de tout le truc genre 'J'ai une prémonition'. Les médiums n'existent pas. Nous n'allons pas encourager ça."
— "Vous devez savoir qu'elle a eu raison plus d'une fois. Les résultats de Zoé sont probablement de 89%, ce que j'appellerais une sacrée voyance."
— "Comment as-tu trouvé un chiffre pareil ? 89% ! Peu importe, ça n'a pas d'importance. Tant qu'on est sous ma surveillance, c'est sans importance."
— "Bien que je ne sois pas d'accord avec vous sur l'existence des intuitifs, je respecterai vos ordres." Julien fourra le reste du cupcake dans sa bouche. "Hannah sait vraiment cuisiner."
— "Qu'est-ce que c'est que cette histoire d’inaction avec Hannah ? Quelqu'un qui peut faire quelque chose d'aussi délicieux devrait être dragué. Et vite."
— "Il est temps de se remettre au travail, tu ne crois pas ?" dit Julien après avoir fait descendre la confiserie avec une énorme gorgée de café.
— "Tu évites la question."
— "Oui, madame, je le fais." Julien se dirigea vers la table des indices. Un texto sonna sur son téléphone. "J’ai vérifié auprès de tous les services de limousines qui fréquentent l'aéroport de Perpignan-Rivesaltes. C'est le dernier à avoir répondu. Il semble que la réservation initiale de la limousine pour M Desmaisons ait été annulée à la dernière minute." Il posa le téléphone remit ses gants. "Il n'y a également aucune trace de sa réservation pour les autres."
Lucia l'avait rejoint à la table. "Est-ce qu'on sait qui a fait les changements ?"
— "Je suis toujours en train de chercher." Il a sorti un grand sac d’indices de la boîte. Il contenait un plus petit sac avec la pile de papiers qu'ils avaient remarquée plus tôt sous le corps de Valentin.
— "Ok, connecte-toi avec la police de l'aéroport," dit Lucia. "Demande-leur de sortir les vidéos de la nuit où Valentin est arrivé."
— "Je suis déjà sur le coup." Julien décacheta les sacs, prit les papiers et lut la première feuille, "Le cœur tragique de l'amour". Il leva les yeux sur Lucia et leurs regards se croisèrent.
— "Tu inventes ça", dit Lucia. Elle mit ses gants elle aussi et tendit la main. Julien lui donna la pile de papiers. C’est pourtant vrai, "Le cœur tragique de l'amour". Or Zoé venait de dire "Les cœurs tragiques seront purifiés".
— " Elle a dû voir ça quand ils étaient là, près de la table. "
Julien secoua la tête. "C'était encore dans la boîte."
C'était au tour de Lucia de secouer la tête. "Les médiums, ça n'existe pas."
Peut-être que si elle se le répétait assez souvent, les frissons qu'elle éprouvait actuellement se dissiperaient. Elle regarda la page suivante, qui semblait être une sorte de résumé. Lucia lisait à haute voix.
— "Opale Milady, une exquise beauté aux cheveux d'or, née dans la noblesse, est la proie d'un terrible coup du sort lorsque sa mère, née dans la douleur, et son père, né dans la douceur, meurent tragiquement dans un accident de carrosse. Laissée sans le sou par les dettes de son père gentilhomme, la jeune beauté galbée et courageuse trouve du travail dans les cuisines étouffantes du manoir Madison. La belle Opale sera-t-elle victime des avances lubriques et lascives du propriétaire corpulent, Jeremy Banette, et du traitement cruel de sa mère froide et dure, Miss Poppy Pet ? Ou Gérard Depart, son beau prince et amour de jeunesse, la sauvera-t-il de cette prison salace pleine de graisse et de cupidité ?"
— "Ça a l'air vraiment horrible et nul, on dirait un texte sorti tout droit d’une application d’intelligence artificielle mal programmée", dit Lucia.
— "Les gens lisent-ils vraiment ce genre d'histoires ?" demanda Julien. "On dirait qu'il n'y a pas beaucoup de coups de feu ou d’énigme policière."
Lucia sourit. "Non, pas dans cette histoire. C'est, je crois, censé être un roman d'amour. Un mauvais roman d’amour" Elle feuilleta les pages. "Au moins les neuf ou dix premiers chapitres d'un roman."
— "Notre victime était, parait-il, aussi un écrivain à l'eau de rose. Peut-être que c'est son dernier travail", dit Julien.
— "Peut-être bien. Et je connais l'endroit idéal pour le découvrir." Lucia remit les papiers dans le sac et le glissa sous son bras. "Prends tes clés, Julien. Il est temps de visiter le Mas d’en Meynes et de discuter avec M. Steiner et ses amis artistes romantiques."
Chapitre 6
Le Mas d’en Meynes se situait sur une falaise à Meynes, à la périphérie de Servet et surplombait les rives du Pech. La construction avait commencé au milieu du dix-neuvième siècle commandée par le trabucaire Isidore de Martelo pour sa femme, Louise Cauvin. Lorsque Louise est morte en couches, Isidore a eu le cœur brisé et a quitté la région pour sa ville natale de Gérone, pour ne jamais revenir. Selon les rumeurs locales, Louise et son bébé pouvaient être vus et entendus tard dans la nuit, lorsque la lune était pleine au-dessus du Pech.
La structure est restée inachevée jusqu'au début des années 1920, lorsque l'un des plus célèbres industriels de l’époque, a acheté la propriété après s'être retiré de ses activités. Il développa la vision de Martelo et créa une version réduite des grands hôtels de Vichy, datant de la fin du XIXe siècle, avec un grand porche, un immense double escalier et des cheminées en marbre dans chaque pièce. Décoré avec du mobilier d'époque, c'était le lieu idéal pour « les Joyaux romantiques », nom du congrès organisé par David Steiner.
David était fier de sa communauté d'adoption lorsqu'il s'engagea dans l'allée circulaire et gara son SUV noir dernier modèle. Servet était peut-être une petite ville avec sa population d'un peu moins de dix mille habitants — bien qu'elle double presque pendant la saison touristique — mais elle compensait par son ambiance ce qui lui manquait en superficie réelle. Heureusement, il y avait beaucoup de chambres d'hôtes et de mas à louer juste à l'extérieur de la ville pour faire face à l'afflux de touristes. Il s'appuya contre l'appui-tête et prit un moment pour rassembler ses pensées, sachant d'après les événements passés à quel point il serait occupé dès qu'il franchirait le seuil du Mas d’en Meynes. Et il y avait la question de Valentin Desmaisons. Il est fort probable qu'il ait prévu une entrée fracassante pendant le dîner de ce soir. Il n'en doute pas un instant. Le fait que Sophie ne soit pas dans le coup était un peu inquiétant, mais l'indifférence de son assistant rendait la chose encore plus probable.
Alors qu'il prenait son sac à dos et sa valise, la carte de visite de Lucia tomba de sa poche. Il la ramassa et la remit dedans. Lucia Pretti. Voilà un ajout pas si génial que ça à la population de Servet. Il devait admettre qu'elle était plutôt mignonne avec ses cheveux blonds courts et hirsutes, ses yeux verts brillants, et ses courbes à tous les bons endroits, mais il connaissait son histoire. Un soir, autour de quelques bières, Serge lui avait raconté comment elle avait quitté la ville pour Marseille avec sa mère à l'âge de treize ans lorsque Antonia et lui avaient divorcé. Il avait voulu que Lucia reste avec lui, mais Antonia avait insisté sur le fait qu'il valait mieux que leur fille parte avec elle et élargisse ses horizons au-delà de Servet. Même si Lucia venait lui rendre visite de temps en temps, il semblait qu'elle ait pratiquement exclu son père de sa vie ces dernières années, à l'exception de quelques SMS. David pouvait accepter qu'un enfant soit pris au milieu d'une situation de divorce, mais il avait du mal à comprendre que Lucia adulte ne garda pas le contact. Serge était son ami et il était loyal envers ses amis. David soupira. Il ne devrait pas juger Lucia. Lui, mieux que quiconque, savait qu'il y a toujours deux côtés à chaque histoire, surtout après sa débâcle à l'Université de Montpellier et sa retraite anticipée de l'enseignement il y a trois ans.
Donner sa démission avait été l'un des moments les plus difficiles de sa vie, et Dieu savait qu'il en a eu suffisamment pour deux vies entières. Le problème, c'était Mathilde Meilleur, une personnalité érotomane qui insistait pour n'avoir que des A, mais elle avait trop fêté la fin de l'année scolaire la veille de l'examen final de littérature créative et avait à peine obtenu un D. Elle voulait un B+ . Pour ça, elle avait déposé sa robe dans son bureau, espérant une reconsidération. Il était sorti du bureau et Mathilde est allée directement voir le doyen pour accuser David d'avoir proposé d’échanger une meilleure note contre du sexe. Heureusement, il était déjà allé voir son chef de département et avait signalé l'incident. Cela s'était néanmoins transformé en un affreux fiasco de type "parole contre parole", le genre de nourriture parfaite pour le journal de la Fac. L'université avait enquêté et l'avait déclaré innocent de toute faute, mais le mal était déjà fait pour sa réputation. Mathilde l'avait souligné lorsqu'elle avait donné une interview au journal.
À l'époque, cela ne l'avait pas beaucoup aidé de savoir qu’il possédait une librairie ici, à Servet, et qu'elle l'attendait comme une solution de secours. Tout ce à quoi il pouvait penser était la perte de la chose qu'il aimait le plus — enseigner. Ça l’avait rendu amer, sûrement un peu misogyne aussi. L'année dernière, cependant, il avait trouvé son rythme de croisière, une certaine plénitude. Il avait découvert à quel point la boutique, et Servet, changeaient sa vie pour le mieux.
Alors, peut-être que ce qui se passait entre Lucia et Serge avait été un simple malentendu qui avait brisé le cœur d'un père. Après tout, Serge l'avait finalement recommandée quand il y a eu cette création de poste, ce n’était pas rien. Il devait quand même vérifier comment ils se comportaient ensemble avant, éventuellement, de changer d'avis sur le capitaine. Faire confiance aux femmes ne l'avait jamais mené très loin et il ne voyait aucune raison de faire une exception à ce stade.
Sortant de sa voiture, David faisait le tour de l'entrée au bord du fleuve et monta les marches en bois blanchi à la chaux jusqu'au grand porche d'entrée. Plusieurs femmes lui firent signe depuis des chaises longues et des rocking-chairs.
— "C'est bon de te voir, chéri", appela Isabelle Craysse.
Quelques autres participants, profitant de l'accalmie avant le coup d'envoi de la soirée, lui adressèrent leurs salutations. Il acquiesça, sourit et continua à marcher. Isabelle l'avait dragué l'année dernière. Elle avait insisté sur le fait qu'elle était seule et qu'elle avait besoin qu'il intervienne pour lui sauver la vie dans la "prairie stérile et désolée du Gers", comme elle l'appelait. Il gloussa à ce souvenir. La femme avait plus d'argent qu'elle ne pouvait en dépenser en cinq vies, ayant hérité de son riche mari magnat du pétrole lorsqu'il décéda il y a déjà plusieurs années. Elle pouvait se permettre de s’amuser. Après la mort de son mari, elle commença à s'adonner à l'art subtil de la peinture romantique. Enfin, plus qu'à tâtonner à ce stade, concéda-t-il, puisqu'elle approchait de sa troisième exposition. L'expression "peint ce que tu connais" avait définitivement fonctionné pour la native du Gers.
— "Rattrapons le temps perdu quand tu seras moins occupé", s'exclama-t-elle.
— "Bien sûr", répondit David en se rappelant qu'il ne devait pas rester seul avec elle. La dernière fois, elle l'avait poussé contre un mur et l'avait embrassé. Il devait lui reconnaître le mérite de cet effort. C'était un sacré exploit pour une femme de 62 ans et de 1,60 m de le plaquer contre un mur. Il mit cela sur le compte de l'élément de surprise et de l'élan apporté par son 95 D nouvellement acquis.
David sourit et secoua la tête en entrant dans le Mas d’en Meynes et en se frayant un chemin dans la foule du hall. Les 95 D d’Isabelle étaient vraiment un spectacle à voir. Comment faisait-elle pour rester debout, personne ne le savait. La foule s'était séparée un moment et il regarda dans le hall. La plupart des gens migrait sur les côtés où des tables pliantes entouraient la zone avec des panneaux indiquant l'enregistrement, les tickets pour le dîner, l'inscription aux ateliers et des cadeaux. La table des cadeaux était remplie de livres, de cartes postales, de stylos et de tout ce sur quoi on pouvait imprimer un titre ou une photo et un nom d'auteur. Et elle était envahie par la majorité des plus de soixante-dix participants. La gratuité était toujours populaire.
— "David ! David Steiner. Par ici." Sophie Vernier attira son attention et il se dirigea vers elle. Sophie était une grande femme anguleuse d'une soixantaine d'années, avec des cheveux gris courts bouclés serrés contre sa tête, et un penchant pour les vêtements rouge vif. Si cela ne suffisait pas à attirer votre attention, dès qu'elle parlait, sa voix de Parisienne teintée de cigarettes le faisait. Sophie tapota le coussin du canapé à côté d'elle. Elle s’était assise sur le côté avec un petit groupe de ses copains, un verre à la main, balayant d'un revers de main tout artiste qui tentait de lui faire un pitch.
— "Je ne suis pas encore de service", a-t-elle dit au dernier. "Demain. Parlez-moi demain."
— "Bonjour, Sophie." Il lui tendit la main en s'asseyant, mais elle la repoussa et le serra dans ses bras. Le tenant à bout de bras, elle le regarda.
— "La vie dans une petite ville vous convient. Vous êtes tellement plus détendu que le professeur titulaire que j'ai rencontré il y a des années. On dirait que vous avez mis le passé là où il doit être, sous le tapis."
— "J'ai réussi à me faire une place ici, ce que je ne pensais pas être possible. Servet m'a certainement donné une seconde chance", dit David. "Des nouvelles de Valentin ?"
— "Pas un mot." Elle prit une gorgée de sa boisson. Très probablement un whisky pur malt sec, pensa-t-il. C'était communément connu comme la boisson préférée de Sophie lorsqu'elle participait à une fête d'artistes contemporains romantiques.
—"Ce n'est pas son genre", ajouta-t-elle.
— "Je me suis arrêté au poste de police. Il ne s'y passe rien." Sauf si l'on considère le nouveau capitaine jouant avec des miniatures de motos, ajouta-t-il silencieusement. "Ils ont dit qu'ils garderaient l'œil ouvert, cependant. Avez-vous entendu quelque chose de nouveau ?"
Sophie secoua la tête. "Il n'est que quatre heures. Dustin — vous savez, l'assistant de Valentin — ne pensait pas être là avant 17h30 ou 18h. Juste à temps pour le dîner d'ouverture."
— "A ce propos, si vous voulez bien m'excuser, je dois moi-même m'enregistrer et m'assurer que tout est prêt pour ce soir."
Elle lui tapota le bras. "Bien sûr, mon chéri. Allez faire ce dont vous avez besoin. Je vous ferai savoir quand j'aurai des nouvelles de Valentin."
— "Parfait." David se leva et se dirigea vers la table d'inscription. La volontaire le regardait, les yeux écarquillés.
— "Je m'inscris." Il montra le tableau. "David Steiner." Il a attrapé son badge et a ajouté "Hello Anaëlle".
Anaëlle, une belle rousse, rougissait, rendant sa peau pâle presque lumineuse.
— "Bien sûr, M. Steiner. J'aurais dû savoir que c'était vous. C'est votre événement, après tout." Elle lui tendit son paquet. "Il semble qu'il y ait beaucoup de monde. J'ai hâte de voir les ateliers."
— "Vous êtes artiste ?"
Les bénévoles n'étaient pas toujours des auteurs. Beaucoup d'entre eux étaient des bibliothécaires, des assistants d'agents, des galeristes, des personnes qui travaillaient dans d'autres domaines de l'industrie.
— "Oh, oui, je le suis." Elle rangea nerveusement ses longs cheveux bruns raides derrière ses oreilles, redressa ses lunettes noires rondes et lui sourit. "Je viens de terminer l'ébauche de mon deuxième roman." Elle jeta un coup d'œil dans la pièce. "J'espère que quelqu'un ici s'y intéressera. Et lira mon premier aussi."
Il avait souvent entendu cela de la part des participants aux conférences.
— "J’espère que ça marchera pour vous. Bonne chance avec votre écriture et j'espère que vous apprécierez votre séjour ici", dit David. Il mit son sac à dos et prit sa valise. Se dirigeant vers un long couloir donnant accès aux chambres, il prit ce qu'il espérait être une vodka on the rocks sur le plateau d'un serveur.
—"Wow, cet endroit n'a pas changé du tout", déclara Lucia alors qu'elle et Julien s’arrêtèrent au Mas d’en Meynes. Même s'ils vivaient à Servet, Antonia et Serge réservaient parfois une chambre au Mas d’en Meynes pour une escapade d'un week-end. Sa mère abhorrait la monotonie et faisait ce qu'elle pouvait, avec le peu d'argent qu'elle avait, pour rendre la vie intéressante. Serge, quant à lui, s'épanouit plutôt dans la routine, mais il se résignait quand Antonia était dans une de ses humeurs "Il faut faire quelque chose". Lucia ne pouvait s'empêcher de se demander si sa mère avait eu un impact négatif sur son père, car il semblait s'être beaucoup détendu au contact de Zoé. Peut-être avait-il finalement réalisé ce que Antonia avait essayé de lui faire comprendre toutes ces années auparavant.
Lucia regarda d'un peu plus près.
— "Attends, c'est rose ? Ils ont vraiment peint le Mas d’en Meynes en rose clair ?"
— "C'est un reflet des couchers de soleil de Servet."
Elle le regarda fixement. "Excuse-moi ?"
— "Eh bien, c'est ce que Hannah m’a dit. Sa mère et son père dirigent cet endroit."
— "En parlant d'Hannah", Lucia commença.
— "Hors sujet." Julien sortit du SUV. "Nous avons un meurtre à élucider."
— "Ok, alors. Allons-y." Alors que Lucia fermait la porte du côté passager, son regard surprit David Steiner qui se dirigeait vers le côté fleuve du porche.
— "On dirait que David n'est pas venu directement ici quand il a quitté le bureau", dit Julien.
— "C’est lui l’organisateur. Il a probablement dû faire ses bagages et fermer la librairie/galerie", dit Lucia.
— "Ou faire un peu de nettoyage concernant notre victime." Ajouta Julien
— "Attends une minute, tu ne m’as pas fait la leçon ce matin sur le fait de prendre les gens pour argent comptant ? Tu étais certain que M. Steiner n'avait rien à voir avec le meurtre."
— "J'ai pensé prendre le contre-pied et voir ce que ça fait. En fait, je me sens cynique et un peu désobligeant d'être aussi méfiant."
— "Ouais, eh bien, quand tu travailles souvent sur ce genre de cas, tu durcis ta peau. Tu te soucies toujours de ce qui se passe, mais tu soupçonnes aussi toujours à peu près tout le monde", dit Lucia.
Julien secoua la tête. "Je ne pense pas que je puisse arriver à faire ça."
— "Tu es plutôt versatile. Comment mon père n'a pas pu te tirer dessus ?"
— "Dans l'esprit de la divulgation complète, il y avait la menace occasionnelle.
—" Lucia rigola. "Ton honnêteté est appréciée. Viens." Elle s’éloigna du SUV et brandit le sac en plastique contenant le manuscrit partiel. "Voyons si M. Steiner a un avis sur cet écrit."
— "Qu'est-ce que tu en penses ?" Julien demanda alors qu'ils marchaient vers le Mas d’en Meynes. "Est-ce qu'on lui parle maintenant de M Desmaisons ? Il semble que les gens s'attendent à ce qu'il se montre."
— "As-tu réussi à localiser un parent proche ? Je ne voudrais pas qu'ils l'apprennent aux infos du soir. Cela semble toujours si peu professionnel, de la part de tout le monde. Sans parler du choc pour la famille."
— "D'après ce que je sais, il était très seul. Aucun proche parent ne s’est encore manifesté, mais il est difficile de dire ce qui se passera quand la nouvelle sera connue. L’homme était plein aux as et très connu."
— "Très bien. Nous partageons avec M. Steiner, mais je réfléchis encore au meilleur moment pour faire une annonce générale."
Julien commença à parler, mais Lucia le coupa.
— "Je te comprends, nous devons le faire savoir aux gens, et nous le ferons en temps voulu. Mais ce meurtre ne semble pas aléatoire. Et nous devons déterminer si cette partie de roman d'amour appartenait à notre victime, ou si c'est un indice possible de son meurtre. Si c'est le deuxième choix, je ne veux pas encore dévoiler notre jeu." Elle regarda Julien dans les yeux. "Tu es à bord ?"
Julien hocha la tête. "Oui, m'dame. Je vais suivre votre exemple."
— "Merci de me faire confiance sur ce point, Julien. J'ai vu trop d'affaires d'homicide tourner mal à cause du timing." Comme celle de mon mari. La pensée traversa son esprit comme une ombre sinistre et elle la chassa. Romain Soucy, son ancien partenaire contre le crime et dans la vie, était parti depuis cinq ans. Comment cela se pouvait-il ? Il serait en colère qu'elle soit encore en deuil. L'amour était comme ça, cependant. Elle repoussa les émotions persistantes alors qu'ils entraient dans le Mas d’en Meynes.
Rien n'aurait pu préparer Lucia au chaos à peine contrôlé dans le hall du Mas d’en Meynes. Elle avait vu moins d'activité au poste de police de Marseille pendant la pleine lune. Des femmes, et quelques hommes, couraient d'une table à l'autre, traînant des valises, jonglant avec des livres, quelques toiles, des amuse-gueules et des boissons. L'un d'eux s’arrêta devant elle et demanda : "Voulez-vous signer mon livre d'autographes ?"
— "Je ne suis pas un artiste", répondit Lucia en montrant le badge police attaché à sa ceinture.
— "Oh, un officier de police ! C'est parfait ! J'écris un roman policier — avec de la romance, bien sûr — et je serais ravie de vous demander votre avis sur les procédures !" La grande blonde semblait totalement étourdie. "Vous présentez un atelier ce week-end ?"
— "Non. Je cherche David Steiner. Vous l'avez vu ?"
— "Merveilleux, la cavalerie est là." Lucia et Julien se tournèrent dans un ensemble parfait en direction de la voix rauque parisienne. "Je suis Sophie Vernier. L'agent, la galeriste. David a dit qu'il vous avait parlé de Valentin."
— "Oui, il l'a fait. Nous avons d’ailleurs quelques questions à lui poser, alors si vous voulez bien nous excuser," dit Lucia.
Sophie attrapa le bras de Julien et se pencha sur lui. "Avez-vous entendu quelque chose ? Valentin va bien ?"
Julien tapota gentiment la main de Sophie. "Nous avons juste besoin de voir David. Vous savez où il est ?"
— "Il est parti par là." Elle fit signe de la tête vers le couloir principal. "Si je le connais, il a probablement la chambre au bout pour avoir paix et calme". Elle relâcha sa prise. "Et ne croyez pas que je ne remarque pas que vous ne répondez pas à mes questions. Je ne me laisserai pas décourager aussi facilement la prochaine fois, chéri."
Chapitre 7
Lucia et Julien suivaient le conseil de Sophie et frappèrent à la porte située tout au bout du couloir.
— "C'était rapide", dit David en ouvrant la porte. "Oh, c'est vous deux. Je pensais que c'était le service de chambre. Qu'est-ce que vous voulez, Captain Pretti ?"
— "Pouvons-nous entrer ?"
David fit une grande révérence. "Bien sûr, madame."
— "Wow. Toute cette histoire de conférence sur la romance a vraiment changé votre attitude", dit Lucia alors qu'elle et Julien entraient dans la suite.
Lucia sentit la pièce se refroidir et sut instinctivement que cela était dû au changement de tempérament de David.
— " Ne confondez jamais les bonnes manières avec les sentiments sincères. Cela vous attirerait des ennuis à tous les coups. " Il ferma la porte derrière eux. "En plus, j'ai décidé de vous donner une seconde chance."
Lucia redressa ses épaules. "Vous me donnez une seconde chance ? , trop aimable !"
— "Je pense qu'il fait un effort pour se rapprocher de toi", dit Julien en s'interposant entre eux. "Nous devons parler, David. A propos de Valentin Desmaisons." David et Lucia battirent en retraite. Elle s’assit sur le petit canapé, Julien prit la chaise du bureau, et David tira un pouf du coin de la chambre.
David était ridiculement trop grand pour ce siège ridicule et Lucia luttait contre l'envie de rire et de faire un commentaire.
— "Ce que nous sommes sur le point de vous dire doit rester confidentiel", se reprit Lucia. "Au moins pour le moment."
David hocha la tête et se pencha en avant, posant ses avant-bras sur ses genoux. " Vous avez ma parole. Que se passe t’il ?"
—"Je suis désolée de devoir vous apprendre cela, mais M Desmaisons est mort. Son corps a été retrouvé plus tôt ce matin près du Lac de Saint Jean Pla de Corts", dit Lucia.
— "Mort ? Au lac ? Que faisait-il là-bas ? Cela n'a aucun sens."
— "C'est ce que nous essayons de comprendre."
Il se frotta l'arrière du cou. "Le médecin légiste l'a-t-il déjà examiné ? Savez-vous si c'est une crise cardiaque qui l'a tué ?"
— "Pourquoi vous demandez ça ?"
— "Il avait des problèmes d'arythmie ces deux dernières années. C'est pour ça qu'il allait prendre sa retraite après le battage autour de son centième tableau et de son dernier livre. Tout le monde pensait qu'il partirait avec ce coup d'éclat."
— "Tu n'as pas idée à quel point c'est exact", dit Julien. "On lui a tiré dessus."
David se leva, provoquant un bruit gênant du pouf, et commença à faire les cent pas dans la pièce. "C'est tout simplement terrible. Comment ça a pu ne pas faire la une des journaux ?" Il s’arrêta et regarda les officiers. "Et pourquoi gardez-vous ça secret ?"
— "C'est le premier meurtre en presque dix ans par ici. Nous ne voulons pas créer une panique. Et il y avait la question de la localisation des parents proches. Il semble qu'il n'y en ait pas."
— "Je crois que c'est vrai", dit David. "Valentin était un loup solitaire. À l'exception de son amitié de longue date avec son agent Sophie Vernier, ses relations étaient principalement avec ses œuvres."
— "Ok, c'est bon à savoir", dit Lucia. Elle brandit une copie du manuscrit partiel. "Je me demandais si vous pouviez nous aider avec ça. Nous avons trouvé ce qui ressemble à des chapitres d'un roman d'amour sous son corps."
Elle le lui a tendu. "Pouvez-vous nous dire si c'est l'écriture du défunt ?"
"Vous voulez dire Valentin. Il a un nom."
— "Oui, bien sûr. Je suis désolée pour votre perte. Vous étiez manifestement proches tous les deux."
— "Je ne dirais pas ça, mais nous avons des connaissances communes — ou plutôt, avions." David ouvrit le sac en plastique et commença à lire. Il s’arrêta après le quatrième paragraphe.
— "Que se passe-t-il ?" demanda Lucia.
— "Horrible. Voilà ce que c'est. C’est horrible." Il jeta les papiers sur la table basse entre eux.
— "Mais c'est le sien ?"
— "Pas même de loin. Je n'étais pas un fan du travail de Valentin en tant qu’auteur, il n’égalait son niveau en peinture, mais il n'était pas un nul. Cet auteur est nul."
Lucia se pencha en arrière. " Peut-être quelqu'un qui cherche à tirer une certaine gloire du meurtre ?"
— "Une mauvaise écriture est une mauvaise écriture."
David fit une pause.
— "Bien que, et je déteste l'admettre, certaines personnes pourraient effectivement être tentées par ce genre de manoeuvre."
Lucia hocha la tête. "C'est donc une possibilité."
Elle se tourna vers Julien. "Allons-y, faisons l'annonce du décès de M Desmaisons à la presse, mais ne mentionnons pas le manuscrit. Ce sera notre atout pour l'instant. M. Steiner..."
— "Appelez-moi David, s'il vous plaît."
— "ok, David, pensez-vous pouvoir identifier l'auteur ? Ceci est une copie que vous pouvez garder."
— "Je ferais tout pour vous aider. Bien que, du premier coup d'œil, je suis presque certain que ce n'est pas quelqu'un que je connais."
— "Merci pour votre aide. Nous restons en contact."
En ouvrant la porte du couloir, Lucia entendit un cri. Elle et Julien courraient vers le hall, David juste derrière. Ils entrèrent dans l'espace accueil pour trouver tout le monde recroquevillé autour d'une télévision à écran plat murale. Certains pleuraient, d'autres s'embrassaient, la plupart regardaient simplement, la bouche ouverte, l'écran.
— "Et, comme nous l'avons partagé avant la pause, la principale nouvelle d'aujourd'hui est le premier meurtre à Servet en presque 10 ans, celui du peintre Valentin Desmaisons, de passage à Servet pour sa seconde activité d’auteur romantique. L'auteur de peintures de renommée internationale a été retrouvé dans la réserve naturelle du Lac de Saint Jean Pla de Corts plus tôt ce matin. Avec moi, Martin Ovencade, le jeune homme qui a découvert les restes et a prévenu la police. Comme vous le savez, Servet a un nouveau capitaine de police en ville, Lucia Pretti, de Marseille."
La caméra zooma sur le visage de la journaliste. "Est-il possible que les aspects négatifs de la grande ville aient suivi le Capitaine Pretti dans notre petite ville au bord du lac ? Plus d'informations après cette nouvelle pause."
— "Noémie Fouillas", marmonna Lucia dans un souffle. Sa némésis d'enfance, grande, rousse et populaire. Elle n'avait jamais eu d'ennuis parce qu'elle pointait toujours Lucia du doigt. A chaque fois. L'apparence de Noémie, lauréate d'un concours de beauté, contrastait directement avec la maladresse de Lucia, qui portait un appareil dentaire à l’époque, et lui donnait toujours un avantage auprès des professeurs. Heureusement, Lucia avait trouvé son rythme en entrant à l'université et elle était reconnaissante envers la fac de lui avoir donné l'espace nécessaire pour s'épanouir. Pourtant, elle avait perdu le compte du nombre de fois où ses parents avaient dû se rendre à son école primaire pour recevoir les réprimandes des bêtises de Noémie la donneuse.
— "J’espérais qu’elle ait déménagé."
— "Elle est partie étudier à Lyon. Il y a un bon programme de journalisme là-bas. J'ai entendu dire qu'elle a passé plusieurs années à aller de job en job là-bas. Elle est revenue il y a un an et a commencé à faire des reportages à Perpignan, des piges pour les journaux et des reportages pour France 3. Servet fait partie de son territoire journalistique," dit Julien.
— "Assez avec cette journaliste", interjeta David. "Vous n'aviez pas dit à ces enfants de ne pas parler ?"
— "Bien sûr qu'on l'a fait. On a même confisqué leurs téléphones." Elle regarda l'écran. "Ça n'a pas servi à grand chose, cependant."
— "Quoi ? !?" criait une voix derrière eux. Le trio se retourna pour trouver Sophie consolant un homme d'une soixantaine d'années dont les cheveux étaient aussi roux que ceux de Valentin étaient jaunes. "Il ne peut pas être mort. Il ne peut tout simplement pas."
Lucia se présenta ainsi que Julien. "Vous connaissiez la victime ?"
"Je suis Dustin Delmas", a-t-il lâché entre deux sanglots. Encore un accent parisien.
— "Dustin est, excusez-moi, était l'assistant de Valentin", dit Sophie.
— "Peut-être devrions-nous trouver un endroit calme pour parler ? On peut se retrouver dans votre chambre ?"
Dustin jeta un coup d'œil dans le hall. "Je... je n'ai pas de chambre. Je veux dire, je viens d'arriver et je ne me suis pas encore enregistré." Il se mit à pleurer plus fort.
— "Ne vous inquiétez pas", dit Lucia, notant mentalement l'heure d'arrivée de Dustin et son apparence débraillée, comme s'il avait été pressé lorsqu'il s'était habillé. Ou peut-être qu'il a changé de vêtements. "Nous pouvons utiliser la chambre de David. Je suis sûre que ça ne le dérangera pas."
David lui lança un regard noir. "pfff, Pourquoi ça me dérangerait ?"
Lucia passa son bras sous celui de Dustin. "Je suis tellement désolée pour votre perte. S'il vous plaît venez par ici."
Une fois entrés dans la chambre de David, Dustin commença à faire les cent pas. Pour un homme d'un mètre quatre-vingt, considérablement rond, il faisait des tours très rapides de la suite de 40 mètres carrés, les trois ou quatre écharpes autour de son cou volant derrière lui. "Je n'arrive pas à y croire. Je ne peux pas croire qu'il soit mort."
Il s’arrêta enfin, se tourna vers les officiers et les foulards se posèrent. Lucia, croyait vivre un mauvais remake de la cage aux folles et craignait de trébucher dessus dès qu'il se remettrait en mouvement.
—"Où est-il ? Je peux le voir ?" Dustin demanda en s'asseyant sur le canapé du coin salon.
— "Oui, bien sûr, vous le pouvez", dit Lucia. "Il est au bureau du médecin légiste. Dès que vous serez prêt, Julien ou moi vous y accompagnerons." Elle s’assit à côté de Dustin. "Pouvez-vous nous dire quelle était la nature de votre relation avec M Desmaisons ?"
"Il ne voulait pas que quelqu'un le sache. Il pensait que cela nuirait à son écriture, qu'il aurait l'air plus âgé aux yeux de ses fans. Il n'y avait que dix-huit ans entre nous." Dustin secoua la tête. "Je lui ai dit qu'ils s'en ficheraient. Je veux dire, il était si bien établi. De plus, à notre époque, un enfant illégitime ne fait de différence pour personne."
"Vous êtes son fils ?" Julien demanda. "J'ai fait des vérifications complètes. Aucun parent proche n'est apparu."
— "Oui, sur mon certificat de naissance, ma mère s'appelle Margaret Delmas, elle était franco-britannique. J’ai pris le nom de ma mère."
— "Je pensais qu'il était du sud", dit David.
— "C'était le personnage qu'il cultivait. Tout son 'charme du sud' venait du fait qu'il passait du temps avec des parents de Toulouse alors que ma mère était enceinte. Il a fini par vivre à Marseille pendant quelques années après ma naissance, jusqu'à ce qu'elle rentre chez elle à Londres." Dustin s'est remis à pleurer. "Mais croyez-moi sur parole, elle était anglaise jusqu'au bout des ongles."
— "Vous allez hériter de pas mal d'argent", dit Lucia abruptement.
Dustin arrêta de pleurer. "Oh, je vois où vous voulez en venir." Il les regarda tous les trois de façon hautaine. "Pour info, je n'ai pas tué mon père. J'étais dans un avion en direction d'ici quand c'est arrivé."
L'heure de la mort n'avait pas été indiquée, Lucia mit donc de côté cette information jusqu'à ce qu'elle soit en mesure de vérifier l'alibi de Dustin.
— "On dirait que vous aviez une relation tendue."
— "Eh bien, imaginez que votre père vous cache au monde entier et voyez ce que ça fait."
Lucia hocha la tête. "Ça a dû être très douloureux pour vous."
— "Ça m'a fait mal. Beaucoup. J'étais présent pour les événements et les réunions de famille et autres parce que j'étais son assistant, mais je n'ai jamais été autorisé à vraiment faire partie de quoi que ce soit", déclara Dustin. Il soupira. "Disons que nous avons eu des hauts et des bas, comme tous les pères et les fils, sauf que notre association a bien fonctionné au moins pour son écriture."
Lucia s’interrogeait sur l'explication de Dustin selon laquelle la carrière d'écrivain de son père avait bien marché. Un motif fort pour un meurtre ? Ou simplement l'histoire déchirante d’un fils qui avait été négligé et mis de côté par un parent occupé à poursuivre une grande carrière ? Après tant d'années passées dans l'ombre de son père, non pas en tant que fils mais en tant qu'assistant, Dustin en aurait-il finalement eu assez ?
— "Mais d'après ce que vous nous avez dit, votre relation était tout sauf une relation père-fils normale".
Lucia considéra sa relation avec sa propre mère. Même s'il y avait eu pas mal de prises de tête entre elles, surtout quand elle était adolescente, Antonia n'avait jamais fait passer ses propres désirs ou sa carrière avant sa fille. "Je suppose que tu as gardé une certaine colère, en plus de la douleur."
— "Ouais, eh bien, j'ai grandi et j'ai géré ça à ma façon." Dès que les mots furent prononcés, Dustin mit une main sur sa bouche. "Je ne voulais pas dire ça comme ça", a-t-il dit entre ses doigts.
— "Et comment vouliez-vous le dire ?" demanda Julien.
— "Juste... c'est..." Dustin jeta un coup d'œil dans la pièce avant d'établir un contact visuel avec Lucia. "Disons que je suis devenu bon en automédication et restons-en là."
Lucia a étudié le visage de l’homme. Des vaisseaux sanguins brisés autour du nez, des cernes autour des yeux, et il semblait avoir dix ans de plus que son âge réel. Tous les signes d’ "automédication" étaient définitivement là.
— "Pouvez-vous nous dire si quelqu'un voulait faire du mal à M Desmaisons ?"
Dustin s’essuya le nez avec le dos de sa main. "Papa n'était pas la plus sympathique des personnes, mais si je devais parier, je dirais que l'ogre Sophie Vernier y est pour quelque chose."
— "Sophie ? Pas possible", dit David en lui tendant une boîte de mouchoirs du bureau. "Elle est beaucoup de choses, mais pas une meurtrière."
—Dustin lui lança un regard noir. "Qu'est-ce que vous en savez ? Vous vous cachez ici dans ce bled. Vous ne faites pas partie de nos vies."
— "Alors S'il vous plaît, dites-moi ce que vous savez", dit Lucia.
— "Valentin allait prendre sa retraite après ce nouveau livre. C'est son centième tableau et son neuvième livre et il voulait partir en beauté. Sophie n'était pas contente. Papa a été sa vache à lait pendant de nombreuses années."
— "Mais pourquoi le tuer ?" demanda Julien. "On dirait que ça va à l'encontre du but recherché."
— "Il y avait des rumeurs qui disaient qu'après le congrès , Papa allait faire son grand « faux » retour avec un nouvel agent." Dustin croisa ses bras sur sa poitrine. "Et, bien sûr, il allait le faire. Papa a toujours aimé faire des sorties théâtrales comme ça. Je suis sûr que Sophie savait ce qu'il voulait faire." Sa voix se brisa.
— "Ne croyez pas ce qu'elle vous dit. Si ce n'est pas elle, vous pouvez être sûre qu'elle sait ou a engagé quelqu'un pour le faire."
Chapitre 8
Les cellules grises de Lucia tournaient, et son estomac grondait, alors qu'elle et Julien s'éloignaient du Mas d’en Meynes. Elle jeta un coup d'œil à sa montre. Il était déjà sept heures. Ils avaient laissé Dustin avec David qui lui commandait du thé au service d'étage, un geste étonnamment gentil.
— "Alors, qu'est-ce que tu penses de tout ça ?" demanda-t-elle à Julien.
— "Honnêtement, je suis encore en train de traiter la conversation. Je veux dire, je n’arrive pas voir cette Sophie comme une meurtrière. Je suis plus enclin à croire que le fils caché a quelque chose à voir avec ça." Il jeta un coup d'œil à Lucia. "Qui peut bien cacher ses enfants comme ça ?"
— "C'est comme Dustin l'a dit, nous parlons d'il y a soixante ans. Les gens regardaient ces choses différemment de ce que nous faisons maintenant." Elle prit une grande inspiration et la laissa sortir lentement. "Retournons à la Brigade et passons-y la nuit s'il faut. Tu voudrais pas retrouver Martin Ovencade et lui faire vivre l'enfer pour avoir annoncé la nouvelle ?"
Julien fronça les sourcils et hocha la tête. "Rien ne me ferait plus plaisir. Je dois vérifier ses progrès sur le nettoyage du cornet à moustache, de toute façon."
Lucia partit dans le SUV bleu fourni par la police et considéra le peu de temps qu'elle avait passé à Servet, en cochant une liste d’activités dans sa tête. Elle avait repris contact avec son père, rencontré sa petite amie Zoé, prêté un serment bidon et commencé à enquêter sur le premier homicide de la ville depuis des années. Qui aurait cru qu'un meurtre pouvait se produire ici ? Au temps pour la paix et le calme qu'elle pensait trouver en quittant Marseille.
Son estomac gargouilla à nouveau. À moins que des fées de la nourriture ne soient passées pendant la journée, ce dont elle doutait fortement, il n'y avait toujours rien à manger à la maison. Lucia fit demi-tour et entra chez JEANNE, la petite épicerie de la ville. Des pancartes de protestation contre les bouleversements de la rue principale étaient placardées sur toute la façade du vieux bâtiment à deux étages — HALTE AUX GRANDES SURFACES, REFUSEZ LE PROGRÈS INUTILE, et sa préférée, CAPITALISTES BARREZ-VOUS. Les habitants des Pyrénées-Orientales étaient décidément des gens impliqués.
Lucia prit un chariot et le vieux plancher en lino grinça bruyamment lorsqu'elle entra dans le magasin. Pas grand chose n'avait changé ici, c'était certain. Même éclairage tamisé, allées étroites, propreté impeccable. Elle chercha une allée sans clients et se dirigea vers le comptoir du boucher au fond, la vitrine brillante et pleine de morceaux frais.
— "Qu’est-ce que je vous sers ?" L'homme d'une quarantaine d'années derrière le comptoir leva les yeux. "Lucia ? Wow ».
— "Brice Benet ? Euh. Ravi de vous voir." Elle dansait d'un pied sur l'autre. La dernière personne qu'elle s'attendait à voir ce soir était le frère de Maggie l'assistante de l’expert forensique que, pour être tout à fait honnête, elle espérait éviter complètement. Disons pour toute la vie. C'était son "second", une histoire de rebond, de sparadrap, après le départ de Romain pour l'université. Brice et elle s'étaient séparés en mauvais termes après qu'il ait insisté pour qu'ils se marient après avoir couché ensemble une fois. À dix-sept ans, elle n'y était pas vraiment encline et était reconnaissante à sa mère de retourner à Marseille. D'après l'aspect actuel des choses, il semble qu'elle ait fait le bon choix. Le tablier de boucherie ensanglanté laissait apparaître une nette bedaine et ses cheveux semblaient s'être échappés quelque part. Probablement dans son dos. Lucia frissonna et tenta de se débarrasser de sa vision.
— "Alors, tu as été sage ?"
— "J'ai été sage ?"
Il souriait, et son sourire s’étendait d'une oreille à l'autre. Au moins, il avait encore ses dents. Elle plissa les yeux.
— "Moi je n’ai pas à l'être. Tu veux prendre un verre et rattraper le temps perdu ?" balança Brice
— "J'apprécie l'invitation, mais je dois vraiment rentrer chez moi. Vous savez, le premier jour de travail et tout ça." Elle feint un bâillement et pointa le verre.
— "Mettez-moi une demi-livre de cette viande à burger extra maigre et deux blancs de poulet ?"
— "Une autre fois, alors", dit Brice en emballant la commande.
— "Merci", dit Lucia. "A plus tard". Elle tourna vite fait le chariot dans l'allée des légumes frais. Elle n'était vraiment pas prête à voir d'autres fantômes ce soir, même s'ils semblaient être partout. Y avait-il quelque chose qui attirait tout le monde au marché le lundi soir ?
— "Bienvenue à la maison, Lucia." Elisabeth Gérard, une ancienne petite amie de papa qui avait survécu à deux étés, la salua depuis l'allée des biscuits. Elle avait pris plus de quelques kilos depuis la dernière fois que Lucia l'avait vue. En jetant un coup d'œil au chariot de l'autre femme, Lucia pouvait voir pourquoi. Il y avait plus de bonbons et de chocolat dans son chariot que dans le sac d'un enfant à Halloween. Elle se souvenait d’Elisabeth comme étant mince et ennuyeuse. Je me demande ce qui s'est passé ?.
— "C'est bon de vous revoir." Philippe Casas, un autre copain de son père, sortait du rayon des conserves. Son chariot était plein de haricots cuits. Célibataire depuis aussi longtemps qu'elle s'en souvienne, il ne portait que des jeans et des chemises en flanelle, même quand il faisait chaud. Ca, et tous les haricots, peuvent expliquer la partie célibataire. Il venait souvent à la maison quand ses parents étaient encore mariés, et ils aimaient jouer aux cartes ensemble. Un type bien sous tous les angles.
— "Nous sommes très heureux que vous soyez là." Jeanne Lemercier, la femme du maire Luc, fine et élégante, aux cheveux d'ébène, a appelé depuis le rayon des aliments biologiques. Cette femme pouvait porter un tailleur pantalon mieux que quiconque, avec des accessoires classiques, bien sûr. Ses boucles d'oreilles en or, ses escarpins à talons bas assortis et son sac à main Gucci complétaient son look à la perfection.
— "Vraiment désolée pour votre mère." Mme Morigeot, une vieille voisine, s'est approchée de Lucia alors qu'elle tournait dans l'allée des produits laitiers. Elle sentait la menthe poivrée et la laque et l'a serrée très fort dans ses bras, ce qui était très agréable. C'était tous des sentiments merveilleux, à l'exception de "J'espère que le tueur ne t'a pas suivi depuis Marseille". Cette phrase là, venant de quelqu'un qu'elle ne connaissait qu’à peine, l’avait un peu énervée. La semence de sa némésis commençait à faire son effet.
Lucia tourna dans l'allée des surgelés juste au moment où la porte d’une des glacières claquait. La brume de fraîcheur commença à se dissiper, révélant une silhouette sombre.
— "Eh bien, eh bien, eh bien. Si ce n'est pas notre nouveau capitaine."
Noémie Fouillas. Merde. Lucia dut faire preuve de beaucoup de sang-froid pour ne pas sortir son arme directement.
— "Vous auriez dû nous parler avant de diffuser l'article et la vidéo sur Valentin Desmaisons, vous savez."
— "Mon travail est d'informer le public, pas de protéger les fesses de la police."
Classe. "Ne faites rien de stupide, Noémie. J'ai vu plus d'un reporter faire capoter une enquête avec de fausses informations."
— "Vous voulez dire que mon article était inexact ?" dit-elle avec un sourire en coin. "J'en doute fortement. Je suis une professionnelle, vous savez."
Noémie prit un bac de crème glacée sans glucides, sans matières grasses et sans sucre — si on peut l'appeler ainsi — et examina l'étiquette. Lucia était presque sûre que ça disait 100% air et vide. "Vous pourriez me donner une interview, Lucia. Cela pourrait contribuer à cimenter votre relation avec la communauté. Laissez-les voir que vous n'êtes pas une sorte d’oiseau de mauvais augure. Quelqu'un que les problèmes suivent partout où ils vont." Elle jeta un coup d'œil à Lucia. "Bien sûr, nous devrons vous coiffer et vous maquiller quelques heures à l'avance." Lucia posa sa main sur son holster. Du calme, se disait-elle. Cette femme essayait juste de te faire dire quelque chose sur le meurtre.
— "Ça n'arrivera pas", a-t-elle dit. Elle poussa son chariot devant celui de Noémie, mais pas avant d'avoir pris un litre de glace Haagen Daas. 100% graisse, sucre, glucides. Ça allait être une bonne nuit.
Vingt minutes plus tard, Lucia était de retour à la maison, déballant ses courses. Elle laissait la fatigue de la journée l'envahir.
— "Pas question de cuisiner ce soir"
Elle parlait au poulet emballé en le mettant au congélateur avec le bœuf haché. Elle retira l'emballage et le couvercle du pot de crème glacée, prit une cuillère en bois dans le tiroir de couverts et se servit une bouchée de cette crème. Ce n'était pas la première fois qu'elle mangeait un repas exclusivement laitier sur le comptoir de sa cuisine, pensa-t-elle en fermant les yeux de bonheur, et probablement pas la dernière. Lucia s'installa sur le tabouret haut et regarda le salon de la maison de campagne. Cela faisait plusieurs années que personne n'avait vécu ici et cela se voyait. Bien sûr, son père avait veillé sur l'endroit, mais il était occupé avec Chez Claude et, à soixante-cinq ans, c'était un défi pour lui d'essayer de garder le magasin, sa maison et cet endroit en parfait état. Cela allait demander du travail, mais c'était un travail qu'elle voulait faire. SA nouvelle maison.
Alors qu'elle enfonçait la cuillère plus profondément dans le carton, à la recherche de morceaux de chocolat, un petit sentiment de culpabilité la frappa au ventre. C'était probablement plus la faim qu'autre chose, mais elle s'était promis d'essayer de manger mieux, une lutte permanente entre son incroyable palais sucré et la voix de sa mère qui lui disait que les légumes étaient meilleurs pour elle.
Lucia soupira et rangea la glace. "Ok," se dit-elle. "Je peux le faire." Elle attrapa ses clés et se dirigea vers la porte.
Conduisant dans la ville, c'était bon de voir autant de gens s'affairer dans les rues de Servet un soir de semaine. La ville se sentait vivante, et c'était forcément une bonne chose, non ? Elle passa la ligne de l’avenir et se gara sur une place de parking dans la ville. Eh bien, peut-être pas pour tout le monde. Elle souffla un peu en sortant du SUV. C’était définitivement pas bon pour sa victime. Lucia salua un couple en traversant la rue et entra dans le Picasso Bar.
Immédiatement, ses sens furent assaillis — fumée de cigarette, graisse des friteuses à l'arrière, bière fraîche en fût, conversations et quelque chose de hurlant sur le vieux juke-box réhabilité. Elle regarda autour d'elle, cherchant une table, avant de décider de s'asseoir au bar. D'accord, cet endroit n'était pas un endroit chic et stylé, mais ce qui manquait en style était compensé par l'ambiance et les excellents burgers, bons comme là-bas. Construit au moment des incursions touristiques des années 60—70, époque TV bénie des westerns, il imitait les vieux saloons américains, avec un bar long et étroit. Sa conception ne laissait pas beaucoup de place aux tables mais le propriétaire avait réussi à poser une petite piste de danse en parquet et une toute petite plate-forme pour l'orchestre juste devant l'arrière-cuisine, tout en laissant un accès étroit à l'unique toilette. Le bar lui-même était un travail d'artisanat en chêne avec des séparations individuelles sur le devant. Bien qu'il ait connu des jours meilleurs, il supportait encore les coudes et les verres de centaines de clients chaque jour. Au fil du temps, certains avaient gravé leurs noms dans le bois, marquant ainsi leur visite aux yeux de tous, comme si leur existence à ce moment là et à cet endroit là avait une quelconque importance. En face du bar se trouvait une allée de petites tables rondes et des chaises serrées contre elles, laissant un espace faiblement éclairé au centre. Les murs étaient couverts de vieilles affiches de groupes de jazz ou de rock qui s'y étaient produits au fil des ans. Entre les affiches, la couche de peinture s'écaillait, exposant les différentes couleurs successives. Au premier coup d'œil, le Picasso Bar peut sembler délabré, mais pour ceux qui ont grandi en ville, ou qui ont vécu ici pendant un certain temps, l'effet global était accueillant et confortable.
— "Bonsoir, Lucia. Qu’est-ce que je te sers ?"
Lucia lisait les signatures et les commentaires sur le dessus du bar et leva les yeux. "Frankie ? Frankie Tessariol ? Oh mon dieu. Je ne t'avais pas vu... ? Que fais-tu ici ?"
—"Je suis propriétaire de l'endroit maintenant. Je l'ai acheté quand M. Maurice a décidé qu'il était temps de prendre sa retraite et d'aller vivre sur son bateau." Frankie s'est dirigé vers l'avant du bar. "Je sais que tu détestes ça, mais fais-moi quand même un câlin."
En riant, Lucia se leva et serra sa vieille amie dans ses bras. Francesca "Frankie" Tessariol, aux cheveux et aux yeux foncés, dont la famille avait vécu dans la seule maison à deux étages de la rue où elles avaient toutes deux grandi, à quelques rues du fleuve. Les parents de Frankie étaient des pieds-noirs, venus d’Oran début 60 et avaient insisté pour avoir une vue sur le Canigou lorsqu'ils avaient construit leur maison, de sorte qu'une terrasse au deuxième étage s'étendait sur tout l'arrière de la maison et donnait sur les autres toits. C'était un endroit idéal pour traîner quand on était enfant. Bien que la personnalité facile à vivre de Frankie contrastait directement avec la nervosité de Lucia, elles étaient quand même devenues les meilleures amies du monde. Mais parfois, même les meilleures amies se perdent de vue et aucune des deux n'avait repris contact depuis la dernière visite à Servet avec Antonia, à l'exception d'un appel affectueux lors du décès de sa mère.
Frankie retourna de l'autre côté du bar. "Qu'est-ce que tu bois ces jours-ci ? De la bière ? Du vin ?" Elle sourit "De la vodka, peut-être ?"
— "Non. Pas de vodka. Tu te moques de moi ?" rigolait Lucia.
— "Jamais."
Adolescentes, elles avaient volé une bouteille de vodka dans l'armoire à alcool du père de Frankie et l'avaient presque entièrement bue en campant sur la plage la même nuit. Dire qu'elles n'étaient pas belles à voir le lendemain serait un euphémisme. Mais elles n'ont pas eu d'ennuis. Leurs parents ont décidé que le résultat final était leur meilleure punition.
— "Je prendrai n'importe quelle bière artisanale que tu as « Lucia regarda le menu sur le mur. "Et le plat du jour, les boles de picolat, s'il te plaît, je suppose que tu les fais toujours aussi bien."
— "C’est parti." Frankie tira une pression et a glissé la pinte devant Lucia. "Je vais passer ta commande, puis nous pourrons discuter." Elle jeta un coup d'œil au bar. "Enfin, si on peut avec l'affluence de ce soir. Nous devrions prévoir un déjeuner. Bientôt." Elle toucha la main de son amie. "C'est vraiment bon de te voir."
—"Merci. C'est bon, pour moi aussi "
— "Si vous faites référence à la nourriture, ce n'est pas seulement bon, c'est excellent. Je recommande vivement la salade Servetane." Une voix de derrière chuchota à son oreille.
Lucia se retourna sur son tabouret, manquant de s’affaler. Ses yeux se rapprochèrent. "Qu'est-ce que vous faites ici ? Vous n’avez pas d'artistes contemporains à piloter ?"
David leva les sourcils. "Vous n'avez pas un meurtrier à attraper ?"
Il s’assit sur le tabouret à sa droite et elle pouvait sentir la chaleur qui se dégageait de son corps. Eh bien, c'était une journée chaude, se raisonna-t-elle en le regardant du coin de l'œil. Le professeur portait un tee-shirt noir joliment ajusté et un jean délavé. Un tatouage sur le haut du bras, représentant quelque chose comme une aile noire, dépassait du bord de sa manche. Zut. Ses bras bien formés étaient vraiment beaux. Lucia se déplaça légèrement vers la gauche. Il était un peu trop près pour qu’elle soit confortable.
— "Encore une fois, je vous demande, que faites-vous ici ? Je sais qu'ils ont de la bonne nourriture au Mas d’en Meynes."
Frankie plaça un martini devant David et lui fit un clin d'œil. "Secoué, pas remué."
Dans sa meilleure imitation de Bond, il dit, "J'apprécie beaucoup, merci."
—"Qu'est-ce qui vient de se passer ?"
— "De quoi parlez-vous ?"
— "Là. Entre vous et Frankie." Lucia fronça les sourcils. "Qu'est-ce qui se passe ici ?"
Mais même en prononçant ces mots, elle savait qu'elle était à côté de la plaque. Frankie n'avait jamais été attiré par les hommes.
— "Rien de plus qu'une admiration mutuelle pour les belles personnes." Il leva son verre pour porter un toast. "Et aux bons alcools."
David regarda Lucia. "Vous savez, je devais sortir du Mas d’en Meynes. Ces événements sont toujours pleins d’énergie mais, avec le meurtre de Valentin, c'est presque devenu frénétique." Il fit un balayage rapide avec sa main. "Donc, me voilà. Et vous ?"
Un serveur apporta son plat à Lucia, en disposant soigneusement des petits pains sur le côté de l'assiette.
— "Merci." Elle jeta un coup d'œil à David. "Honnêtement, j'étais tellement épuisée que je n'ai pas pu me résoudre à cuisiner. Ou même de passer des trucs au micro-ondes, d'ailleurs. Et un dîner de crème glacée ne me convenait pas." Elle mordit dans une boule de viande et sa sauce aux olives et gémit. "C'est tellement bon."
David fit un signe de tête vers le bras droit de Lucia. "Si je peux me permettre, y a-t-il une signification particulière derrière ce tatouage ? Vous ne semblez pas être du genre à avoir un cœur tatoué."
Lucia releva sa manche et sourit un peu. Le tatouage à l'ancienne d'un cœur ailé transpercé d'un couteau n'était pas vraiment romantique, mais Romain et elle appréciaient qu'il reflète à la fois leur amour et leur travail d'inspecteurs de la criminelle.
— "Quand Romain et moi nous sommes mariés, nous avons décidé d'avoir ça pour marquer le moment." Ses yeux s’embuèrent à ce souvenir. Elle remit sa manche en place.
— "Je suis désolé pour votre mari."
Elle hocha la tête et changea de sujet. "Alors, avec toute cette frénésie qui règne au Mas d’en Meynes, vous avez remarqué quelqu'un qui ne l'est pas ? Frénétique, je veux dire."
— "Ah, une personne calme pourrait être suspecte." David prit une autre gorgée de son verre et tapa du doigt sur le bar, réfléchissant un moment. "Pas vraiment. Pas que j'aie remarqué, en tout cas. J'ai demandé autour de moi, cependant. J'ai fait une petite enquête de mon côté."
— "Ne faites pas ça. C'est un moyen sûr de vous attirer des ennuis. Peut-être même de vous faire tuer."
— "Je peux prendre soin de moi."
David montra ses bras musculeux et Lucia en perdit presque la tête. C'est quoi ce bordel ? Elle n'allait pas être attirée par cet homme. Il était un problème avec un P majuscule. Grand, Ténébreux et Arrogant, elle se le rappelait. Oh, mais la partie grand et ténébreux était en train de gagner sur la partie arrogante. Lucia avait à peine jeté un oeil à un autre homme depuis la mort de Romain et voilà qu'elle était pratiquement prête à sauter sur ce type. La culpabilité la rattrapa. Merde. Putain de merde. Merde. Elle prit sa bière, en but une longue gorgée et fit claquer le verre sur le comptoir.
David sursauta. En fait, tout le monde à proximité sursauta, aussi.
Lucia fit un signe vers son assiette. "Je peux avoir ça à emporter, Frankie ?"
— "Vous allez bien ?" demanda David.
Elle jeta de l'argent sur le comptoir, attrapa la boîte à emporter et se leva.
— "Le premier meurtre à Servet depuis presque dix ans vient de se produire sous ma surveillance. Je suis tout sauf bien."
Chapitre 9
C'était un beau matin, le soleil à peine levé, une brise fraîche soufflait sur les rives du Pech. Lucia resserra son pull trop grand autour d'elle et sirota un café noir fort en s'asseyant sur la terrasse devant son mas. C'est ainsi que les jours étaient censés être vécus. Calme et paisible. Romain aurait aimé vivre ici. Elle sourit. Une fois qu'il aurait été remis du choc de quitter la grande ville, bien sûr.
Lucia se leva et lança une pierre noire dans le bois. Elle se débarrassait de sa mélancolie et se préparait mentalement pour la journée à venir. Il y avait un corps à la morgue et des suspects à interroger. Un chauffeur de voiture à retrouver. Ce serait bien s'ils pouvaient en finir rapidement et sans faire trop de bruit, surtout avec le buzz agaçant que Noémie essayait de créer autour du retour de Lucia. Bien sûr. Un meurtrier l'avait suivie depuis Marseille. Qui aurait autant d'énergie ? Ou d'engagement ?
Treize minutes plus tard, Lucia entrait dans le parking de la ville et se garait à côté de Julien au moment où il sortait de son SUV. Elle fit un signe de la tête vers Chez Claude. "C'est quoi cette file d’attente chez papa ?"
— "Ça doit être la journée du bras de Vénus."
— "La journée du bras de Venus ? Qu'est-ce que ça veut dire ?"
— "Une fois par mois, Zoé fait son fameux bras de Venus cannelle-caramel et l'apporte Chez Claude. Ça fond dans la bouche, je te le dis."
— "Essuie ta bave et allons voir ça. Je suis affamée justement."
Le couple marcha jusqu'à la porte. Julien l’arrêta juste avant le seuil. "Tu dois savoir que nous avons un protocole pour la Journée du Bras de Vénus. Tu ne peux pas faire irruption comme ça." Il a fait un signe vers la file. "Nous devons attendre notre tour."
— "S'il te plaît. C'est chez mon père, tu te souviens ?" Lucia dit en s'excusant devant la personne la plus proche de la porte. Julien la suivait de près.
— "Resquilleurs ! Nous avons des resquilleurs de ligne ici, tout le monde !" cria le vieil homme voûté à la foule. Il tenait son bras à l'horizontale devant l'entrée. "Personne n'a le droit de couper la file le jour du bras de Venus."
— "Excusez-moi, monsieur …", commença Lucia.
— "C'est M. Domici pour toi, petite."
— "Ok, M. Domici, nous avons une affaire de police à l'intérieur." Elle montra sa carte. "Et nous allons entrer." Elle écarta doucement son bras.
Tout le monde se mit à huer.
— "C'est ce dont je parlais. On ferait mieux de faire vite avant qu'il y ait une émeute", dit Julien.
— "Sans blague."
En entrant dans la vieille quincaillerie, ils découvrirent que la file d'attente à l'extérieur n'était que la partie visible de l'iceberg. L'allée principale était remplie de personnes âgées qui se dirigeaient vers le fond comme si elles avaient été hypnotisées par une sirène. Certains avaient déjà eu leur gâteau, d'autres attendaient toujours. S'ils avaient scandé "bras de Venus, bras de Venus", ça n'aurait pas été moins troublant.
—"Papa ?" Lucia cria alors qu'elle et Julien se frayaient un chemin jusqu'à l'arrière du magasin.
— "Il est là." Julien montra du doigt la gauche du comptoir du café. Zoé se tenait à droite, dans son costume à fleurs et à boucles d'oreilles, servant des gâteaux pendant que Serge versait le café.
— "Lucia ! Julien ! C'est gentil de passer pour la journée du bras de Venus."
— "Je n'en ai pas encore manqué une seule", dit Julien en prenant un morceau. Lucia fit de même et prit une tasse de café.
— "Hey !" quelqu'un criait. "Resquilleurs ! On a des Resquilleurs dans la maison !" La foule se mit à bouger vers eux.
— "Attendez", dit Serge, les mains levées. "C'est ma fille, Lucia. Elle est ici pour une affaire de police, alors vous devez tous vous calmer."
Mais c'était trop tard. Le mantra des "Resquilleurs" avait pris le dessus et la foule continuait à se presser.
Zoé commença à servir le gâteau en double vitesse et Julien aidait à faire passer les assiettes. "C'est tout, les amis. C'est le dernier gâteau", annonça Serge alors que Zoé distribuait la dernière part.
— "Mais je n'ai pas eu mon gâteau."
— "Les Resquilleurs ont mangé tout ce qui restait."
— "On déteste les Resquilleurs !"
— "Je suis désolée si vous n'avez pas eu de part, mais vous connaissez les règles. Quand on n'en a plus, vous partez." Cria Serge. "Maintenant. Ou je vais lâcher Lucia et Julien sur vous tous. Sauf si vous achetez quelque chose." Il sourit de sa plaisanterie. "Dans ce cas, vous pouvez rester aussi longtemps que vous le souhaitez."
Lucia observa la foule qui passait la porte au milieu des grognements de "resquilleurs" et "Il n'y a plus de gâteaux". C'était un peu triste, vraiment, elle avait pas été presque piétinée dans le processus. Elle haussa les épaules, reporta son attention sur le gâteau qu'elle tenait dans sa main et en prit une bouchée. Le beurre, la cannelle, le sucre brun pur — tout cela a fondu ensemble dans une émeute de goût. Si elle le pouvait, sa langue ferait des pirouettes en ce moment même.
— "Oh mon dieu, Zoé", dit-elle enfournant la prochaine bouchée.
Serge rit et serra sa femme dans ses bras. "Maintenant tu connais une des raisons pour lesquelles je la garde près de moi." Zoé sourit et le serra fort dans ses bras.
— "Mais plus sérieusement, j'ai une autre prémonition à partager avec vous."
Le trio arrêta de mâcher et la regarda fixement.
— "J'aurais bien appelé, mais je savais que tu serais là ce matin."
— Eh bien, la dernière s'était en quelque sorte réalisée. "Qu'est-ce qui vous préoccupe ?" demanda Lucia.
— "Comme je l'ai déjà dit, elles peuvent parfois être un peu obscures", commença Zoé. "Mais j'ai vu un prince en chemise blanche. Il avait un gros objet plat ensanglanté dans sa main."
— "Un prince ensanglanté ? Et vous ne veniez pas de lire Hamlet, n'est-ce pas ?"
— "Lucia," dit Serge. "Sois gentille."
— "Je suis gentille. Je trie juste les faits."
— "Il était grand et sombre, mais je n'ai pas pu voir son visage. Il était dans l'ombre." Elle tapota un doigt sur sa lèvre inférieure. "Oh, et même s'il tenait un objet ensanglanté, il ne semblait pas menaçant." Zoé attrapa la chaise derrière elle et s’assit. "Je me sens un peu étourdie." Elle laissa tomber sa tête entre ses genoux.
— "Est-ce qu'elle va bien ? Doit-on appeler le médecin ?" demanda Lucia à son père.
Il secoua la tête. "C'est ce qui arrive parfois quand elle a une vision."
— "Papa !!"
— "Je sais. Je sais ce que tu penses, mais elle a plus souvent raison que tort." Il haussa les épaules. "Donc, je fais avec."
— "S'il vous plaît, arrêtez de parler", dit Zoé.
Tout le monde se taisait et faisait cercle autour d'elle. Elle leva la tête, respirant profondément, les yeux toujours fermés. Elle tendit la main vers Lucia et la jeune femme la prit. Ce faisant, les yeux de Zoé se sont ouverts. "Oh, ma chère, chère fille." Des larmes ont coulé sur ses joues. "Tu dois savoir que ce n'était pas ta faute."
— "De quoi... de quoi tu parles ?" s’exclama Lucia. D'une voix profonde, presque masculine, Zoé dit, "Laisse tomber, Pat. Vis ta vie."
Lucia lâcha la main de Zoé et fit un pas en arrière, regrettant soudainement d’être venue à la journée du bras de Venus. Les yeux de Zoé étaient devenus clairs. Elle essuya ses larmes et prit une profonde inspiration, en tendant à nouveau la main à Lucia.
Lucia refusa la main tendue. Serge toucha l'épaule de sa fille. "Tu penses à lui, n'est-ce pas ?"
Lucia recula d'un coup sec. "Ça suffit." Elle secoua la tête. "Je ne suis pas venue ici pour me connecter à un réseau de médiums." Elle se tourna vers la porte et dit : "Tu viens, Julien ? Ce meurtre ne va pas se résoudre tout seul."
Il fit un signe de tête à Serge et Zoé et rejoignit Lucia à l'extérieur.
— "C'était quoi tout ça ?"
— "Je ne veux pas en parler."
— "Qui est Pat ?"
Lucia laissa échapper une longue inspiration. "Vous n'allez pas laisser avec ça, hein ?"
— "Aucune chance."
— "Si je réponds à cette question, tu laisses tomber pour l'instant ?"
— "Oui, M'dame, je le ferai."
— "Pat est mon deuxième prénom, Patricia en fait." Lucia se frotta le cou. "Mon mari, Romain, est le seul qui m’appelait ainsi, Pat. Et il est mort il y a cinq ans." Elle leva les yeux vers Julien. "Papa a dû le dire à Zoé à un moment donné."
L'esprit de Lucia refusait d'envisager, même une seconde, la possibilité que l'esprit de son mari décédé parlait à travers Zoé.
Julien ne répondit pas. Au lieu de cela, il lui tendait la dernière part de gâteau. "Allons résoudre ce meurtre."
Une partie de David pensait que Romancing the Jewel devrait être annulé. Renvoyer tout le monde chez eux, rembourser les frais de location de salles, peut-être réessayer l'année prochaine. Cependant, cette partie était en train de perdre la bataille dans sa tête. Il avait soixante-quinze participants qui avaient voyagé de tous les coins du pays pour être ici et se connecter et apprendre de leurs auteurs préférés. Même si le pauvre Valentin n'était plus parmi eux, il y avait encore, parmi les plus célèbres, Isabelle Craysse, Judy McLean l’écossaise et Billie Harris la replète américaine. Connaissant Valentin, il aurait voulu que le congrès continue, ne serait-ce que pour que les gens continuent à parler de lui.
Il jeta un coup d'œil au manuscrit que Lucia et Julien lui avaient laissé et le ramassa.
« En vérité, mon amour, tu es celle que je désire dans les nuits les plus profondes et les plus sombres. Je ne pense qu'à toi, à ta crinière brillante, à ta poitrine généreuse et à tes hanches galbées, porteuses d'enfants. Tu es la plus douce des douces, une femme qui se tient au-dessus de toutes les autres. Que vous soyez grande n'a rien à voir avec ça. Votre comportement vous distingue. Vous êtes l'amour et le désir personnifiés ».
Ce texte était un désastre indéniable et ne ressemblait à aucun écrivain qu'il connaissait, heureusement. Pas si surprenant, cependant, puisqu'il mettait un point d'honneur à éviter les nouveaux venus. Surtout avec les médias sociaux. Depuis qu'il a annoncé le congrès il y a un an, ils ont tout fait : ils l'ont harcelé sur Twitter et Facebook et certains lui ont envoyé des messages privés contenant des notes érotiques et des parties de corps nus. Ou allons-nous ? Honnêtement, si ces gens passaient la moitié de leur temps à se concentrer sur leur art au lieu d'essayer d'attirer son attention, ils seraient tous des best-sellers. Qu'espéraient-ils gagner de toute façon ? Une relation d'un soir avec à la clé une recommandation pour un grand agent artistique, un galeriste ou un grand éditeur ?
Il se versa une autre tasse de café, rassembla ses papiers d'événements et rangea les chapitres dans sa mallette. Il y avait des rivalités entre les auteurs publiés, les artistes exposés, surtout au sommet lorsqu'ils se disputaient la place convoitée de numéro un, mais rien qu'il n'ait jamais imaginé ne pouvait conduire à un meurtre. Au diable l'avertissement du capitaine de s'occuper de ses affaires. C'était son congrès et il allait faire toute la lumière sur le meurtre de Valentin.
— "Julien, pourrais-tu vérifier les antécédents de M Desmaisons ? Assurons-nous qu'il n'y a pas de problèmes passés que nous devrions connaître."
— "Bien sûr, Capitaine." Il tourna sur sa chaise pour lui faire face.
— "Dustin Delmas, aussi, je pense. Rassemble autant de faits que possible avant de lui reparler."
— "Absolument. Je vais vérifier son alibi concernant son vol, aussi. Confirmer quand il est arrivé en ville." Julien tapa l'identité de Valentin dans les moteurs de recherche de la police mais rien d'extraordinaire n'apparut. Dustin c’était une autre histoire, apparemment. "Nous avons une accusation de violence domestique contre le jeune Delmas", dit-il. "Deux, en fait."
Lucia se leva et regarda par-dessus son épaule. "Wow. On dirait qu'il préfère résoudre les conflits avec des bouteilles de bière et des battes de baseball. Tu pourrais avoir raison, Julien. Le fils caché est la seule personne qui connaissait intimement les horaires de voyage de la victime et qui a pu changer de société de service de voiture. D'après ce que nous avons appris sur M Desmaisons, je ne le vois pas faire ça lui-même. Il aurait probablement considéré que c'était indigne de lui. Dustin aurait pu facilement arranger le meurtre et jeter le manuscrit pour brouiller les pistes. Nous devons trouver ce conducteur. Maintenant." Lucia attrapa son sac. "Allons au Mas d’en Meynes pour enquêter un peu plus."
Laisser Julien conduire permit à Lucia de se détendre pendant quelques minutes. Elle hochait la tête et saluait les passants, impatiente de s'installer correctement et de mieux connaître tout le monde, quand quelque chose attira son attention. —"Hey. Tu as vu ça ?"
Julien regarda autour d'elle. "Quoi exactement ?"
— "Dans la ruelle qu'on vient de traverser. J'ai cru voir du mouvement."
Julien vérifia dans le rétroviseur. Pas d'autres voitures autour, alors il fit un demi-tour rapide. Il ralentit quand il s’approcha de la ruelle. "Eh bien, regardez-moi ça."
Un adolescent blond d'environ 16 ans se tenait dans la ruelle, une bombe aérosol à la main, vaporisant quelque chose sur le mur de briques du magasin de meubles, un magasin faisant aussi un peu de brocante.
— "C'est quoi ce bordel", dit Lucia. "Du vandalisme en plein milieu de la journée ? Tu peux voir qui c'est ?"
Julien baissa la tête et regarda à travers la fenêtre latérale de Lucia. "Ce serait Mathéo Fouillas, si je ne me trompe pas."
— "Fouillas ? Comme dans Noémie Fouillas ?"
Julien hocha la tête. "Son neveu. Le frère aîné de Noémie, Will, et sa femme se sont séparés il y a quelques années. Elle et les enfants ont emménagé chez ses parents à Narbonne et il a suivi pour être près des enfants. Mathéo doit être en ville pour une visite. Lui et Martin étaient proches quand ils étaient petits et les problèmes semblaient toujours les accompagner." Il ouvrit la porte et sortit du SUV. "Hey ! Mathéo ! Viens par ici !"
Mathéo se figea, puis jeta la bombe de peinture et se précipita de l’autre coté du vieux bâtiment en briques.
— "Pourquoi est-ce qu'ils courent toujours ?" demanda Julien en se jetant après le gamin.
Lucia se précipita de l'autre côté du bâtiment, mais Mathéo restait introuvable.
Julien revenait, haletant. "Il a dû se réfugier dans l'une des boutiques. Pas d'inquiétude, cependant. C'est pas comme si Servet était une grande ville. Je finirai par le trouver."
— "Capitaine ! Un mot, s'il vous plaît ?" Le maire Lemercier appela depuis sa table à l'extérieur de Servet Glaces et Tartes, qui servait exactement ce que vous pensez avec un nom pareil. Il leur fit signe de la main. "J'ai dû obtenir la confirmation par les journaux télévisés qu'il y avait bien eu un meurtre, au lieu de m'adresser directement à mon nouveau capitaine."
Lucia allait vraiment devoir faire quelque chose à propos de cette femme des infos. "Je suis désolée. Noémie Fouillas nous a devancés. J'espérais trouver des réponses aujourd'hui avant de vous envoyer un rapport."
— "Nous travaillons sur une liste de suspects pendant que nous parlons", ajouta Julien. "Et nous sommes en route pour le Mas d’en Meynes pour parler à quelques personnes."
— "Je vois", dit le maire, en croisant ses doigts grassouillets. "Une chose pareille, un meurtre dans une petite ville qui n'en a pas vu depuis des années, peut devenir très vite incontrôlable et créer la panique et le chaos." Il se pencha. "Surtout avec un journaliste qui ne semble pas avoir beaucoup de limites."
Lucia hocha la tête. "Vous êtes familier avec le travail de Noémie, alors, vous savez à quoi nous sommes confrontés."
— "Disons qu'elle et moi n'avons pas toujours vu les choses du même œil. Mais, je tiens à vous rappeler que c'est une année électorale, donc je dois faire attention à la perception du public encore plus que d'habitude." Il se leva et jeta quelques euros sur la table. Il agita un doigt entre Lucia et Julien. "Ne me laissez pas obtenir ma prochaine info par le journal régional de six heures."
— "Oui, monsieur", dit Lucia. Elle n'aimait pas ce sentiment de soumission à la politique, mais elle devait accepter que cela faisait partie de son travail maintenant. Une partie difficile et ennuyeuse de son travail et elle allait devoir travailler dur pour l’accepter. "Compris. Je ne laisserai pas cela se reproduire."
— "Très bien, alors. Je vous verrai à la réunion de la mairie ce soir. Soyez prête avec une mise à jour des infos", dit le maire Lemercier en partant.
— "On dirait qu'on n'est pas sur la liste des gens favoris du maire", dit Julien.
— "On ne l'est pas." Et ce Grâce à Noémie Fouillas, ajouta Lucia en silence.
Chapitre 10
Lucia et Julien arrivèrent au Mas d’en Meynes juste au moment où le premier atelier se terminait. Les participants envahissaient le petit hall d'entrée et, bien qu'ils profitaient de la pause pour se rafraîchir et consulter leurs e-mails, il y avait une certaine nervosité. Plusieurs d'entre eux se rassemblaient en petits groupes et, alors que Lucia passait devant eux, elle pouvait entendre les murmures " Valentin ".
— " Bonjour, officiers ", dit David en s'approchant. "C'était sympa de discuter avec toi hier soir, Lucia".
Julien regarda de Lucia à David. "Excusez-moi ?"
— "Ce n'est rien", dit Lucia. "Nous étions au Picasso Bar au même moment, c'est tout."
Les sourcils de David se levèrent. "Vous êtes là pour de nouveaux interrogatoires ?" demanda-t-il.
— "Absolument", répondit Lucia. "Avez-vous vu Mme Delmas ou Mme Vernier ?"
— "Vous ne pouvez pas avoir gobé l'idée que Sophie a tué Valentin. C'est impossible."
— "Nous devons suivre toutes les pistes, David", dit Julien. "Alors, tu les as vues ?"
— "Eh bien, Sophie vient de terminer un exposé sur la recherche du bon agent artistique, elle est dans la salle de réunion là-bas." Il montra du doigt le côté fleuve du Mas d’en Meynes. "Je n'ai pas vu Dustin depuis qu'il a quitté ma chambre hier soir vers 20 heures. Il était encore assez bouleversé, comme vous pouvez l'imaginer."
— "Julien, pourrais-tu parler à Mme Vernier pour savoir où elle était quand le meurtre a eu lieu ?"
— "Avez-vous l'heure de la mort ?" demanda David.
Lucia tourna 70 fois sa langue dans sa bouche avant de répondre. Elle savait que David n'était pas le meurtrier, mais il pourrait avoir plus d'informations que ce qu'il partageait déjà. Il valait mieux continuer à s’en faire un ami pour le moment. "Selon le médecin, quelque part entre 9 heures et minuit mercredi soir", dit Lucia. "Julien, je te retrouve ici dans le hall après avoir parlé à Dustin."
— "Je viens avec vous", dit David. "Je vais vous montrer sa chambre."
Lucia haussa les épaules. "Tant que vous ne vous mettez pas en travers du chemin." David la regarda de travers alors qu'ils marchaient dans le couloir.
— "Je vous vois", dit-elle.
Il sourit. "Peu de choses vous échappent, n'est-ce pas ?"
— "C'est mon travail de tout voir. Ne jamais négliger les pouvoirs de l’observation." Ils tournèrent dans un couloir secondaire. "C'est quelque chose que papa m'a appris, et ça m'a bien servi."
Ça, et le fait que les méchants ne naissaient pas mauvais. Parfois, la vie les entraînait sur cette voie négative. Elle en avait certainement vu assez pendant son séjour à Marseille. De bons enfants avec des débuts décents qui avaient pris un mauvais virage et n'avaient jamais été en mesure de se redresser.
David s’arrêta devant la chambre de Dustin et frappa à la porte.
Un Dustin débraillé, au visage rouge et portant un pyjama en soie orange est apparu. "Quoi ?" dit-il
Lucia fit un pas en arrière pour laisser les vapeurs d'alcool s'échapper. "J'ai encore quelques questions à vous poser. Pouvons-nous entrer ?"
Dustin ouvrit la porte entièrement, puis partit s’asseoir sur le bord du lit. "Je ne pense pas qu'il y ait autre chose que je puisse vous dire." Elle attrapa un verre d'eau et un flacon d'aspirine sur la table de nuit.
— "Vous avez un passé de violence domestique."
— "S'il vous plaît, c'est une vieille histoire." Il lutta avec le couvercle du flacon d'aspirine, le tendit à David qui l'ouvrit facilement et en versa quelques comprimés dans sa main. "Certaines personnes ne comprennent pas qu'elles doivent vous laisser tranquille jusqu'à ce que vous les frappiez avec une bouteille de bière." Il prit une gorgée d'eau pour faire passer les pilules. "Ou deux."
— "Dustin, vous devriez arrêter de parler," dit David. "Jusqu'à ce que vous puissiez engager un avocat, de toute façon."
Lucia fronça les sourcils en le regardant. "M. Steiner aurait raison si je vous arrêtais. Pourtant, si vous n'avez rien à cacher, alors répondez simplement à mes questions."
— "Je n'ai pas besoin d'un avocat." Dustin jeta un coup d'œil dans la pièce. "J'ai besoin d'un autre verre."
— "Ecoutez, Lucia, il n'est manifestement pas en état de vous parler en ce moment", dit David.
— "Qu'est-ce que vous êtes pour lui ? Son prince charmant ?" demanda Lucia. Alors que les deux derniers mots sortaient de sa bouche, la prophétie de Zoé parlant d'un prince sanglant, gros couteau à la main, revint. Merde. Et non. Il n'y aurait pas de prophéties se réalisant aujourd'hui. "En tant qu'assistant, tu as réservé la limousine de l'aéroport ?"
— "Eh bien, oui. Pourquoi ?"
— "Les registres montrent qu'il y a eu un changement de compagnie."
— "Oh, ça. J'ai reçu un coupon dans mon mail quelques jours avant le congrès pour trente pour cent de réduction avec cet autre service." Il attrapa son téléphone et fit défiler les messages. "Tiens." Il montra le téléphone à Lucia. "Pujol Service Auto. Soi-disant THE Uber du coin." Elle haussa les épaules. "Du moins, c'est ce que dit la publicité. Même s'il était plein aux as, papa a toujours aimé les bonnes affaires, alors j'ai changé de compagnie. Et alors ?" Dustin se frotta les yeux. "Attends. Vous pensez qu'ils ont quelque chose à voir avec le meurtre ?"
— "Nous vérifions toutes les pistes. Puis-je revoir l'email ?"
Dustin donna son téléphone à contrecœur. Lucia se transféra l'email ainsi qu’à Julien avant de le rendre.
— "On a fini ?" demanda Dustin.
— "Une dernière chose, puis je m'en vais."
— "Je ne sais pas ce qu'il y a d'autre à te dire. Vous ne voyez pas que je suis en deuil ?" Il attrapa la bouteille de tequila sur le sol à côté du lit, puis la rejeta quand il réalisa qu'elle était vide.
— "Vous avez dit que vous étiez dans un avion lorsque le meurtre a eu lieu, mais nous ne vous avions donné aucune précision concernant l'heure." Lucia soutint le regard de Dustin. "Combinez cela avec le changement de dernière minute des services de voiture, eh bien, je suis sûr que vous pouvez voir comment cela pourrait ne pas être suspect."
— "Oh, mon Dieu. Je n'ai pas tué mon père. Le journaliste de la télé a dit qu'il avait été trouvé hier matin, donc j'ai supposé que c'était à ce moment-là que c'était arrivé. J'étais dans un avion hier matin. Et le coupon explique le changement de voiture." Dustin se leva et commença à fouiller la pièce. "Il n’y a rien de plus grave que ça, à part que je ne trouve pas l'autre foutue bouteille de tequila."
— "Très bien, alors. J'ai terminé pour le moment. Mais ne quittez pas la zone sans m'en parler ou sans parler à l'adjoint Josep."
— "Ne vous inquiétez pas." Dustin montra une bouteille non ouverte de Fortaleza Anejo. "Je serai là au moins aussi longtemps que celle là durera."
Lucia et David quittèrent la pièce.
— "D'après mes prévisions, il aura vidé cette bouteille avant le déjeuner", dit Lucia.
— "Je vais le surveiller comme je peux," dit David. "Et je demanderai à la réception de me prévenir s'il essaie de partir."
— "J'apprécie, mais ce n'est pas votre travail de surveiller Dustin." David s’arrêta de marcher . Lucia lui faisait face. David prit quelques secondes pour répondre. La tension entre eux était montée d’un ton. "Valentin était quelqu'un que je connaissais." Il fit un signe vers les salles de réunion. "C'est de ma faute s'il est venu à Servet en premier lieu, et je vais m'assurer que nous allons faire la lumière sur qui a fait ça."
— "Il n'y a pas de nous", dit Lucia. Elle se retournait pour partir quand Julien s’approcha. "Quelque chose sur Sophie ?"
— "Son alibi a été vérifié. Elle était dans la salle à manger du Mas d’en Meynes pendant une partie de la soirée. Puis ici, dans le hall, à discuter avec les auteurs. Mme Vernier était très visible," dit Julien. "En soi, cela pourrait aussi indiquer une complicité. Elle aurait pu engager quelqu'un et s'assurer d'avoir un alibi pour écarter tout soupçon à son égard."
— "Oh, s'il vous plaît", interjeta David. "Sophie est un agent d'artistes de plus de 60 ans, elle fait 1m60 et 50 kg toute trempée. C'est une chieuse, mais elle ne tue les gens qu'avec ses mots. Croyez-moi, je le sais."
— "David ! Je t'ai cherché partout !" Isabelle Craysse criait en s'approchant du groupe. "Tu t'es caché de moi ?" Lucia grimaça. La femme faisait des clins d'œil à David en mettant ses énormes seins en avant. Il n'y avait rien de subtil ici. Isabelle glissa son bras autour de la taille de David. "Il faut qu'on parle, mon ourson". Elle le tirait vers elle, mais il a tenu bon.
— "Comme tu peux le voir, Isabelle, je suis un peu occupé en ce moment. Avec la police." Se dépêcha de dire David
— "Eh bien, ce n'est pas comme si j'étais connu pour mes manières, n'est-ce pas ?" Elle regarda Lucia et Julien. "Vous pouvez le récupérer plus tard. David et moi avons des affaires personnelles à régler." Elle tapota sa joue. "C'est-à-dire, s'il veut toujours que je présente mon atelier de romance gothique demain."
David céda. "Le devoir m’appelle, officiers. Je vous ferai savoir si quelque chose change par ici."
Lucia regarda Isabelle et David s'éloigner, la femme plus âgée se penchait sur lui et riait bruyamment. De toute évidence, il y avait une histoire entre eux. Elle devrait faire une recherche sur internet, découvrir l'histoire de cette femme et la place de David. Son estomac se serra, et cela ressemblait un peu à de la jalousie, mais elle ne pouvait pas en être certaine car cela faisait longtemps qu'elle n'avait pas ressenti une telle chose. Non. Non. Non. Je ne prendrai pas cette voie. Je ne suis pas intéressée par le professeur. SBG, elle se le rappelait.
— "Il n'y a pourtant qu'un seul type d'affaire qui l'intéresse," dit malicieusement Julien.
— "Si tu dis manigance, je te descends moi-même." S’énerva Lucia en posant sa main sur son étui à pistolet.
Julien sourit. "Trop facile. Beaucoup trop facile."
Lucia secoua la tête et sourit. Julien était définitivement un bon gars. Et il apprenait rapidement comment gérer une enquête sur un meurtre. "As-tu apporté la liste des participants ?"
— "Oui", dit Julien, en sortant un papier plié de sa poche de poitrine. "J'ai croisé les heures d'enregistrement du Mas d’en Meynes et du congrès. Nous avons environ une douzaine de personnes qui sont arrivées dans la fenêtre de temps que notre meurtrier aurait pu avoir. En supposant qu'ils soient effectivement là et participent au week-end."
— "Et en supposant que ni Sophie ni Dustin ne sont les meurtriers." Lucia prit une grande inspiration et la relâcha lentement. "Trop de suppositions et pas assez de faits à mon goût. Voyons si quelqu'un a des choses à dire sur ces personnes." Lucia était en train de trier la liste des personnes à interroger quand quelqu'un se mit à crier juste avant un énorme bruit de verre brisé.
— "Espèce de salaud ! J'espère que tu pourriras en enfer !" Lucia et Julien courraient vers les cris et découvrirent David et Isabelle en train de se battre. Il tenait ses avant-bras loin de son corps alors qu'elle poussait contre lui. Lucia se mit entre eux, face à David.
— "Qu'est-ce qui se passe ici?" cria Lucia.
— "Tu vas avoir le tien, Julie. Attends un peu pour voir."
Julie ? Elle ne se souvenait de personne de ce nom sur la liste des participants. Lucia pensa qu’elle devrait vérifier ça plus tard. "Julien, tu veux bien accompagner Mme Craysse dehors pendant que je parle à David ?"
— "Venez, madame. Allons prendre l'air pendant que le capitaine discute de la situation avec David."
— "Vous voulez ma version de l'histoire." Isabelle fixa David. "Il n'est pas celui que vous pensez. Il est louche comme l'enfer." Elle le poussa avant de laisser Julien l'emmener. "Ne croyez pas ce qu'il dit."
— "Je répète, qu'est-ce qui se passe ? Et qui est Julie ?"
— "Rien. Personne. Une amie écrivain commun qui n'est même pas là. N'en faisons pas tout un plat."
— "Excusez-moi, mais une femme qui vous crie des obscénités pendant que vous lui tordez les poignets, c'est grave. Et elle a dit que vous étiez louche. Ce n'est pas une bonne chose pour vous", dit Lucia.
— "Vous êtes une personne intelligente. Regardez ça du point de vue d'un flic." "Croyez-moi, ça a été gonflé hors de proportion." David secoua sa tête. "Isabelle n'aime pas qu'on lui dise non. Et je lui ai dit non."
— "Concernant ?"
—"Est-ce que je dois vous l'épeler ?" Il la regarda fixement. "Utilisez votre imagination. Si vous en avez une."
— "Laissez-moi vous l'expliquer clairement. Soit vous répondez à mes questions, soit je vous emmène pour trouble à l'ordre public. Eventuellement une accusation d'agression si Isabelle veut en déposer une."
— "Bon sang, Lucia. Il n'y a aucune raison d'être belliqueux." David redressa ses épaules et regarda ailleurs. "Isabelle cherche à s'envoyer en l'air. Par moi. J'ai dit non. Elle ne l'a pas pris gentiment et, eh bien, vous avez vu le résultat." David établit un contact visuel. "C'est assez clair pour toi ?"
Lucia toussa dans sa main pour étouffer un rire. Puis elle pensa que si la situation était inversée, et qu'elle parlait à une femme qui avait été abordée avec des demandes de sexe, le scénario serait totalement différent. Elle redevint sérieuse. "Ok," dit-elle. "J'ai compris. Vous voulez porter plainte ?"
— "Quoi ? Non ! Pas de plainte." David passa une main dans ses épais cheveux noirs et prit une inspiration. "Peut-on juste laisser tomber ? J'aimerais vraiment oublier ce qui s'est passé."
Lucia commença à répondre quand la jeune femme qui surveillait la table des friandises s'approcha.
— "J'ai tout vu, si vous avez besoin d'un témoin." Elle leva les yeux vers David, bouche bée. Puisqu'il était l'un de ces hommes que certaines qualifieraient de beaux et robustes — pas elle, bien sûr —elle devina qu'il devait avoir beaucoup de sollicitations. "C'était entièrement la faute de Mme Craysse. Elle s'est pratiquement jetée sur lui. Avec sa forte poitrine et tout le reste. On aurait dit que son corsage était sur le point de se déchirer !"
— "Et vous êtes ?" demanda Lucia.
La brune rondelette tendit la main. "Anaëlle Greef. Bénévole au congrès et auteure de romans d'amour. Je travaillais aux inscriptions, mais depuis que c'est terminé, je suis maintenant à la table des cadeaux. J'entends pas mal de conversations, si vous voyez ce que je veux dire."
— "Je pense que oui", dit Lucia. "Avez—vous entendu quelque chose en particulier, peut-être concernant M Desmaisons ?"
— "La plupart des gens sont tristes de sa mort." Anaëlle secoua la tête. "C'est vraiment bouleversant, n'est-ce pas ?"
Lucia approuva de la tête. "Autre chose, en dehors de ces réactions normales?"
— "Eh bien, j'ai entendu certains auteurs faire pratiquement la fête." Anaëlle se pencha et murmura : "Je ne pense pas qu'ils l'aimaient beaucoup." Elle se pencha en arrière et reprend une voix normale. "Et j'en ai entendu plusieurs dire qu'ils espéraient que la nouvelle de la mort de M. Desmaisons mettrait en lumière l'industrie de la romance et stimulerait les ventes de leurs propres livres. Même si ce n'est pas une mise en lumière très positive, étant donné le meurtre et tout. Tout est bon pour vendre des livres. Du moins, c'est ce que j'ai entendu."
C'est un angle que Lucia n'avait pas envisagé. Alors qu'elle s'intéressait au lien avec les agents, elle n'avait pas pensé aux rivalités dans la communauté des artistes contemporains. "Connaissez-vous le nom de l'un de ces artistes opportunistes ? Ou les reconnaîtriez-vous si vous les revoyiez ?"
— "Désolé, je n'ai pas vraiment vu de visages car la table des goodies est toujours la plus fréquentée."
— "Merci d'avoir partagé ces informations avec nous", déclara Lucia en remettant sa carte à Anaëlle. "S'il vous plaît, faites-le-moi savoir … au cas où vous entendiez quelque chose d'autre."
Lucia se tourna vers David. "Un mot s’il vous plait ?" Il la suivit dans un coin tranquille du hall. "Avez-vous remarqué quelqu'un qui était particulièrement heureux de la mort de Valentin ?"
— "Dans n’importe quel secteur, vous avez des personnalités qui ne s'accordent pas tout à fait. Mais je connais personnellement la plupart des auteurs de romans à succès, et je n'ai pas été capable de faire le rapprochement entre deux et deux et de les assimiler à un meurtre." Il sortit le manuscrit de sa mallette. "Et j'en ai fini avec ça, aussi difficile que ça ait été. Cette écriture ne m'est pas familière, même de loin."
Lucia lui prit les papiers. "J'apprécie votre coup d'œil la-dessus. Si quelque chose vous revient, appelez-moi." En s'éloignant, elle ajouta : "Et mon conseil ? Essayez de ne pas vous battre avec d'autres participantes. Je comprends que vous n'ayez rien fait de mal, mais ça n’est jamais la solution."
Chapitre 11
C'était presque la fin de la journée de travail quand Lucia vérifia sur sa montre. Chez Claude serait ouvert encore quarante-cinq minutes. Juste assez de temps pour y faire un saut avant d'aller à la réunion de la mairie. Elle ferma son ordinateur portable et le rangea dans son sac à dos.
— "Tu restes un peu ?" demande-t-elle à Julien.
— "Ouais, je vais travailler jusqu'à ce qu'il soit temps d'aller à la mairie. J'ai pensé que je pourrais finir les recherches que je fais sur les artistes contemporains. Je n'ai encore rien trouvé, mais j'ai toujours de l'espoir."
— "Très bien. Je te verrai à la réunion."
— "Bien sûr", dit Julien.
Lucia mit le sac à dos sur son épaule et traversa la rue pour se rendre au magasin de son père. Il lui fallait de la peinture pour le mas. Des couleurs vives, de plage, pour le réveiller un peu. Des produits de nettoyage et une poubelle, aussi. La cloche de porte sonna quand elle entra.
— "Je suis à vous dans une minute", lança Serge depuis l'arrière du magasin.
Lucia sourit. Même si cela ne faisait que quelques jours, c'était bon d'être de retour, de renouer avec son père et cette ville. Marseille a certainement ses avantages de grande ville, mais le Pech l'a toujours attirée. Son eau et son rivage étaient indéniablement dans son sang. Elle serait peut-être revenue plus tôt si elle n'avait pas été obsédée par la recherche du meurtrier de Romain. Après cinq longues années, son meurtre était considéré comme une affaire classée et elle était pratiquement seule lorsqu'il s'agissait de ressources officielles. C'était pour le moins frustrant. Elle n'avait pas l'intention de laisser l'assassin de son mari s'en sortir. Mais l'occasion s’était présentée de nouveau sous la forme du poste de capitaine et sa partenaire Aïssatou l'avait convaincue de tenter sa chance. Romain aurait voulu qu'elle le fasse. Elle le savait. C'était difficile de partir. Encore plus difficile de mettre son enquête en veilleuse, mais son amie avait raison. Rentrer à la maison et mettre un peu de temps et de distance sur les choses ; peut-être que cela aiderait. Aïssatou avait promis d'être les yeux et les oreilles de Lucia en ville et, comme elle l'avait souligné, il y avait Internet, Skype ou Zoom pour la recherche et le partage d'informations. Lucia soupira. Il fallait qu'elle appelle son amie. Ce serait bien de rattraper le temps perdu.
Serge se dirigea vers elle, la tête basse, en s'essuyant les mains sur un chiffon. "Comment puis-je vous aider ?" Il leva les yeux. "Lucia !"
Son visage s’éclaira lorsqu'il lui ouvrit les bras et elle hésita. Sa joie initiale de voir son père était toujours là, mais tant de choses avaient passé entre eux au fil des ans — ces vieux sentiments de ressentiment et de colère traversèrent sa conscience. C'était sa faute à lui si elle avait dû quitter Servet en premier lieu. Sans son caractère, Antonia ne l'aurait pas quitté. Il n'avait jamais été violent ou abusif, ça avait juste toujours été si difficile de dialoguer ou de raisonner avec lui, il insistait toujours sur le fait que sa façon de faire était la meilleure. L'unique solution. Ça rendait sa mère folle. Inflexible. C'est ce qu'Antonia disait toujours. "J'ai épousé un homme inflexible." Même si Lucia devait admettre qu'il avait l'air plus détendu maintenant que Zoé faisait partie de sa vie. Pourquoi s'était-il tant disputé avec Antonia alors qu'il semblait si heureux avec Zoé ? S'adoucissait-il avec l'âge ? Ou peut-être parce que justement Zoé et lui étaient complètement opposés, alors que maman et lui étaient si semblables ? Ce dont elle était sûre, c'est que Serge n'aurait pas cru à ces histoires de médium il y a vingt ans, donc quelque chose avait définitivement changé chez lui.
Il laissa tomber ses bras. "Qu'est-ce qu'il y a ?"
Lucia fit un pas en arrière et roula ses épaules, étirant la tension. "J'ai besoin de trucs pour le mas. J'aurais aussi besoin d'une oreille attentive."
— "L'affaire de meurtre ?"
—"L'affaire de meurtre."
—"Ça ne fait que deux jours. Toi, plus que quiconque, sait que ces enquêtes prennent du temps."
— "Je sais. Et je sais que j'ai dit que je m'en occupais, mais le temps ne joue pas en ma faveur, papa. On est mardi soir et le congrès se termine samedi."
— "Viens, je vais te servir un café et tu pourras me dire ce que tu penses."
— "Un café, ce serait génial." Elle le suivit jusqu'au fond du magasin et accepta avec reconnaissance une tasse de l'infusion fumante. "Merci." Elle prit une gorgée. Noir et fort, exactement comme elle l'aimait.
— "Parle-moi", dit Serge.
— "Je crois qu'il y a un lien certain entre le meurtre et le congrès. Mais nous n'avons que des hypothèses, rien de concret. Et je ne peux pas forcer soixante-quinze personnes à rester en ville pendant que nous travaillons sur l'affaire. Tu peux voir mon dilemme."
Serge dodelina "Tu penses que le meurtrier est parmi les invités ?"
— "Peut-être. Je ne suis pas sure, mais c'est la meilleure piste que j'ai pour le moment."
— "As-tu pu suivre les déplacements de la victime depuis son arrivée en ville jusqu'au moment où vous l'avez trouvée ?". Il tira un tabouret et se percha dessus.
— "Julien travaille avec l'aéroport de Perpignan pour obtenir des images de vidéosurveillance. La route principale entre Le Boulou et Perpignan est bien suivie mais pas de bout en bout, l’autoroute aussi. À ce moment, tout ce que nous savons sur le service de limousine est qu'il a été changé à la dernière minute par l'assistant de M Desmaisons." Elle a pris une autre gorgée. "Qui se trouve être aussi son fils caché."
— "Vraiment ?" Serge secoua la tête. "C'est important ça, n'est-ce pas ?"
— "C'est certain. Une des théories sur lesquelles je travaille fait du fils le coupable ou au moins le responsable, le complice si tu veux, mais vu ce que j'ai observé de ses habitudes de consommation d'alcool, je ne suis pas sûre qu'il aurait les moyens de monter un tel projet." Lucia termina son café et posa la tasse sur le comptoir en contreplaqué.
Il sourit "A quoi d'autre penses-tu ?". "Parce que je sais que tu as plus d'une théorie."
— "J'en ai une autre, mais rien d'étoffé. Nous devons d'abord trouver le chauffeur et obtenir des réponses à certaines questions."
— "Ecoute, il y a beaucoup à dire sur un bon et solide travail de police, mais n'oublie pas de faire confiance à ton instinct, Lucia. Il a toujours été bon. Je suis sûr que tu vas rassembler les pièces du puzzle. Et je suis là si tu as besoin de moi."
— "Merci, papa. J'apprécie ça."
Il se pencha. "Et ne laisse pas cette journaliste te déstabiliser."
— "Noémie ? Je t'en prie. Elle n'est rien pour moi, c’est juste comme une sale mouche bourdonnante."
— "oh-oh ! Je me souviens de toutes les fois où elle t'a reproché des choses qu'elle avait faites elle-même. Tu étais une vraie bonne amie, tu l'empêchais de s'énerver. Peu importe combien de fois j'ai enfermé son père, il est toujours retourné boire et donner des coups de pied au derrière de ceux qui l’emmerdait." Serge secoua sa tête. "Et je sais qu'elle ne t'a jamais rendu ta gentillesse mais qu'elle s'est toujours retournée contre toi. C'est parce que tu étais une personne sûre, Lucia, elle, elle était toujours en recherche d’attention et très peu sure de ses qualités."
— "Tu prends des cours de psychologie maintenant, papa ? Honnêtement, je n'ai pas besoin de ressasser tout ça. Elle n'est pas dans mes pensées le moins du monde."
— "Alors, continues comme ça." Serge lui fit signe de le suivre. "Maintenant, allons te chercher de la peinture. À quoi tu pensais ?"
— "Je sais que c'est un cliché, mais je voudrais une maison de plage. Blanc, turquoise, bleu sarcelle. Peut-être un peu d'orange pour la chaleur."
— "Quand je t'entends parler comme ça, ça me rappelle tellement Antonia. Elle avait l'œil." Il soupira, une ombre de douleur passant sur ses traits, puis il sembla retrouver son calme et se fendit d'un sourire. "Tu es la fille de ta mère."
— "De mon père, aussi", dit Lucia avec une boule dans la gorge. Un jour, elle lui parlerait de maman, mais ce jour n'était pas arrivé. S'il y avait une chose qu'elle avait apprise de ses parents, et de sa vie avec Romain, c'est que les relations sont compliquées. Même l'amour le plus profond ne peut pas maintenir le bateau stable dans une mer agitée. Elle lia son bras au sien alors qu'ils marchaient vers la zone de peinture. "J'aime à penser que j'ai le meilleur des deux mondes." Lucia déposa ses achats dans son SUV de patrouille et se dirigea vers la Mairie, pas loin de chez Claude et quasiment adjacent au poste. Il était sept heures et il ne faisait pas encore assez sombre pour déclencher les lampadaires en fonte qui entouraient la place de la ville. Elle traversa le superbe patio, monta les marches en pierre bien usées et entra dans le bâtiment. Construite dans les années 1920, la structure privilégie le style Art déco, avec des lignes épurées, des formes arrondies modernes pour l'époque, des fleurs de lotus stylisées et un mélange de pierre, de bois et de bronze. Les portes étaient hautes et ornementalement sculptées, et elle passa sa main sur le chêne, encore chaud du soleil de la journée, alors qu'elle franchissait le portail. Le couloir était bondé, les gens s'agitaient partout, avec plus d'un regard sur elle alors qu'elle entrait, et une tension certaine dans l'espace, qu'elle attribuait aux récents événements. Son espoir ce soir, cependant, était d'apaiser les craintes et d'encourager chacun à poursuivre sa vie. Enfin, du mieux qu'ils pouvaient. L'hystérie n'a jamais rien résolu et, selon l'expérience de Lucia, ne faisait qu'empirer les choses.
M. Domici fit un pas en avant de Lucia et s’arrêta. Il planta sa canne et se pencha en avant. "Qu'allez-vous faire de ce tueur, mademoiselle ?"
— "Mademoiselle ? Ecoutez..."
— "Oh, je sais. Les néo-libéraux n'aiment pas qu'on les appelle comme ça." Il plissa les yeux. "C'est quoi votre nom déjà ?"
— "Lucia Pretti. Je suis votre nouveau capitaine de police."
— "Oh, ouais, ouais. Vous avez brisé la file d’attente Chez Claude. Je me souviens de vous maintenant. Il semble que votre temps serait mieux employé à traquer de dangereux tueurs qu'à manger tous les bras de Venus." Il tapa sa canne contre le sol pour marquer son mécontentement.
— "Je n'ai pas mangé tout le bras de Venus", dit Lucia. "Qu'est-ce que vous avez tous avec votre bras de Venus ?"
— "C'est une tradition, voilà ce que c'est ! Vous, Mlle Pretti, vous perturbez nos traditions." Il renifla. "Comme la tradition d'une ville sans meurtre."
— "Capitaine. Par ici," Julien appela par-dessus le vacarme de la foule. Il jonglait avec un beignet et une limonade dans une main et lui faisait signe de l'autre. "J'ai besoin de vous parler."
Béni soit Julien, il la sauvait. "On se voit à l'intérieur, M. Domici." Lucia rencontra l'adjoint là où il se tenait à la table du snack. "Merci pour le sauvetage", dit Lucia. "M. Domici est comme un chien avec un os. Il peut être, hum, difficile de s'en extirper quand il se déchaîne." Elle prit une bouteille d'eau dans une glacière et dévissa le bouchon. Les deux se tournèrent de façon à ce que leur dos soit contre le mur pour observer la foule. Lucia leva la bouteille d'eau en signe de salut. "J’apprécie."
— "Merci. Alors, vous pensez que le tueur est ici ?" demanda Julien.
— "Ce serait osé pour lui, mais ça pourrait arriver." Elle prit un verre et remit le bouchon en place. "Vous connaissez ces gens mieux que moi. Est-ce que quelqu'un vous a dit quelque chose de particulier ?"
— "Comment ça ?"
— "Des activités suspectes signalées ? Des choses qui sortent de l'ordinaire ? Ce genre de choses. Vous savez, tous ces trucs pour lesquels ils pourraient vous parler plus comme un ami que comme un flic."
Lucia fit un signe de tête à un jeune couple avec une poussette qui passait devant lui.
— "Rien de plus que des réflexions de peur mélangées à l'espoir que ce soit un cas isolé". Julien secoua la tête. "Vous savez, les gens ne verrouillent pas tous leurs portes ici."
— "Wow. Je pensais qu'avec tous les touristes ces dernières années, la fermeture des portes serait une évidence."
— "Les Catalans et les Servetans en particulier sont un peuple confiant."
— "De toute évidence." Lucia regardait sa montre et s’éloigna du mur. "Allons-y. Il est temps d'y aller."
Julien fourra sa serviette dans sa tasse vide et la jeta dans la poubelle. "Tu es prête pour ça ?"
—"Je déteste la politique et je déteste jouer aux jeux qui vont avec, mais je ferai tout ce qu'il faut pour apaiser les craintes. Mon but ce soir est de rassurer tout le monde sur la sécurité de la communauté et de sortir d'ici avec ma santé mentale intacte."
— "Objectifs validés", dit Julien. "Surtout la partie "santé mentale".
Il lui tenait la porte et ils entrèrent dans la salle de réception de la mairie. Le brun foncé des boiseries et du mobilier, combiné au bourgogne profond de la moquette et du capitonnage, créait une atmosphère solennelle, sans doute ponctuée par le récent meurtre. Le maire Lemercier était déjà installé dans le fauteuil central, sonnette en main, du café et plusieurs beignets étalés devant lui. Sa femme était assise à la table de l'huissier à gauche, un bloc de papier posé sur la table pour prendre des notes. Noémie et son équipe étaient à droite, sur des bancs, micro en main et caméra prête à tourner. D’autres journalistes, micros en main, restaient debout prêts, sans doute, à sauter sur toute personne souhaitant donner quelque information sur le meurtre. Sérieusement, qu'est-ce que ces journalistes de villes faisaient dans une réunion de petite ville ?
Bien sûr, Lucia connaissait la réponse avant même d'avoir fini de former sa pensée. Noémie était là pour la discréditer. Ils étaient adultes maintenant. Pourquoi diable cette femme ne pouvait-elle pas laisser le passé derrière elle et aller de l'avant ? Le maire fit à Lucia de le rejoindre. Elle s’excusa de passer à travers la foule d'environ soixante personnes et se dirigea vers la table d’honneur. Il couvrit le micro d'une main et demanda : "Y a-t-il quelque chose de nouveau que je devrais savoir avant que nous commencions ?"
— "Rien depuis notre dernière conversation", répondit Lucia. "Je suis toujours toutes les pistes potentielles." Il hocha nerveusement la tête.
— "Ok, alors. Je vais discuter de quelques affaires générales, de quelques nouvelles règles concernant le nourrissage des oiseaux et autres, puis vous allez prendre les devants et mettre tout le monde au courant de l'enquête. Et ne vous retenez pas. Je ne veux pas que les gens ici m'accusent de cacher des choses."
— "Ecoutez, je ne pense pas que ce soit une bonne idée de tout dire à la ville entière. Ça pourrait compromettre notre travail."
— "Ok, ok. Assurez-vous juste de leur en donner assez, avec quelques bêtises supplémentaires pour qu'ils puissent se détendre." Il leva son regard vers elle. "Cet incident ne va pas compromettre ma candidature à la réélection. Compris ?"
Lucia s’hérissa. Elle ne pensait pas que quiconque en dehors du congrès fut en danger, mais elle n'était pas non plus prête à écarter cette idée. Elle voulait demander au maire si conserver ses voix était plus important que d'assurer la sécurité des gens.
Au lieu de cela, elle répondit, "Tout à fait". Elle quitta la table pour aller s'asseoir avec Julien et remarqua que David s’était lui appuyé contre le mur au fond de la pièce. Ses bras étaient croisés et son visage, indéchiffrable. Il inclina légèrement la tête en signe de reconnaissance. Ou était-ce un jugement négatif ?. Lucia ne pouvait pas en être certaine. L'énergie dans la pièce était remplie de négativité, alors elle décida de se tourner du côté de la foule et de l'ignorer.
— "Je vois à votre mâchoire que votre conversation avec le maire ne s'est pas très bien passée," dit Julien.
— "Il a l'air de ne pas savoir où se trouve son devoir."
— "A propos de ça. J'ai grandi avec certains de ses petits enfants. Il est plus à même de s'occuper des problèmes hors crise, c'est là qu'il brille vraiment, comme l'emplacement de la nouvelle aire de jeux, plutôt que de s'inquiéter des meurtriers qui se déchaînent." Il prit une bouchée de son beignet glacé. "Donne-lui un peu de temps. Il finira par se faire à vos habitudes de grande ville."
— "Je suis tout à fait d'accord", dit David en s'asseyant derrière le couple de flics.
— "Tu vois ? Même le professeur pense que je suis dans le coup."
Lucia regarda vers le ciel et laissa échapper un souffle. Comment avait-il fait pour se retrouver aussi silencieusement derrière eux ? Ces deux gars-là seraient sa mort, elle pouvait le voir maintenant. Mettez-ça sur ma pierre tombale. Tuée par les dos amigos et leur admiration mutuelle.
Elle prit une gorgée d'eau, son bras bascula alors qu’un coup frappait son coude . La boisson éclaboussa son pantalon. "C'est quoi ce bordel ?"
— "Oh, je suis vraiment désolé, Lucia. Laisse-moi faire ça pour toi." Brice le boucher commençait à tamponner ses jambes avec une pile de serviettes.
Lucia les lui arracha des mains et il la regarda fixement.
— "Très bien alors." Il leva les mains en signe de reddition. "Pas d'aide. Ok"
— "Tu pourrais aider en étant moins maladroit."
Brice se pencha et murmura, "Tu as toujours été trop énervée."
Lucia se raidit et lutta intérieurement pendant un moment alors que sa main se dirigeait automatiquement vers son arme. Elle laissa sa paume reposer sur la crosse, y jeta un coup d'œil, puis regarda Brice dans les yeux. Brice grimaça.
—"Est-ce qu'on se comprend ?"
— "Je comprends. Tu veux faire la difficile. Je peux être d'accord avec ça." Il essaya de regarder l'autre côté de sa ceinture. "Tu as tes menottes avec toi ?"
— "Non ! … Je veux dire, bien sûr que j'ai mes menottes. Je ne joue pas les difficiles. Je ne suis pas quelqu'un que tu peux avoir, tu comprends ? Ou quoi que ce soit d'autre !"
— "Arrêtez de vous disputer, vous deux, ou je vous sépare", dit David.
— "Excusez-moi ?" dit Lucia.
— "Chut ! Le maire commence."
— "Tu ne viens pas de me faire taire ?"
— "Je l'ai fait." David sourit. "C'était plutôt amusant."
Avant que Lucia puisse répondre, le maire Lemercier commença à parler. "Silence, tout le monde. S'il vous plaît prenez vos places afin que nous puissions commencer." Quelques minutes de brassage et de conversation plus tard, tout le monde était assis et prêt à commencer la réunion.
— "Merci à tous d'être venus ce soir. Maintenant, j'aimerais commencer par la motion visant à interdire de nourrir les oiseaux sur le territoire de la commune. Je sais que c'est un passe-temps amusant pour beaucoup d'entre vous, mais les touristes se plaignent que les oiseaux les bombardent en piqué quand ils ne donnent pas de nourriture." Il mélangea les papiers devant lui. "En plus, on me dit qu'ils lâchent d'autres types de bombes, ce qui est dangereux pour la santé."
— "Au diable les touristes. Nourrir les oiseaux est la seule joie que j'ai dans ma vie maintenant qu'il n'y a plus de bras de Venus ce mois-ci." M. Domici baissa la tête et le jeune homme assis à côté de lui lui tapota le dos.
— "N'avons-nous pas des choses plus importantes à discuter ?" demanda Noémie depuis son banc. "Comme ce tueur de Marseille qui sévit dans notre petite ville et au bord du lac. »
—" Lucia se leva. "Il n'y a pas de tueur de Marseille. Pourquoi insinuez-vous une telle chose ?"
— "Capitaine Pretti", dit le maire Lemercier, "Venez ici et faites-nous un rapport." Il lança un regard noir à Noémie. "Même si cela signifie faire les choses dans le désordre ce soir."
Noémie demanda à sa caméraman de fixer l'objectif sur Lucia et la suivit jusqu'à la table du maire.
— "Et voici notre nouveau capitaine de police, Lucia Pretti", dit-elle dans son micro.
Lucia donna à son visage ce qu'elle espérait être une expression détendue, et non une expression qui reflétait son envie très réelle d'attraper cette caméra et de frapper sa némésis sur la tête avec. Elle respira un bon coup et commença : "Comme vous le savez tous, le premier meurtre à Servet depuis une dizaine d'années a eu lieu. La victime, Valentin Desmaisons, était ici pour le congrès des artistes contemporains romantiques au Mas d’en Meynes."
Une question jaillit de la foule. "Savez-vous qui a fait ça ?"
— "Nous ne le savons pas."
— "Le tueur est toujours dans la nature alors ! Qu'est-ce qu'on est censés faire ?" demanda Élisabeth Gérard, l'ancienne petite amie de son père. Elle n'avait jamais semblé être du genre à paniquer lorsqu'elle était sortie avec Serge, toujours calme et posée, aussi son emportement était-il un peu surprenant. Mais bon, c'était d'un meurtre qu'il s'agissait, alors elle pouvait probablement la comprendre. De plus, on ne pouvait jamais savoir ce qui se passait dans la vie de quelqu'un. Peut-être est-elle anxieuse pour d’autres raisons ?
Lucia fit signe à Julien et il la rejoignit à l'avant de la pièce. "Je veux que vous sachiez tous que l'adjoint Josep et moi faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour mettre fin à cette enquête rapidement et sans autre problème."
— "Que voulez-vous dire, d'autres problèmes ? Pensez-vous qu'il y aura d'autres meurtres ?" demanda Brice. "Je pensais que vous alliez nous protéger, me protéger. On dirait que tu ne peux pas faire ça."
Super. Brice déversait ses raisins aigres devant toute la ville. "Nous pensons que le meurtre a plus à voir avec le congrès des artistes contemporains qu'avec Servet lui-même, donc vous devriez tous continuer vos activités comme d'habitude. Cela ne signifie pas que vous ne devez pas garder un œil ouvert et rapporter tout ce qui est suspect à l'un d'entre nous, mais essayez de rester calme et laissez-nous faire notre travail."
Noémie s’avança devant eux. "Vous venez d'entendre Lucia Pretti, tout juste sortie de la chasse aux meurtriers à Marseille. En a-t-elle amené un avec elle ? Va-t-elle honorer son engagement envers cette magnifique vallée du Pech ? Ou va-t-elle échouer ?" Noémie pinça les lèvres. "Seul le temps nous le dira." Elle fit le signe de coupure sur sa gorge et la caméra arrêta de tourner.
— "Bon sang, Noémie. Et si pour une fois tu essayais de ne pas créer de drame là où il n'y en a pas ?"
— "C'est mon travail", dit Noémie. Elle tourna plutôt gracieusement sur la pointe de ses talons hauts et s’éloigna.
La foule était devenue bruyante et agitée. Le maire Lemercier faisait fonctionner sa sonnette à plusieurs reprises mais rien n’y faisait. La tête de Lucia lui faisait mal, elle se prit la tête entre les mains et c'était tout ce qu'elle pouvait faire pour éviter de lui arracher la sonnette des mains. "Citoyens de Servet. Je vous implore de vous calmer. Vous avez eu votre rapport sur cet horrible événement. Maintenant, parlons du problème des oiseaux."
Il désigna Lucia et Julien avec la sonnette. "Vous pouvez vous retirer tous les deux." Avec plaisir, pensait Lucia.
— "Fichons le camp d'ici", chuchota t-elle à Julien.
— "Tu ne crois pas qu'on devrait rester dans le coin au cas où il y aurait d'autres questions ?"
Elle jeta un coup d'œil par-dessus son épaule. "Laisse le maire Luc y répondre. J'en ai fini pour ce soir."
— "Je vais partir avec vous, alors."
— "Moi aussi", dit David en marchant derrière eux.
— "Et vous traînez ensemble parce que... ?" dit Lucia.
— "J'étais curieux de voir comment vous alliez gérer la réunion." Il sourit. "Vous vous en êtes bien sorti, d'ailleurs. Je voyais bien que vous n’étiez pas heureuse, mais vous vous êtes assez bien retenue en fait."
— "Tu devrais peut-être t'entraîner devant un miroir", dit Julien. "Travaille sur un regard vide par opposition à ton habituel regard d'agacement général."
— "Tu ne me connais pas depuis si longtemps. Tu ne sais pas quel est mon regard habituel."
— "Accordez-moi un peu de crédit, capitaine. Je suis, après tout, un professionnel qualifié."
Lucia rentrait chez elle après la réunion de l'hôtel de ville avec les fournitures qu'elle avait achetées Chez Claude — vingt litres de peinture d'intérieur pour commencer, des pinceaux, des rouleaux et tous les autres accessoires de rénovation qu'elle pouvait faire tenir dans son SUV de police. Ayant vécu dans un appartement à Marseille, elle n'avait pas eu besoin de beaucoup d'outils. Elle pouvait couvrir à peu près tout avec un marteau et une perceuse sans fil. Elle regarda autour d’elle. Tout cela allait définitivement en valoir la peine, une fois qu'elle aurait mis de l'ordre dans cet endroit, son endroit.
Son téléphone portable sonna. "Pretti."
"Hey, Capitaine," dit Julien. "Je voulais vous faire savoir qu'il y a maintenant une moustache géante sur la peinture murale sur le côté de l’antiquaire Fabre et fils. La dame en tenue catalane locale qui sert d’enseigne a été moustachue."
— "Ils ont moustachu une dame ?" Elle s’assit sur un des pots de peinture.
— "Ça couvre toute sa bouche et s'étend sur environ 30 cm de chaque côté." Il siffla. "Beau spectacle."
— "Tu penses que c'est Mathéo, toujours ? Tu as dit que lui et Martin avaient un passé un peu chargé. Ça pourrait être les deux ?"
— "C'est ce que je pense, qu'ils sont dans le coup ensemble. Mathéo et Martin faisaient un mauvais ménage quand Mathéo vivait ici, mais c'est difficile à dire avec ces enfants. Bref, je voulais juste que tu l'apprennes par moi avant que ça ne passe aux infos. Je vais enquêter dans la matinée."
— "Pourquoi diable mettraient-ils ça aux infos ?"
— "Petite ville. Ils font des reportages sur presque tout ce qui est un tant soit peu digne d'intérêt par ici. Attendez de voir : la foire de Servet, la fête de l’ours, la féria, les festivals d’été etc…. Vous entendrez parler de toutes les statistiques, du plus gros sanglier du coin jusqu’aux courbes de Miss Pech. Et puis, vous savez... Noémie Fouillas."
Bon sang, ça faisait trois fois en une soirée qu'elle devait entendre le nom de cette femme, sans parler de la rencontre avec elle à la réunion municipale. Lucia allait probablement avoir besoin d'une bière quand elle aurait raccroché le téléphone. Peut-être même avant.
— "Elle a vraiment l'air d'avoir un truc avec toi."
— "Crois-moi, ce n'est pas réciproque." Lucia se leva et se dirigea vers le réfrigérateur.
— "Oh, et une autre chose. Ma dernière recherche a révélé une autre piste potentielle dans l'enquête sur le meurtre. Il semble qu'Isabelle Craysse et Valentin Desmaisons ne s'entendaient pas du tout. J'ai trouvé des photos en ligne que quelqu'un a prises montrant Mme Craysse en train de s'attaquer à la perruque du viel homme."
— "Isabelle Craysse, c’est celle qui se battait avec David dans le couloir", dit Lucia.
— "C'est bien elle. Elle semble avoir un passé assez violent. Et M Desmaisons n'était pas le seul avec qui elle s'est battue. J'ai trouvé quatre autres photos en ligne d'elle s'en prenant à d'autres artistes. Et un chien. Apparemment, elle ne les aime pas non plus. Peut-être qu'elle finira par parler, et nous pourrions résoudre cette affaire demain."
Lucia prit une Cap d’Ona dans le vieux frigo blanc et retira l’opercule. "Ne te fais pas d'illusions, Julien. Ces enquêtes peuvent prendre des mois ou plus. Bon travail, cependant. Cela nous donne un point de départ pour demain. En parlant de ça, j'aimerais qu'on y aille tôt. Disons sept heures du matin. Pour essayer de chopper les participants pendant le petit déjeuner."
— "Oui, madame. A tout à l'heure."
Elle déconnecta l'appel et prit un long verre. Cette bière c’était vraiment quelque chose. Les graffitis étaient peut-être embêtants, mais au moins il n'y avait pas de cadavres. Du moins pas jusqu'à présent. Elle sortit un plat de macaronis au fromage du congélateur et commença à le mettre dans le micro-ondes.
— "Tu devrais attendre un peu pour ça." Lucia sursauta. "Mais qu'est-ce qui se passe ? Papa ? Où es-tu ?"
Serge rigola. "Je suis à la fenêtre. Pourquoi n'ouvres-tu pas la porte pour laisser entrer ton vieux père ? Je viens avec des cadeaux."
Elle remit le dîner dans le congélateur et ouvrit la porte d'entrée. Il lui tendait deux boîtes de pizza fumantes et dit : "Une Pepperoni et une végétarienne."
— "Végétarienne ? Personne ne mange de pizza végétarienne." Lucia posa les boîtes sur le comptoir, ouvrit la pepperoni et prit une part. "Je suis presque sûr que c'est considéré comme un sacrilège dans le monde de la pizza."
— "Je ne suis pas opposé à ce que tu dis, mais Zoé a insisté dernièrement pour que je réduise les choses grasses." Il montra un morceau de légume. "C'est mon compromis."
— "Peu importe, parce que ça veut dire que j'ai le pepperoni pour moi tout seul." Lucia finit la tranche et en prit une deuxième. "Ce n'est pas que je n'apprécie pas la nourriture — merci, d'ailleurs — mais qu'est-ce qui t'amène ce soir ? Je ne t’ai pas vu à la réunion de la ville."
— "J'avais la compta à faire pour le magasin. Désolé d'avoir manqué ta présentation."
— "Ce n'était même pas assez long pour être appelé une présentation." Rigola Lucia. "C'est tout ce que j'ai pu faire pour que les habitants de la ville et Noémie aient un mot à dire."
— "Je me doutais que ça pourrait arriver. C’est l'autre raison pour laquelle je suis resté à l'écart. J'aurais dû intervenir et la dernière chose dont tu as besoin, c'est que ce vieux type essaie de te sauver."
Lucia hocha la tête. "C’est vrai. Et c'est apprécié."
— "Donc, quand j'ai fini, j'ai pensé venir voir si je pouvais donner un coup de main pour remettre cet endroit en état." Serge se servit une bière et fit un tour rapide du mas. "Tu devrais remplacer ces luminaires dans la salle de bain. Ils sont vieux et je peux voir que les fils sont un peu effilochés. Je peux te faire ça. Et, tu sais, aussi presque tout ce qui a besoin d'être fait." Il était plus qu'évident que son père cherchait à s'insérer de nouveau dans sa vie de manière importante. Et comment se sentait-elle par rapport à ça ? Lucia fit une vérification interne. C’était étonnamment, ok. Il était temps qu'ils mettent le passé là où il aurait toujours du être.
Elle sourit. "J'apprécierais vraiment."
Serge lui rendit son sourire et prit une autre part. Il fit un geste avec la pizza. "C'est quoi toutes ces boîtes de dossiers dans le coin ?"
Lucia n'a pas eu besoin de regarder. Elle savait exactement de quoi il parlait. Elle haussa les épaules. "Juste quelques vieux dossiers."
Il posa son repas et s’approcha pour y jeter un coup d'œil. Accroupi, il lisait une des étiquettes à voix haute : "Homicide Vertoux." Serge se redressa et secoua la tête. "Qu'est-ce que tu fais, Lucia ?"
— "Ça ne te regarde pas, papa."
— "Vraiment ? Je sais ce que tu as traversé quand Romain est mort, combien c'était et c'est difficile pour toi. Pourquoi tu t'infliges ça ?"
— "Parce que je suis la seule à pouvoir découvrir la solution. L'affaire a été classée depuis des années. Je dois lui rendre justice."
— "Non, tu ne dois rien." Il s’approcha d'elle. "Laisse les inspecteurs de Marseille faire leur travail. Ce n'est plus le tien."
Lucia était au coude à coude avec son père. "C'est absolument le mien. Et ce n'est absolument pas tes affaires, alors dégage."
Serge secoua sa tête. "Têtue, jusqu'au bout des ongles, comme ta mère."
— "Je vais prendre ça comme un compliment, même si je suis presque certain que tu pourrais écrire un livre sur le sujet toi-même." Elle referma le couvercle de la boîte de pepperoni et posa ses mains sur le comptoir. Elle n'allait pas faire ça avec lui. Elle n'allait pas se battre. Lucia prit une profonde inspiration. "C'était une longue journée. Je devrais dormir un peu."
Serge resta attristé et silencieux pendant un moment. Il avait l'air de vouloir dire quelque chose de plus, puis il soupira et dodelina de la tête. "Je vais te laisser, alors", dit-il en se retournant et en passant la porte.
Chapitre 12
Lucia se réveilla en sursaut et regarda l'horloge. Elle s'allongea dans le silence de l'obscurité et le laissa l'envahir, s'assoupissant à nouveau, pour être réveillée à nouveau. Elle ne rêvait pas. Quelqu'un frappait à sa porte. Sérieusement ? Elle prit son arme et se dirigea sur la pointe des pieds vers l'avant du mas. Une pause, puis les coups insistants avaient repris. Elle grommela à travers la porte d'entrée : "Julien, si c'est toi à cette heure de la nuit, tu ferais mieux d'avoir apporté du café. Et une sacrée bonne explication."
Lucia ouvrit un peu la porte et regarda dehors.
— "Je n'étais pas sûr de l'endroit où aller."
C'était David, portant un jean et un tee-shirt blanc, tous deux maculés de sang.
— "Qu'est-ce qui t'est arrivé ?" a-t-elle demandé. Tout en notant qu’elle venait de le tutoyer pour la première fois, l’émotion sans doute, elle gardait son arme en joue, Lucia ouvrit grand la porte et lui fit signe d'entrer. Après s’être appuyé contre le mur de la grande pièce, il frotta ses yeux. Ils étaient sombres et effrayants.
— "S'il vous plaît, rangez votre arme. Je ne suis pas une menace."
— "Tu te pointes ici au milieu de la nuit, couvert de sang, et je ne suis pas censée m'inquiéter ?". Elle secoua la tête. "Je vais la garder à portée de main pour le moment. Dites-moi ce qui s'est passé."
— "Je n'arrivais pas à dormir, alors j'ai pensé faire une promenade le long de la côte. Un peu à l'écart du Mas d’en Meynes, il y a un affleurement d'herbes hautes près du Pech. J'ai remarqué qu'un chemin avait été tracé à travers, alors j'ai pensé que je devais regarder." Il frissonna.
— "Continuez."
— "C'est là que je l'ai trouvée." Il regarda Lucia. "Morte."
— "Pardon ?" Que diable se passait-il à Servet ? Elle aurait presque pensé que c'était une farce, mais elle doutait que quelqu'un, surtout David, tenta quelque chose comme ça alors que les tensions étaient si fortes en ville. "Qui est mort ?"
—"Isabelle." Il commença à faire les cent pas. "Isabelle Craysse."
La voix de Lucia était stable et contrôlée. "L'auteure romantique avec qui vous vous êtes battu hier ? Celle qu'on a dû quasiment retirer de votre corps ?"
— "C'est elle."
— "Et elle était morte quand vous l'avez trouvée ?"
— "Oui, c'est exactement ce que je dis."
Elle pointa les vêtements de David avec son arme. "Si c'est vrai, alors pourquoi êtes-vous couvert de sang ?"
— "J'ai essayé d'aider. Elle avait une pelle enfoncée dans sa poitrine. Je l'ai retirée..."
—Une pelle, grands dieux ! "Donc, vos empreintes seront sur l'arme du crime."
David restait immobile pendant que ce fait s’enregistrait dans les deux cerveaux. Quand il reprit la parole, sa voix était plus posée, moins stressée. "Ce n'est pas comme si je m'inquiétais de ça, à ce moment là. J'ai pensé qu'il y avait une chance que je puisse la sauver. Il s'avère qu'elle était déjà morte."
—Lucia baissa enfin son arme. "Qu'avez-vous fait de la victime ?"
— "Je l'ai laissée là. Je ne voulais pas déranger la scène de crime plus que je ne l'avais déjà fait."
Elle secoua la tête. Encore une fois, peu de considération pour les scènes de crime ou le protocole forensique. Et encore une foutue victime de meurtre. "Attends ici", dit-elle en allant dans sa chambre. Elle se glissa hors de son pyjama parsemé de dessins de motos, cadeau de son amie Aissatou, et enfila un jean et un t-shirt. Elle enfila aussi son holster, rangea son arme, prit ses clés et son téléphone portable, et appela Julien.
— "Allez, Julien, décroche."
Un gémissement sortit du haut-parleur.
— "Quoi ? Qu'est-ce qui est si important à trois heures et demie du matin ?", demanda t-il.
— "On a un autre corps."
— "On n'en a pas !!"
— "Il est au Mas d’en Meynes. Appelle le médecin en chemin et son adjointe, ta copine. Venez dans le noir pour ne pas déranger les clients. Je veux que la situation reste calme pour le moment. Oh, et prends-nous aussi du café, s'il te plaît. On va en avoir besoin."
Elle raccrocha.
— "Laissez votre véhicule ici pour le moment et venez avec moi," dit-elle à David. "Monte dans mon SUV. Tu dois me montrer où est le corps et, pour l'amour de Dieu, ne touche à rien d'autre jusqu'à ce qu'on puisse te faire examiner."
Lucia alluma les phares en sortant de son allée et en tournant sur la route principale. La lune était cachée par les nuages et la rue se fondait dans le ciel. "Redis-moi ce qui s'est passé."
— " L'opinion que j'ai de moi a toujours été celle d'une personne intelligente et capable, quelqu'un qui gère les situations raisonnablement bien. " David secoua la tête. "Je sais bien tout ce qu’il fallait faire. Je suis meilleur que ça. J'aurais dû simplement vérifier son pouls et t'appeler."
— "Je comprends que vous soyez bouleversé, mais le recul sur ce que vous auriez dû faire ou ne pas faire ne va pas nous aider. Ou vous."
Bon sang, le jonglage entre le tu et le vous, qui ne semblait pas gêner ou surprendre David, devenait ridicule. Elle ne pouvait s’empêcher de tutoyer quand elle imaginait l’homme et vouvoyer en pensant au suspect.
— "Je suis le suspect numéro un maintenant, n'est-ce pas ?"
— "Vous avez plutôt bien endossé le rôle, en effet."
— "Mais je ne l'ai pas tuée." Il laissa échapper une longue inspiration. "Et c'est exactement ce que tout le monde dit dans ces cas là, non ? Merde."
Lucia jeta un coup d'œil à David. Il était vraiment en désordre et pas seulement ses vêtements. Il était vulnérable et le montrait, ce à quoi elle ne se serait jamais attendue, même depuis le peu de temps qu'elle le connaissait. Elle se tortilla un peu sur son siège. Parfois, il faut être dure avec les autres.
— "Reprends-toi. On a une longue journée devant nous et je ne peux pas te laisser t'effondrer toutes les cinq minutes."
— "Je vous demande pardon ?"
— "Tu m’as parfaitement entendue. C'est pas en t'apitoyant sur ton sort que tu vas arranger ça." Elle pointa son doigt sur le coussin du siège entre eux. "J'ai besoin que tu aies les idées claires quand on arrivera au Mas d’en Meynes."
David croisa les bras et regarda par la fenêtre. "Quoi ? Je t'ai fait de la peine ?" Il ricana.
—« Moi aussi j’ai le droit de vous tutoyer alors ! » insista t-il
Le reste du trajet jusqu'au Mas d’en Meynes fut, sans surprise, calme.
Lucia et David arrivaient au Mas d’en Meynes et attendaient Julien sur le parking, qui arriva environ vingt minutes plus tard, un thermos à la main. Il le tendit à Lucia.
— "Rien n'est ouvert aussi tôt, alors tu prends le breuvage jus de chaussette de Julien". dit-il
— "Il y a effectivement quelque chose qui cloche avec ce café." Elle montra le thermos. "Mais merci de l'avoir apporté."
— "Pas de problème. Ce n'est peut-être pas très bon. Il est d’hier, réchauffé, mais ça fera circuler le sang tout de même."
Le sourire de Julien s’effaça quand il vit l'apparence de David. "Tu es dans un sale état, David." Il se pencha. "Et on dirait que tu as du sang partout sur toi."
— "Merci, adjoint, constat évident. Je n'avais pas vraiment remarqué."
— "Bon, alors. Quelqu'un semble de mauvaise humeur." dit Julien en s’éloignant
— "Il n'est pas content de lui en ce moment", dit Lucia. "Il a trafiqué la scène du crime et ça l'ennuie d'être le suspect numéro un."
— "Je ne l'ai pas tuée."
Julien tapota l'épaule de David. "Bien sûr que tu ne l'as pas fait, mon pote. Mais nous sommes obligés de suivre toutes les pistes jusqu'à leurs possibles conclusions. "
David secoua la tête. "Elle déteint sur toi." "C'est ce qu'elle fait."
— "Si vous avez fini ici tous les deux, j'aimerais voir le corps", dit Lucia. "Et je veux que nous soyons aussi silencieux que possible." Elle regarda l'heure sur son téléphone. "Il est quatre heures et demie. Nous avons encore au moins deux heures avant que le jour ne commence à se lever."
— "Le corps d’Isabelle est de ce côté." David montra du doigt le côté gauche du Mas d’en Meynes. Tout sur la scène était comme David l'avait décrit, un grand espace plus ou moins herbeux avec des parties humides proches du fleuve. Lucia lui a fait signe de rester en dehors de la ligne d'herbe pendant qu'elle et Julien entraient dans la zone. Isabelle était sur le dos, un regard de surprise figé sur son visage, ses vêtements en désordre comme si elle s'était battue. Les lampes torches LED qu'ils portaient jetaient une étrange lueur bleue sur le corps et faisaient apparaître le sang noir. Lucia glissa la lampe de poche sous son bras et enfila une paire de gants en vinyle. Julien fit de même.
— "Un deuxième meurtre dans la même semaine", dit Julien. "Ce genre de choses n'est pas censé arriver à Servet."
— "Ne me racontes pas ça à moi. Je pensais m'éloigner de ce genre de choses quand j'ai déménagé ici." Elle s’accroupit et pointa du doigt la pelle qui gisait à côté du corps. "Tiens la lampe de poche et passe-moi un sac, tu veux ?"
Elle plaça la pelle dans le grand sac et le scella, puis entreprit d'examiner la scène depuis son point d'observation. "On dirait que nous avons un autre manuscrit là-dessous."
Julien marcha jusqu'à l'autre côté du corps et se pencha. "C'est sûr. Même type de sac et tout."
— "On ne peut rien faire de plus tant que la forensique ne se montre pas. Vous avez appelé le docteur Semette, non ?"
— "Je l'ai fait. Il a dit qu'il serait là dès qu'il le pourrait."
Lucia acquiesça. Elle se leva et épousseta doucement le sable sur les genoux de son jean, en prenant soin de ne pas en mettre sur le corps. "David, tu veux bien venir ici ?"
David s’avança lentement dans le cercle d'herbes hautes. Il se détourna instinctivement quand il vit le cadavre d'Isabelle. "Je vois que c'est difficile pour toi, mais j'ai besoin que tu te souviennes de ce que tu as vu avant de sortir la pelle. Cela nous aidera à recréer la scène avant que tu ne touches la victime."
Il revenait à l'endroit où il avait découvert le corps. "Je me dirigeais vers le bord du fleuve pour une promenade, quand j'ai remarqué que l'herbe avait été dérangée. J'étais inquiet quand je l'ai vue comme ça."
— "Pourquoi ?"
— "Après le meurtre de Valentin, je me suis méfié de tout et de tout le monde, alors j’avoue que en voyant cet espace aplati j'ai eu une envie morbide de jeter un coup d'œil." Il a fait un geste vers le corps. "Et elle était là, telle que vous la voyez maintenant." Il se tenait au-dessus d'Isabelle. "Sauf qu'elle avait une pelle plantée dans la poitrine."
— "Il faut beaucoup de rage, et d'efforts, pour pelleter quelqu'un, si je puis dire. C'est un meurtre de combat rapproché et personnel." Lucia lui tendit le gros sac d’indices.
"C'est la pelle que vous avez retirée d'elle ?"
David tenait le sac en l'air. Comme par enchantement, les nuages se dissipèrent, et la pleine lune perça, illuminant son tee-shirt blanc. Lucia fit un pas en arrière. Un prince dans une chemise blanche ensanglantée tenant un gros couteau. Elle était presque sûre que c'était ce que Zoé avait dit, bien qu'elle ne considérait pas David comme un prince, quel qu'il soit. "pelle de jardinier, manche en bois, lame de 25 cm. C'est celle-là." Il le lui rendit, mais elle ne la prit pas tout de suite. Les yeux de David se sont rétrécis. "Qu'est-ce qui ne va pas ?"
— "Oh mon dieu !" dit Julien. "C'est la prophétie, c’est ça ?"
Lucia secoua la tête. "Tu sais que je ne crois pas à ces trucs-là."
— "Mais tu ne peux pas le nier ! Il suffit de le regarder."
— "Mais de quoi parlez-vous tous les deux ?" demanda David en remettant la pelle à Julien.
— "Zoé a prédit cette scène hier", dit Julien.
— "Vraiment ?"
— "Ouais, elle a dit qu'on verrait un prince sanglant ou quelque chose d'approchant. Non pas que tu sois un prince, mais cette pose en haut du monticule de terre était vraiment imposante." Il souffla doucement. "Elle devient sacrément douée pour ces trucs de voyance."
— "Qui devient 'sacrément doué pour ces trucs de voyance', si je peux me permettre ?"
Le trio s’était retourné. Noémie Fouillas, et derrière elle, une caméraman qui enregistrait tout.
— "Qu'est-ce que vous faites ici ? Et comment êtes-vous au courant de tout ça ?" Lucia jeta un regard accusateur à Julien et David. Les deux hommes levèrent leurs mains.
— "Désolé d'avoir été si long", dit Doc Semette en se traînant vers eux dans le sable. "Je ne suis vraiment pas du matin."
Julien retira un gant et serra la main de l'autre homme. "C'est bon de te voir, Joe." Il fit un geste vers Lucia. "Voici notre nouveau capitaine, Lucia Pretti."
Lucia portait toujours des gants, alors elle secoua la tête. Il était plus petit que la plupart des hommes, probablement autour d'un mètre soixante-dix, soixante-dix kilos, cheveux blonds, la trentaine bien entamée.
— "Enchantée de vous rencontrer. Joe ? C'est un drôle de nom dans nos contrées."
— "C'est le diminutif de Johnny." Doc roula des yeux derrière ses lunettes noires à monture d'écaille. "Mes parents. Ils étaient de grands fans de Johnny Halliday. Et ça n'a pas été une bénédiction, croyez-moi. Appelez-moi Doc en toute simplicité. Julien et moi étions à l'école ensemble, alors il sort mon prénom de temps en temps."
Lucia les regarda tous les deux, puis se souvint que Noémie était là avec une caméra braquée sur la scène. "Vous devez partir, Noémie. Nous ne sommes pas prêts à faire une déclaration."
— "Bien sûr que je vais partir mais pas sans une explication. Qui est là-dedans ? Un autre écrivain ? Un peintre ? Ou juste une pauvre âme qui se serait bêtement mise sur le chemin de votre tueur de Marseille ?"
— "Le tueur de Marseille ? Pourquoi tu répètes ça ?"
— "Oh, je vous en prie. Ne faites pas l'idiote avec moi, même si je sais que vous avez parfois du mal à ne pas le faire." Lucia s’avança, les mains sur les hanches, et se mit au niveau du journaliste. "Comment avez-vous su que nous étions ici ?"
Noémie jeta un regard rapide à Doc et Lucia le vit. Elle se retourna pour lui faire face.
— "Alors ?"
— "Regardez—moi ça", dit-il. "C'est une sacrée scène de crime que l’on a là. Je devrais probablement aller déterminer l'heure du décès."
Lucia tendit son bras devant lui et il s’arrêta dans son élan. "Expliquez-vous."
—"Tu n'as rien à dire, Joe chéri. Demande un avocat", dit Noémie.
Lucia leva un sourcil. "Joe chéri ?"
— "Vous savez, c'est tout nouveau et nous voulions garder le secret encore un peu."
Julien fit un pas en avant. "Wow. Toi et Noémie ? Je ne vous aurais jamais mis ensemble, même pour un pari."
— "Alors quoi ? Tu l'as appelée en venant ici ?" demanda Lucia.
— "Um, non, pas exactement. Il se trouve qu'elle était chez moi quand j'ai reçu l'appel." Il remua la tête. "J'étais tellement excité à l'idée d'avoir un autre corps, je n'ai pas pu me contenir et j'ai lâché ce que je savais."
Apparemment, même les professionnels, qui devraient être mieux informés, n'avaient pas la moindre idée du protocole à suivre lorsqu'il s'agissait de traiter des crimes. Lucia était en colère. Une colère intérieure. Il n'y avait aucune raison de faire un caca nerveux pendant que cette pauvre femme était allongée dans le sable. C'était un manque de respect, sans compter que cela interférait avec son enquête et pouvait potentiellement contaminer davantage la scène de crime.
— "Je suis d'accord pour toute romance naissante, mais cette femme est morte, et nous n'avons même pas commencé à comprendre qui l'a fait", dit David.
— "Il n'y a toujours pas de 'nous'", dit Lucia. "Julien, veux-tu s'il te plaît escorter Mme Fouillas jusqu'au parking. Si elle te donne du fil à retordre, utilise le Taser."
— "Vous ne pouvez pas faire ça ! Je connais mes droits."
— "Ecoutez, Noémie, ce n'est peut-être pas encore rubalisé, mais c'est toujours une scène de crime et nous commençons juste à la traiter. Vous n'avez pas le droit d'être ici. Vous interférez avec notre travail", dit Lucia.
— "Joe chéri, tu vas les laisser me traiter comme ça ?" Noémie appela par-dessus son épaule alors que Julien l'emmenait.
— "Désolé, ma chère. Le devoir m'appelle", dit Doc en commençant à examiner le corps. Il inséra la sonde de température dans le foie d'Isabelle et, lorsqu'il l'eut extraite, dit : "La température place l'heure de la mort entre minuit et deux heures du matin."
— "A quelle heure exactement avez-vous trouvé la victime ?" demanda Lucia à David.
-- "Vers trois heures. J'avais jeté un coup d'œil à l'horloge en sortant de ma chambre et elle indiquait deux heures quarante-cinq."
— "Vous avez l’objet pointu ?" demanda Doc. Lucia hocha positivement la tête et le lui tendit. "wow, belle bête, Oui, cela semble cohérent avec la blessure, mais j'en saurai plus une fois que j'aurai pratiqué l'autopsie".
Julien était revenu. "Qu'est-ce que j'ai manqué ?"
—"L'heure du décès a été établie entre minuit et deux heures du matin. Noémie est-elle partie ?"
— "Non. Elle est sur le parking en train d'attendre qu'on ait fini." Il secoua la tête. "c’est une personne têtue, elle aussi."
— "Une des choses que j’aime chez elle", dit Doc avec une certaine dose de mélancolie.
Lucia fixa l'homme. Il ne connaissait manifestement pas très bien Noémie.
— "Puis-je partir maintenant ? J'aimerais vraiment prendre une douche", dit David.
— "Après que nous ayons récupéré vos vêtements. Ce sont des pièces à convictions."
— "Vous voulez que je les enlève ici ?"
— "Le soleil se lève. Tu veux avoir à expliquer ton apparence à tout le monde dans le Mas d’en Meynes ?"
— "Bien. Je suis trop épuisé pour me disputer avec toi maintenant." Il la regarda droit dans les yeux. "Profitez du moment alors", dit David en retirant ses mocassins en cuir marron, en laissant tomber son jean et en extirpant le t-shirt blanc taché par dessus sa tête.
Même si Lucia l’avait voulu, c'était très difficile de détourner le regard. Le professeur était bâti, c'est le moins qu'on puisse dire. Il ressemblait à un de ces mannequins pour sous-vêtements, en plus ringard toutefois avec ses lunettes à monture cornée et ses cheveux en bataille. Elle se força à regarder ailleurs. "Julien, s'il te plaît, emballe les vêtements de David et va lui chercher une combinaison dans le SUV."
David poussa ses vêtements vers Julien.
— " Pas la peine ", dit-il en s'éloignant, pieds nus, vers l'hôtel, ne portant rien d'autre que son boxer noir en coton ajusté
Tous les trois regardaient.
— "J'espère que vous profitez tous de la vue", rappela t-il par-dessus son épaule.
En fait, c'était bien le cas.
Chapitre 13
Maggie Benet arriva une vingtaine de minutes après Doc et, à défaut d'attirer l'attention de Julien par une série de mouvements exagérés et de bavardages bruyants, elle se mit à aider Doc Semette à retirer le corps. Lucia et Julien rassemblaient autant de preuves que possible, y compris une pile de papiers que Lucia soupçonnait être un autre manuscrit, et se dirigèrent vers leurs SUV. Alors qu'ils contournaient le Mas d’en Meynes et entraient dans le parking, les lumières des caméras vidéo les aveuglèrent. Ils levèrent momentanément les bras pour se couvrir les yeux.
— "Ici Noémie Fouillas, en direct de la scène d'un nouveau meurtre. Avec nous, le capitaine Lucia Pretti et l'adjoint Julien Josep." Elle colla le micro sur la bouche de Lucia. "Que pouvez-vous nous dire sur cette dernière tragédie ?"
— "Aucun commentaire", dit Lucia en repoussant le micro et en continuant à marcher.
Noémie fit signe à la cadreuse de la suivre alors qu'elle s'élançait à la suite des officiers.
— "La victime est-elle un autre des artistes contemporains participant au congrès de David Steiner ?" Elle se tourna vers la caméra. "Comme beaucoup d'entre vous le savent peut-être, M. Steiner, qui est accessoirement l'un des célibataires les plus convoités de Servet, est un ancien professeur de l'Université de Toulouse et de Sciences Po, il possède notre librairie/galerie locale, L’incipit."
— "Ne devrions-nous pas dire quelque chose ?" chuchota Julien à Lucia alors qu'ils se dirigeaient vers leurs véhicules.
— "Qu'elle aille se faire voir", dit Lucia. "Elle fait plus de mal que de bien en ce moment. Nous ne parlons pas aux journalistes des affaires en cours. Point barre"
Il jeta un coup d'œil par-dessus son épaule et fit une grimace. "C'est juste qu'elle nous poursuit."
Lucia s’arrêta et se retourna. Noémie faillit heurter Lucia mais se rattrapa in extremis.
— "Nous n'allons pas vous parler de ça pour le moment, Noémie. Il n'y a pas assez d'informations pour faire une déclaration. Rentrez chez vous."
Lucia ne s'était pas souciée du fait que la caméra enregistrait toujours. Elle était fatiguée, avait besoin d'une douche, et probablement d'un gâteau, ou deux. Peut-être trois, avec une bonne tasse de café fraîchement préparé.
— "Vous n'avez rien à dire concernant le tueur de Marseille ?"
— "Seulement qu'il n'y a pas de 'tueur de Marseille'. Vous l'avez inventé pour rendre votre reportage plus intéressant."
Noémie fit le signe de la gorge coupée à la cadreuse et baissa le micro. "Les gens ont le droit de savoir à quoi ils ont affaire."
— "Je ne suis pas contre, mais je ne vous laisserai pas non plus créer une hystérie de masse. Inventer un tueur est tout simplement irresponsable." Dégoûtée, Lucia secoua la tête et s'en alla.
Noémie se tourna vers la caméra, fit un signe du pouce à l'opératrice et elle recommença à enregistrer. "Comme vous l'avez vu, notre nouvelle capitaine refuse de tenir le public informé sur un tueur qui aurait très bien pu la suivre de Marseille jusqu'à notre petite ville bien calme au bord du fleuve. Je reviendrai avec plus d'informations au fur et à mesure que cette histoire se déroule."
Comme elle était déjà en ville, Lucia décida de passer chez Confiseries Hannah Bellamy. Elle s’arrêta juste avant d'ouvrir la porte du magasin quand elle vit Julien à l'intérieur. Comment diable avait-il pu arriver avant elle ? Il se tenait derrière le comptoir avec la jeune femme, leurs yeux se croisaient. Lucia connaissait ce type de regard. Julien se pencha et essuya doucement une trace de farine sur la joue d'Hannah. Il semblait que l'homme timide ait finalement brisé sa paralysie. Ou bien, Hannah, fatiguée d'attendre avait fait le premier pas elle-même. Pas étonnant qu'il soit arrivé avant elle. L'amour faisait ça aux gens. Lucia entra dans la boutique et se bloqua, respirant profondément. Vanille. Chocolat. Noisette. Et probablement une douzaine d'autres parfums qui se mélangeaient pour créer un nirvana de sucre.
— "Hey, Lucia." Hannah, qui était petite, avec juste ce qu'il fallait de rondeur, incroyablement douce, et rousse, jeta un coup d'œil à l'horloge. "Tu es bien matinale. Il n'est que 6h30."
— "Heureusement pour moi, vous ouvrez à six heures. Pas trop tôt pour cet homme ici présent, pas vrai ?" Lucia montrait Julien du doigt, qui rougissait, il marmonna un au revoir et fila vers la porte.
Hannah rigola. "C’est vraiment quelque chose à voir."
— "C’est sur." Lucia sourit. "Depuis combien de temps vous sortez ensemble ?"
— "Pas longtemps. Peut-être un mois, mais on se connaît depuis qu'on est enfants. Il est si gentil, j'ai toujours eu le béguin pour lui."
— "Julien a été plutôt discret à ce sujet. Je me suis dit qu'il était encore en train de réfléchir à tout ça."
Hannah rigola encore. "Il est superstitieux, il croit qu'il faut attendre six semaines avant de rendre la chose publique. Le pauvre n'a jamais eu de relation décente qui dure plus longtemps que ça. Il a le sentiment qu'il finit toujours avec les mauvaises filles, alors je lui fais plaisir, je respecte son délai."
Lucia n'aurait évidemment pas catalogué Julien comme étant un bad boy, coureur de jupons.
— "Cela aide certainement à expliquer sa timidité sur le sujet." Elle sourit. Hannah était une bonne personne et serait certainement la bonne pour Julien. "Il a de la chance d'être revenu à la raison. Je peux dire que, apparemment, vous vous souciez vraiment de lui."
— "C'est le cas. Alors, que puis-je vous offrir ?"
Lucia étudia la vitrine en verre contenant une multitude de friandises sucrées.
— "Je prendrai un cupcake velours rouge avec un glaçage au fromage frais, c'est presque comme un bagel, non ? Et un aux fruits tropicaux, donc je couvre les groupes alimentaires comme il faut « ironisa t’elle. « Un grand café, avec. Aussi noir que tu peux le faire."
— "Comment ça s'est passé ce matin ?" demanda Hannah en mettant les grands cupcakes dans sa boîte magenta couverte de pois verts. Hannah vivait sa vie en couleurs, c’est le moins que l’on pouvait dire.
Lucia se figea. "Que sais-tu pour ce matin ?"
— "Rien, vraiment. À part que Julien a reçu ton appel tôt ce matin et qu'il a filé de chez moi dès qu'il a raccroché et que je suis restée avec un plein pot de café qui sera bon à réchauffer. Je me suis dit que c'était quelque chose de sérieux, mais je ne lui ai rien demandé."
Lucia se détendit. Elle savait que Hannah disait la vérité et que Julien n'avait rien dit, contrairement au doc avec Noémie. Bien qu’intriguée par le fait que Julien eut déjà passé la nuit avec hannah, étant donné sa superstition et tout le reste. Bon sang, était-elle l’unique personne à Servet à dormir seule ? David en caleçon moulant lui traversa l'esprit et la culpabilité la prit aux tripes. Calme-toi, se disait-elle. Elle n'était revenue que depuis quelques jours et ce n'était pas comme si elle cherchait quelqu'un, de toute façon.
— "Je ne peux pas entrer dans les détails pour le moment". Lucia fit un signe de tête en direction du grand écran plat installé sur le mur opposé. "Mais je suis sûre que si vous allumez les informations, vous entendrez un tas de conneries de Noémie Fouillas. Et quand vous le ferez, sachez que peut-être seulement la moitié est vraie."
Hannah tendit la boîte de cupcakes et le café à Lucia. "Cela va généralement sans dire. Je ne lui ai jamais fait confiance."
— "Tu es une femme intelligente, Hannah la douce", dit Lucia en payant ses achats et en quittant la boulangerie.
Sautant dans son SUV, elle se dirigea pour un détour rapide vers son mas. Une douche et un changement de vêtements semblaient définitivement nécessaires si elle voulait fonctionner un tant soit peu aujourd'hui.
— "Alors, qu'est-ce que tu en penses ?" demanda Julien en tournant sa chaise et en faisant face à Lucia.
— "Tout d'abord. Nous devons trouver les proches de Mme Craysse et nous les prévenons avant que l'information ne soit diffusée aux nouvelles. Même si nous n'avons pas dit à Noémie qui c'était, je ne fais pas confiance à Doc pour garder sa bouche fermée."
— "Je suis déjà sur le coup," dit Julien. "Les recherches sont en cours au moment où nous parlons. Vous savez, je déteste être le premier à le dire, mais ces meurtres sont tellement similaires qu'ils pourraient être l'œuvre d'un tueur en série."
— "Je n'aime pas utiliser ce terme, surtout si tôt dans l'enquête." Lucia récupéra la Harley et la faisait rouler sur son bureau tout en parlant. "Cela dit, même si l'arme du crime est différente, le fait que chaque corps soit accompagné d'un manuscrit les relie certainement." Elle posa la Harley à côté de ses sœurs et s'éloigna de son bureau.
— "Je vais aller voir David au Mas d’en Meynes." Elle brandit une copie du dernier écrit. "Voyons s'il peut trouver un lien qui pourrait nous manquer. Il est l'expert littéraire après tout."
— "N'est-il pas encore un suspect ? Je veux dire, je n'aime pas penser que David ait pu le faire, mais je sais aussi qu’il peut être un peu soupe au lait quand on le pousse dans ses derniers retranchements."
— "Nan, après lui avoir parlé et l'avoir observé sur la scène du crime, mon instinct me dit qu'il est innocent. Pourtant, j'ai encore quelques questions à lui poser sur sa relation avec le défunt. Quand tout sera vérifié, il sera tiré d'affaire."
Julien sourit. "Mais tu ne vas pas le lui dire tout de suite, pas vrai ?"
— "Où serait le plaisir dans tout ça ?" Lucia rangea son arme et mit son ordinateur portable dans son sac à dos. "Pendant que je suis partie, vérifie avec Doc s'il te plaît s'il y a d'autres similitudes entre nos scènes de crime."
— "Bien sûr", dit Julien. "Je vais également lancer quelques recherches pour voir si je peux trouver des liens entre les deux victimes. Et je vais me rendre à l'aéroport dans un moment pour vérifier la vidéo du moment où notre première victime a été prise en charge. Je travaille toujours sur l'identification du conducteur, donc peut-être que nous pourrons répondre à certaines questions une fois que nous l'aurons trouvé."
— "Ou bien carrément trouver notre tueur. Tiens-moi au courant", dit Lucia en passant la porte.
Lorsqu'elle arriva au Mas d’en Meynes, le hall d'entrée était en désordre, les gens avec des valises se bousculaient dans la précipitation pour passer à la caisse. La télévision diffusait quasiment en boucle le reportage de Noémie.
Lucia vit la télécommande sur une table voisine et éteignit la télévision.
— "Tout le monde ! Si je pouvais avoir votre attention !", criait-elle à la foule.
Le hall devint silencieux et tout le monde se tournait vers Lucia.
— "Je comprends votre inquiétude concernant le second homicide, mais j'ai besoin que vous restiez sur place pendant que nous enquêtons."
— "Pas question !" cria une femme. "Vous ne pouvez pas nous garder ici", dit une autre avec une apparente certitude, bien que la fêlure dans sa voix racontait une autre histoire.
— "Vous ne voulez pas m'aider à résoudre cette affaire ?" demanda Lucia. "Vous, artistes, avez de grands pouvoirs d’imagination. Je parie qu'au moins l'un d'entre vous a vu quelque chose qui pourrait nous aider. Mais vous ne pourrez pas le faire si vous n'êtes pas là."
Sophie Vernier s’avança. "Qu'en est-il de notre sécurité si nous décidons de rester ? C'est de la folie ce qui se passe ici, ma chérie."
— "Est-ce que vous vous sentiriez mieux si j'établissais un poste permanent au Mas d’en Meynes pour la durée du congrès ?".
— "Et vous pensez pouvoir nous protéger si vous faites ça ?" demanda Sophie.
Lucia établit un contact visuel avec autant de participants qu'elle le pouvait.
— "L'adjoint Josep et moi-même pouvons faire un bien meilleur travail pour assurer votre sécurité à tous si nous sommes ici, sur place. Si vous partez maintenant, nous ne pourrons pas vous protéger. Vous pouvez être sûrs que nous voulons attraper la personne responsable le plus vite possible."
— "D'accord", dit Sophie. "Vous savez, quand vous le dites comme ça, je me sens un peu mieux." Elle se tourna vers le groupe. "Qu'en pensez-vous ?"
Des murmures d'accord et des hochements de tête montraient à Lucia qu'elle était sur la bonne voie.
— "C'est réglé, alors. Veuillez poursuivre le congrès et vaquer à vos occupations. Lorsque vous n'êtes pas dans vos chambres, assurez-vous d'être toujours avec une autre personne. Si quelqu'un de suspect frappe à la porte de votre chambre, ne le laissez pas entrer, appelez la réception et ils me préviendront. Nous vous tiendrons au courant si nous trouvons quelque chose."
— "Faire comme si rien ne s'était passé est un peu ridicule", dit David en entrant dans le hall.
Lucia lui lança ce qu'elle espérait être son meilleur, et pourtant le plus discret, regard noir. David continuait à parler de facteurs inconnus et de tueurs, donc elle était manifestement pas assez expressive. Elle s’approcha de lui et marcha "accidentellement" sur son pied. Il glapit. Et arrêta instantanément de parler. Elle prit le relais.
— "Comme le disait M. Steiner, nous ne nous attendons pas à ce que vous oubliez qu'il y a eu deux meurtres cette semaine. Mais si vous laissez le tueur vous éloigner d’ici, il gagne à bien des égards. De plus, comme je l'ai déjà dit, nous pouvons mieux vous protéger si vous êtes tous ensemble. Le vieil adage "la sécurité par le nombre" est vrai dans ce cas."
Encore des hochements de tête. "Ok", dit Sophie. "Nous sommes tous là. Nous allons poursuivre la conférence. Valentin l'aurait voulu de toute façon." Elle tapota sa joue rougie d'un doigt osseux. "Attendez, nous ne savons pas qui est la deuxième personne morte. C'est l'un d'entre nous ?"
— "Je ne peux pas commenter l'identité de la victime pour le moment." Des voix de protestation s'élevèrent du groupe. Lucia leva la main pour les faire taire à nouveau. "Seulement parce que nous n'avons pas encore prévenu les proches. Dès que nous l'aurons fait, je serai la première à vous le faire savoir."
David se pencha et parla de façon à ce que seule Lucia puisse entendre. "Il n'y en a pas."
— "Comment le savez-vous ?"
— "Parce que je connais Isabelle depuis des années et, depuis la mort de son mari, elle a toujours dit qu'elle était seule au monde."
— "Ouais, eh bien, nous avons pensé la même chose de Valentin, et on connait la suite "
— "J'ai compris." David se redressa et s'adressa au groupe. "Il est neuf heures du matin et il est temps de mettre en place la première série d'ateliers. Pourquoi ne pas laisser vos sacs près du bureau du concierge et je m'arrangerai pour les ramener dans vos chambres. Cela convient-il à tout le monde ?"
Encore plus de hochements de tête et de murmures d'accord. "Super", dit David. "Il y a du café chaud et des beignets frais de la cuisine du Mas d’en Meynes qui vous attendent dans les salles de séminaire. Essayez de profiter de votre journée."
Les participants quittaient le hall et se dirigeaient vers les salles de réunion. Les beignets et le café étaient toujours une bonne distraction et Lucia en était reconnaissante à david.
— "Excusez-moi. Est-ce que je t'ai entendu dire que c'était Isabelle ? Comme dans Isabelle Craysse ?" La question, chuchotée, venait de derrière eux et ils se retournèrent tous deux . C'était la bénévole, Anaëlle. "Je ne l'ai pas vue à la table des cadeaux ce matin. Elle refait sa pile de cadeaux tous les jours avant le petit-déjeuner."
— "Nous ne sommes encore sûrs de rien, alors gardez ça pour vous", dit Lucia. "Vous pouvez faire ça pour moi, Anaëlle ?"
Anaëlle remonta ses lunettes et sourit. "Vous pouvez compter sur moi pour garder le silence, Capitaine. Tout ce que vous voulez."
Lucia tapa sur l'épaule de la jeune femme. "Merci." Elle regarda David. "Allons dans votre chambre."
— "Pardon ?" demanda David, un seul sourcil levé.
— "Merde David, on doit juste parler en privé."
— "Comme tu veux, mais j'ai senti tes yeux brûler à travers mes sous-vêtements ce matin, alors je m’inquiète."
— "Oh, pour l'amour du ciel. Remets-toi ou je vais encore te faire pleurer." David se renfrogna au souvenir des larmes mais la conduisit quand même dans sa chambre.
Une fois là, Lucia lui tendit le manuscrit nouvellement trouvé. "Pourrais-tu y jeter un coup d'œil et me dire si c'est le même auteur du texte que nous avons trouvé avec Valentin ?".
— "Bien sûr." David ouvrit la première page et commença à lire à haute voix : "Je t'ai aimé depuis la nuit des temps. Toi, Gaspard, tu es mon seul véritable amour." Opal mit ses mains sur le col de sa robe victorienne et édouardienne et a tiré dessus. "Je vais déchirer mon corsage pour toi !" Gaspard contempla les globes lumineux, scintillant glorieusement à la lumière des bougies. "Tu es magnifique, mon amour." Il a tendu ses bras. "Viens à moi pour que je goûte le nectar de ton corps généreux."
— "Victorien Edouardien ? Cela n'a aucun sens." Il secoua la tête. "Ce 'manuscrit' n'en a pas non plus. Il offense les sens et l'intellect. Je n'étais pas sûr que ce soit possible jusqu'à ce que je lise cette horreur."
— "Mais pensez-vous que ce soit la même personne ?" demanda Lucia.
— "Définitivement oui. Une suite aussi horrible de la première partie tout aussi horrible." Il balaya les pages. "Des chapitres nouveaux, une suite, à ce qu'il semble."
— "Alors, quel est le lien avec nos deux victimes ? Ils étaient manifestement de bons auteurs pour avoir publié autant de romans."
— "Eh bien, c'est à débattre. Chacun ses goûts. Mais j'admets qu'ils étaient bien meilleurs que ce radotage." Il jeta le manuscrit sur la table basse.
— "Vous semblez bien connaître cette industrie. Pensez-vous qu'il soit plausible que quelqu'un cherche à gagner en notoriété pour ses propres écrits en tuant ces artistes en particulier ?"
— "Ça me semble un peu exagéré", dit David. "C'est probablement rien de plus que des rivalités qui ont mal tourné. Ou peut-être qu'Isabelle a aussi un fils secret. Lui et Dustin se sont trouvés sur Internet, se sont réunis et ont planifié toute cette histoire, en ajoutant le manuscrit pour nous déstabiliser."
Lucia s’assit. "Wow. C'est une sacrée théorie que vous avez là. Je croyais que vous ne croyiez pas que Dustin pouvait être le tueur."
— "Comme je l'ai dit, je ne fais confiance à personne en ce moment. C'est juste trop bizarre." David attrapa deux bouteilles d'eau dans le petit réfrigérateur du mini bar et en tendit une à Lucia. "Et il y a toujours la théorie de Noémie, le tueur de Marseille."
— "Noémie est une idiote. Et elle a tort. Pourquoi quelqu'un me suivrait depuis Marseille et commencerait à tuer des artistes ?" Elle prit un verre. "C'est stupide et je ne peux même pas croire que tu en aies parlé."
— "Le rasoir d'Ockham, capitaine."
— "Pardon ?"
— "L'explication la plus simple et la plus probable est généralement la bonne. Ce qui rend l'idée d'un tueur de Marseille tout à fait plausible. Avec votre personnalité, je suis sûr que vous vous êtes fait beaucoup d'ennemis à Marseille et dans les environs."
— "Merci pour la leçon d'histoire, Prof. Je sais ce que signifie le rasoir d'Ockham."
— "Alors pour continuer la théorie, cette ville était relativement calme jusqu'à votre retour. Bien sûr, nous avons le graffeur de moustache, mais c'est à peu près tout ce qu'il y a de plus hardcore par ici." Il s’assit sur le bord du lit. "Vous vous montrez et soudain il y a deux meurtres en trois jours. Donc, soit vous êtes la nouvelle malchanceuse de Servet, vous savez comme disait Hugo Pratt dans Corto Maltese « le jour où il pleuvra de la soupe… c’est une fourchette que vous aurez en main », soit un grand méchant vous suit partout." Il se pencha en avant. "Vous êtes le lien ici, Lucia. Mais pas Sophie ou Dustin."
Lucia restait interloquée par la phrase de David. Moi, malchanceuse, non ! Elle pensa à tous les meurtres sur lesquels elle avait enquêté, tous les tueurs mis en prison grâce à elle. Les photos de la scène de crime de Romain, sur le sol froid, se vidant de son sang, lui traversèrent l'esprit. Lucia ne pouvait pas complètement écarter l'idée de David.
— "Disons que vous avez raison. Votre hypothèse suppose que quelqu’un ait beaucoup de rage pour qu'il me traque et vienne jusqu'ici. Je ne suis pas sûre que ce soit la meilleure solution possible."
— "Vous en avez une meilleure ?"
Elle laissa échapper une longue inspiration. "Pas entièrement, c'est pourquoi Julien et moi allons rester ici et mettre en place un poste de commandement. Cela nous donnera l'occasion d'observer les interactions et de mener une enquête plus approfondie." Elle rencontra son regard. "On vous surveillera aussi de près, jusqu'à ce qu'on vous innocente ou qu'on vous arrête."
— "S'il vous plaît, vous ne partageriez pas cette conversation avec moi si vous croyiez vraiment que je suis coupable. Et rester ici est hors de question."
— "Et pourquoi ça ?"
— "L'endroit est complètement réservé jusqu'à samedi. Sauf pour la chambre d'Isabelle. Dustin et Valentin allaient partager la leur, donc Dustin y est enregistré."
— "Celle d'Isabelle est une scène de crime", dit Lucia.
Elle jeta un coup d'œil à la chambre. C'était une suite avec une petite chambre séparée. Le coin salon avait un canapé-lit, qui ferait très bien l'affaire. Elle tapota le coussin à côté d'elle.
— " On dirait que tu vas avoir un couple de colocataires, alors. "
David fronça les sourcils. "Non. Ça ne va définitivement pas marcher."
— "Je ne demandais pas, David. Je réquisitionne ton espace pour le reste du congrès. Tu peux dormir dans ton lit." Elle tapota le canapé. "J'utiliserai ce canapé-lit et on demandera un lit de camp à l'accueil pour Julien."
— "Ça ne servirait à rien de discuter avec vous, n'est-ce pas ?"
Lucia sourit. "Vous apprenez vite, M. Steiner. Vous apprenez vite."
Lucia appela Julien alors qu'elle rentrait chez elle en voiture pour préparer son sac pour son séjour au Mas d’en Meynes. "Qu'est-ce que tu as pour moi ?" demanda-t-elle.
— "Les recherches sont toujours en cours. J'ai parlé au Doc. Il y a une autre similitude entre nos deux victimes. Il a trouvé des mèches de longs cheveux roux sur les vêtements de Mme Craysse aussi."
— "Qu'est-ce qu'il en a dit cette fois ? Il a fait des analyses ?"
— "Il l'a fait. Ils semblent provenir de la même perruque synthétique. Ou du moins une correspondance très proche avec les cheveux trouvés sur M Desmaisons."
—"Pourrais-tu passer à son bureau et récupérer les pièces à conviction ? Nous en aurons besoin pour la correspondance des couleurs si nous trouvons la perruque rousse."
— "J'aime ton assurance", dit Julien. "Tu vas retourner au poste ?"
—"En fait, non. Je cours à la maison puis je retourne au Mas d’en Meynes. Le rapport de Noémie a effrayé tout le monde, donc toi et moi allons camper dans la chambre de David pour le reste du congrès."
— "Et David est d'accord avec ça ?"
— "Bien sûr que non, mais ça n'a pas d'importance. Nous allons mettre en place un poste de commandement et avoir un meilleur accès au site et aux participants," dit Lucia. "Je vais passer à la maison, prendre quelques vêtements. Viens au Mas d’en Meynes quand tu auras fini et n'oublie pas ton ordinateur portable et … un sac de voyage."
— "Ok. Je vais aussi nous prendre des sandwichs. Se lever si tôt a fait croire à mon estomac que c'est l'heure du dîner alors qu'il n'est qu'une heure."
— "J'ai mangé les cupcakes de chez Hannah." Lucia sourit. "Et en parlant d'Hannah..."
— "Je dois y aller, Cap. A tout à l'heure !" Julien raccrocha avant qu'elle puisse dire un autre mot. Elle secoua la tête et rit toute seule.
Chapitre 14
Lucia arriva à son mas vingt minutes plus tard, déverrouilla la porte d'entrée et jeta les clés sur la petite table à côté. Elle se servit une boisson gazeuse light avec de la glace , l'emporta avec elle dans la petite chambre à l'arrière et commença à trier ses sacs pour trouver des vêtements pour les deux prochains jours. Le peu de temps qui restait signifiait qu'elle n'avait pas besoin de grand-chose, mais elle n'était pas encore installée, alors il lui fallut plus de temps pour trouver tout le nécessaire. Son téléphone sonna. Elle regarda l'écran et sourit. "Hey, Aïssatou ! C'est une belle surprise", dit-elle. "Je pensais justement à toi."
Aïssatou rigola. "Eh bien, nous avons toujours eu une connexion médiumnique."
Lucia roula des yeux et s’allongea sur son sac de couchage. "S'il te plaît. Pas de médiums." Elle s’assit et a bu un verre de boisson gazeuse. "Pourquoi est-ce que les voyants semblent toujours me trouver ? Il y en a même un ici à Servet."
— "Vraiment ? Un médium de petite ville ? Différent d'ici ?"
— "Seulement que c'est la petite amie de mon père." Lucia prit une autre gorgée. "Je dois être légèrement plus sensible à ses prédictions puisqu'elle est pratiquement de la famille et tout."
Aïssatou rit encore. "Toi, ma sœur, tu n'es pas douée pour ce genre de choses."
— "Raconte-moi tout. Alors, qu'est-ce qui se passe de ton coté ? pourquoi cet appel ?"
— "Quoi ? Une femme ne peut pas appeler sa meilleure amie ?"
— "Pas quand les textos ont toujours été ton mode de communication habituel." sourit Lucia. "Bull Shit pour ton excuse."
— "Tu me manques, tu sais. Personne ici ne me parle avec autant d'amour que toi."
— "Je te crois." Lucia s’assit. "Viens me rendre visite quand je serai mieux installée. Maintenant, soit tu dois cracher le morceau, soit je dois raccrocher le téléphone. Je t'ai envoyé un texto sur le premier meurtre et un deuxième vient d'arriver."
— "Tu te moques de moi, hein ? Il n'y a pas de meurtres à Servet."
— "Je sais. Et maintenant il y en a eu deux. C'est dingue."
— "Tu as plein de boulot là. On devrait peut-être parler plus tard."
Lucia regarda l'heure sur le téléphone. "J'ai quelques minutes. A moins que tu aies besoin de plus de temps ?" Aïssatou restait silencieuse pendant quelques instants, ce qui était un signal d'alarme. "Tu as trouvé quelque chose !."
— "J'ai trouvé quelque chose."
La peau de Lucia s’hérissa. "Dis-moi."
— "Une pièce à conviction a été mal gérée sur la scène de crime. Je ne pense pas que c'était intentionnel, juste quelques numéros d'identification transposés. J'ai eu l'idée de vérifier les affaires de la même époque que le meurtre de Romain et je suis tombé dessus."
— "Sur quoi ?" Lucia se releva. "Qu’as tu trouvé, Aïssatou ?"
— "Une douille de balle. Tu te souviens que la scène avait été balayée et qu'on n'avait rien trouvé ? D'une manière ou d'une autre, on a manqué ça. Je l'envoie pour traitement. Je t'enverrai quelques photos plus tard dans la journée."
Enfin, après tant d’années, c'était peut-être le moment qu'elle avait attendu. Des larmes coulaient dans les yeux de Lucia. "Je ne te remercierai jamais assez de t'être impliqué dans cette enquête avec moi."
— "C'est ce que fait la famille. Hey, je dois y aller. Je te tiens au courant dès que j’ai plus d’infos." Aïssatou déconnecta l'appel.
Lucia essuya ses larmes. Cinq longues années sans piste. Elle s'était maitrisée pour ne pas se laisser de faux espoirs, mais c'était difficile. Son téléphone sonna à nouveau, et elle jeta un coup d'œil à l'écran. Super.
— "Monsieur le maire, comment puis-je vous aider ?"
— "Arrêtez les conneries. Vous savez pourquoi j'appelle. J'ai entendu des rumeurs selon lesquelles il y aurait une deuxième victime de meurtre. Des rumeurs que j'aurais dû entendre de vous, d'abord."
— "Je ne fais pas dans les rumeurs."
Il grogna. "Vous savez ce que je veux dire. Donnez-moi juste les détails."
Elle prit une inspiration et expira, se rappelant que le maire n'était pas un ennemi, juste une personnalité publique qui avait besoin de savoir ce qui pourrait vraiment l'inquiéter politiquement.
— "David Steiner l'a trouvée ce matin, une autre de ses artistes romantiques, poignardée, pelletée devrais-je dire, à la poitrine."
Le maire avait dû poser sa main sur le micro du téléphone, mais Lucia pouvait encore entendre quelques jurons impressionnants filtrer à travers. "Nous devons fermer le congrès."
— "Non ! Non, nous ne pouvons pas faire ça. Si nous le faisons, nous allons perdre tous ces suspects et peut-être ne jamais résoudre ces crimes." Une pensée un peu sournoise lui traversa l'esprit
— "Sans compter que des meurtres non résolus sous votre surveillance ne feraient pas bonne figure dans votre dossier." Elle fit une pause pour l'effet. "Surtout en période électorale. Laissez-moi faire mon travail."
Encore des jurons, mais cette fois-ci beaucoup moins étouffés. "Bien. Bien. Faites-le votre boulot, alors. Et, bon sang, tenez-moi au courant", dit-il tout en raccrochant.
Lucia fixa son téléphone pendant une seconde, puis le jeta dans son sac. Plus d'appels ou de distractions. Elle devait se rendre au Mas d’en Meynes et clore cette affaire pour ne plus avoir le maire sur le dos. Et se concentrer sur les nouvelles preuves que Aïssatou avait trouvées.
Une heure et demie plus tard, Lucia avait fait ses bagages et était retournée au Mas d’en Meynes. Elle avait utilisé la clé supplémentaire que David lui avait donnée pour entrer dans sa chambre. "David ?" Pas de réponse. Bien, elle était seule. Elle jeta ses sacs sur le canapé, sortit son ordinateur portable et l’installa sur la petite table ronde dans le coin de la pièce. Elle l’alluma et vérifia ses emails, cherchant le rapport d'autopsie du doc. Elle l'avait ouvert et commençait à le lire quand on frappa à la porte.
— "C'était rapide", dit Lucia à Julien qui entrait.
— "Je suis comme un lièvre, mais plus méchant." Il grogna et posa le sac de sandwichs sur la table.
— "Exactement ce que j’espérais." Lucia ouvrit le sac et en sortit un pain de seigle farci de dinde, de tomate et d’une sauce mayonnaise. Prenant une grande bouchée de ce sandwich copieux, elle gémit. "J'adore Dave's Deli", dit-elle en avalant un énorme morceau de dinde. « Depuis que je suis enfant. On y allait parfois après l'école, on s'asseyait au comptoir et on se gavait." Elle fouilla dans son sandwich puis dans le sac. "Quoi, pas de cornichons ?"
Julien sortit un deuxième sac, plus petit, et Lucia l'arracha. "J'aime encore plus les cornichons", dit-elle en se fourrant la moitié d'un gros spécimen de 7 cm au moins dans la bouche.
— "Cap, tu devrais peut-être te ménager."
—"Je n'avais pas réalisée que j'étais affamée jusqu'à ce que je voie cette nourriture. Merci d'être allé la chercher. N'oublie pas de te rembourser avec la petite caisse du poste." Elle s’essuya la bouche avec une serviette trouvée dans le sac. "Je commençais juste à lire le rapport d'autopsie."
— "Je peux le résumer, si tu veux", dit Julien.
Lucia hocha la tête en prenant une autre bouchée. La mayonnaise avait suinté sur le côté, elle l'avait attrapée avec son doigt et l’avait remis sur le pain. Julien détourna le regard et cocha les points tout en parlant. "La pelle que nous avons trouvée correspond parfaitement à la blessure. La cause de la mort est une exsanguination due à une artère perforée, la victime s'est donc vidée de son sang. Je t’ai déjà parlé des longs cheveux roux." Il fouilla dans son sac de voyage et sortit le sac de pièces à conviction qui contenait les cheveux artificiels. "Et il n'y a rien d'autre. Pas d'empreintes digitales. Pas d'ADN laissé sur le lieu du crime. Notre tueur a été plutôt méticuleux en nettoyant après lui."
— "David a mentionné qu'il n'y avait pas d'empreintes de pas dans le sable autour de Mme Craysse quand il l'a trouvée."
— "Exact. J'ai vérifié deux fois la zone et je n'en ai pas trouvé non plus. En dehors des siennes et des nôtres, ce qui signifie que le ou les tueurs ont probablement utilisé une branche d'arbre ou quelque chose du genre pour balayer derrière eux. Plutôt malin, digne d’un amateur de romans policiers" Julien secoua la tête. "Je ne peux pas croire que personne n'ait rien vu. Pour aucun des meurtres."
— "C'est pourquoi nous sommes ici au Mas d’en Meynes. Pour observer, questionner et faire des recherches. Et nous n'avons que jusqu'à samedi avec les gens qui sont ici, samedi c'est le jour où ils partent tous. Donc, nous devons être rapides et minutieux."
—"Ok. Que voulez-vous que je fasse en premier, chef ?"
— "Qu'as tu découvert à l'aéroport ?" demanda Lucia.
— "Juste quelques images granuleuses, vraiment pas nettes, à croire que le système date de vingt ans. J'ai déposé la vidéo au magasin de photo-vidéo dans la rue Clemenceau et je lui ai demandé de faire sa magie. Voir s'il peut nettoyer les images pour nous et imprimer quelques photos."
— "Espérons qu'on trouvera quelque chose. As-tu trouvé un parent proche ?"
— "Non. Il semble qu'il n'y en ait pas cette fois-ci. La victime était l'enfant unique d'enfants uniques. Et, juste pour être sûr, j'ai cherché d'autres identités cette fois et je n'ai rien trouvé. Pas d’autres pseudos, d’après l’éditeur."
— "David avait raison, alors. Il a dit qu'elle n'avait pas de parents."
— "Pourriez-vous répéter cette partie ? Que j'avais raison ?" dit David en entrant dans la pièce.
Lucia roula des yeux. David sourit. Julien sourit.
— "Est-ce qu'il faut beaucoup d'entraînement pour entrer aussi discrètement et être aussi pompeux ? Ou tu es né comme ça ?" demanda Lucia.
— "C'est probablement ces années qu'il a passées en Angleterre. Ça l'a rendu prétentieux et tout ça", dit Julien.
— "Pour le moment, cependant, que diriez-vous d'aller dans vos coins respectifs ? dit David.
Elle prit une inspiration et canalisa la Triumph Girl qui était en elle, ce qui incluait d'ignorer le professeur. Normalement elle ne serait pas aussi distraite par ses manigances, chaque intervention de David lui faisait comme une éruption de chair de poule.
— "Julien, pourrais-tu publier un communiqué de presse sur la mort d'Isabelle Craysse ? Ajoute tous les trucs rassurants sur le fait qu'on est sur l'affaire et qu'on suit toutes les pistes possibles. Quand tu auras fini, va fouiller la chambre de la victime et fais-moi savoir si tu trouves quelque chose d'important."
— "Oui, m'dame. Je m'en occupe."
— "Je ne pense pas non plus qu'on puisse écarter Dustin pour l'instant. Le second meurtre pourrait avoir été commis pour nous éloigner du premier," dit Lucia.
— "Et le tueur de Marseille ?" demanda David. "Allez-vous le mentionner ?"
— "Non ! Non, non, non, non, non, non. Il n'y a pas de tueur de Marseille." Lucia attrapa un petit bloc-notes et un stylo et glissa le tout dans sa poche de poitrine. "Serait-il possible pour vous de ne pas être aussi ennuyeux ? Au moins jusqu'à ce que le congrès soit terminé ?"
Il essaya de prendre un air innocent. Ça ne fonctionnait pas.
— "Je vais faire le tour des participants et leur parler. Voir ce que je peux trouver," dit Lucia.
— "Je vais venir," dit David. "Ils me connaissent. Ils seront peut-être plus à l'aise pour vous parler si je suis là." Lucia pensa qu’Il n'avait pas tort.
— "D'accord." Et même si elle savait que c'était inutile, elle ajouta : "Mais on ne parle pas."
Les premières personnes que Lucia interrogea furent les propriétaires du Mas d’en Meynes, Steven et Elise Bellamy, un couple grisonnant d'une cinquantaine d'années qui étaient aussi les parents de la douce Hannah.
— "A quelle heure avez-vous dit qu'elle avait été tuée ?" demanda Elise.
— "Entre minuit et deux heures du matin". Elise regarda son mari. "Nous étions au lit. En train de dormir. Nous nous levons vers quatre heures pour être prêts dès l’aube, donc nous nous couchons plus tôt que la plupart des gens."
—"Et notre chambre est du côté opposé à celle où vous avez trouvé la pauvre femme, donc même si nous avions été réveillés, nous n'aurions probablement rien remarqué", dit Steven.
— "Et les invités ? Avez-vous vu une activité suspecte ? Ou, à tout le moins, une activité qui ne vous semblerait pas normale ?"
— "Damn it, pas que je me souvienne", dit Steven. "Et toi, chérie ? Tu as vu quelque chose d'étrange ?"
— "Rien de plus que la normale. Ces artistes sont très polis. Un peu bizarres parfois — je veux dire, j'en ai vu quelques-uns dans un coin, lisant tout seuls à haute voix— mais c'est à peu près tout."
— "Connaissez-vous Pujol Service Auto ? demanda Lucia.
— "Oui, mais ils ne viennent presque jamais aussi loin après Le Boulou", dit Elise. "Occasionnellement, mais c'est rare."
— "Ça coïncide avec ce qu'on m'a dit." Lucia et David s’éloignèrent de la table de cuisine en formica blanc. "Merci pour votre temps", dit-elle.
— "Oh, vous êtes plus que bienvenue, Capitaine Pretti. Et si vous me permettez de le dire, nous nous sentons beaucoup mieux avec vous et Julien ici en ce moment. C'est vraiment une chose terrible." Elise prit une assiette de biscuits et les tendit à Lucia. "Tenez, prenez-les. Un petit merci de notre part." Double chocolat noir avec des pépites de chocolat blanc et des noix de macadamia. Lucia ne pouvait pas refuser.
Lucia pouvait voir d'où Hannah tenait ses talents de pâtissière. "Merci, ils ont l'air délicieux, mais serait-il possible pour vous de les envoyer dans la chambre de David ? Je commence à peine les entretiens."
— "Considérez que c'est fait." Steven prit l'assiette de sa femme et quitta la cuisine, mais pas avant que Lucia en arrachât un gâteau sur le dessus.
Lucia et David se rendirent dans le hall et trouvèrent un banc rempli de coussins juste face aux entrées des salles de réunion. Elle vérifia encore l'heure sur son téléphone. "Quand est-ce que cette session se termine ?"
— "Dans environ dix minutes."
— "Y a-t-il d'autres ateliers aujourd'hui ?"
— "C'est le dernier, comme ça tout le monde peut se préparer pour ce soir."
— "Qu'est-ce qui se passe ce soir ?"
— "C'est la soirée micro ouvert. Les auteurs vont faire de courtes lectures de leurs œuvres en cours dans l'espoir d'attirer un agent ou un éditeur."
Lucia restait immobile. C'était parfait. "Vous devez lire le manuscrit qu'on a trouvé. Faire comme si c'était le tien. Si le tueur est là, ça pourrait l'exciter, ou le faire réagir que quelqu'un d'autre s’attribue son travail."
David se leva. "Alors là, absolument pas."
— "Vous n'arrêtez pas de me dire que vous voulez aider. Voici votre chance. Garez votre ego et lisez l'histoire. Sinon, vous pouvez retourner dans votre chambre, et je m'occuperai de l'enquête moi-même. »
— "Ecoutez, personne ne va croire que c'est mon écriture."
— "Parce que... ? Vous écrivez beaucoup de romans d'amour, vous ?"
Il se rassit et considéra Lucia. "On dirait que ce texte a été écrit du point de vue d'une femme. Vous l'avez lu. Ce serait beaucoup plus plausible venant de vous."
— "Merci pour le vote, mais je dois surveiller la foule."
— "Julien et moi allons nous en occuper. Passez en dernier. Peut-être même que vous aurez de la chance et que l'auteur se montrera avant que vous lisiez. Asseyez-vous près de la scène et vous aurez un accès rapide au cas où."
Merde, il avait raison. Encore une fois. Cet homme était épuisant. "Bien. Vous choisissez la section et je la lirai." Il continua à la regarder fixement. "Et quoi ?" dit Lucia
— "Vous allez avoir besoin de changer de vêtements. Vous ne pouvez pas aller là-bas en ressemblant à un flic."
— "Tout le monde sait déjà que je suis un flic. On ne peut pas le cacher, et je ne veux pas le faire."
— "Ce n'est pas ce que je voulais dire. Nous avons juste besoin d'adoucir un peu votre look. Vous rendre un peu plus romantique."
— "Allez vous faire... Je porte mon jean et mes bottes. Mais", ajouta-t-elle, "en guise de compromis, j'ai un pull à col roulé noir. Ça me donnera cette attitude d'écrivain cool."
— "Ce n'est pas les années 50 et vous n’êtes pas une beatnik. Je m'occupe des vêtements."
— "Peu importe", dit Lucia alors que le séminaire se terminait et que le hall se remplissait rapidement. Des femmes, et quelques hommes, se dirigeaient vers la table des cadeaux et prenaient des livres gratuits et des cadeaux publicitaires. D'autres se tenaient debout et regardaient le tableau d'inscription pour la soirée micro ouvert, se disputant pour savoir qui allait y aller en premier. Lucia remarqua que Anaëlle se tenait à l'écart de la ligne d'inscription et s’approchait d'elle.
— "Allez-vous lire ce soir ?" demanda Lucia
— "Oh, je ne sais pas. Je veux dire, je ne suis pas du genre à monter sur scène."
Lucia hocha la tête. "Je comprends." Elle prit le marqueur et mit son nom sur la dernière ligne. "Je pense que si je passe en dernier, ça me donnera le temps de faire passer mon stress."
— "Je ne sais pas si ça marcherait pour moi", dit Anaëlle. "Je ne savais pas que vous étiez aussi écrivain. Vous écrivez des romans policiers ?"
— "Ce serait trop prévisible, vous ne pensez pas ?" dit David par-dessus l'épaule de Lucia. "Non, notre capitaine travaille à la création d'un nouveau sous-genre victorien."
Anaëlle haussa les sourcils. "Eh bien, c'est, euh, intéressant. »
— "Oui, n'est-ce pas ?" répondit David. "Tellement intéressant que j'ai hâte d'en entendre parler ce soir." Il avait l'air de faire des efforts pour retenir un rire. Lucia avait envie de le frapper.
— "Eh bien, je devrais aller à la table des cadeaux tout de suite." Dit Anaëlle. "Je remplace Annie. Elle ne se sent pas bien."
— "Oh, c'est dommage", dit Lucia, se rappelant de demander à David pour cette Annie.
— "Mais tu ne vas pas t'inscrire ?" demanda Lucia.
— "Je suis encore en train d'y réfléchir. Si je le fais, je prendrai la place juste avant vous. On se voit plus tard."
— "Qu'est-ce que tu en penses ?" demanda Lucia à David alors que Anaëlle s'éloignait.
— "De qui ? Anaëlle ? Rien. Elle a été d'une aide précieuse. Je suppose qu'elle s'est inscrite comme bénévole parce que c'est moins cher. Les volontaires bénéficient d'un tarif réduit sur une chambre s'ils partagent avec un colocataire et les frais de participation sont supprimés. Pour autant que je sache, c'est juste une autre débutante qui essaie de trouver sa place avant de se jeter dans les eaux profondes et sombres de l'édition romantique.
— "Et Annie ? Quel est son nom de famille ? Je ne l'ai pas encore rencontrée."
— "Annie Smith", lui dit David. "C'est une Américaine de Seattle, petite, mince et brune. Elle a auto-publié un livre. Elle est plutôt douée mais encore un peu verte. On dit qu'elle souffre fréquemment de migraines, ce qui pourrait expliquer pourquoi tu ne l'as jamais rencontrée."
— "Hmm... Comme par hasard »
— "Tout le monde est suspect pour vous ?"
— "A peu près, oui."
—"Et moi ?" rétorqua-t-il.
Lucia le regarda dans les yeux et sut sans aucun doute qu'il ne pouvait pas être le meurtrier. Mais il troublait définitivement sa tranquillité d'esprit. "Vous m'aidez à mener l'enquête. Qu'est-ce que ça vous dit ?"
— "Ça me dit que vous me faites confiance."
— "Eh bien, dans une certaine mesure il y a de ça."
David était sur le point de répondre quand Dustin les interrompit.
— "Des nouvelles de celui qui a tué mon père ? J'ai l'impression que je devrais commencer à prendre des dispositions ou quelque chose."
Lucia se tourna vers lui. Au moins, il avait dessoûlé et mis de vrais vêtements. "Je suis désolée, Dustin. Rien de nouveau. Et nous ne pouvons pas vous remettre la dépouille de M Desmaisons avant d'avoir résolu l'affaire."
Dustin opina. "Ok. Je comprends. La rumeur dit que la seconde victime est Isabelle Craysse. Est-ce vrai ?"
— "Quoi ? Isabelle est morte, elle aussi ?" Sophie rejoignait justement leur conversation.
Comme ils s'apprêtaient à rendre l'information publique, Lucia décida de confirmer la mort. Difficile de garder des secrets dans une petite ville. De plus, elle voulait jauger leurs réactions. "Oui, Isabelle Craysse a été assassinée tôt ce matin. Nous préparons toujours le communiqué de presse, alors j'apprécierais que vous gardiez cette information pour vous jusqu'à ce qu'elle soit rendue publique cet après-midi."
Dustin sursauta, mais Sophie continua à parler.
— "Je me demandais où elle était aujourd'hui, elle devait prendre un café avec moi." Elle secoua la tête. "Bientôt, je serai toute seule."
— "De quoi tu parles ?" demanda David.
— "Mes artistes. Ils tombent comme des mouches. Qu'est-ce qu'un agent peut faire sans eux ?"
Lucia ouvrit son bloc-notes. "Vous représentez qui d’autre dans ce congrès?"
— "Oh, voyons voir, il y a Judy McBride. C’est un pseudo, vous savez. Elle écrit des romances historiques. De la vieille école. Pas de ces trucs de vampires d’aujourd’hui. Et Sylvie Malice. Elle est là depuis presque aussi longtemps que Valentin." Sophie se pencha. "Et entre toi et moi" elle fit un geste complice vers David, "ça se voit." Elle rigola. "Elle prévoit de prendre sa retraite à la fin de cette année."
— "Et Samantha Monroe ? Vous la représentez toujours, n'est-ce pas ?" demanda Dustin.
"Oh oui. Sam. Monroe ça fait bien anglosaxon hein ? c’est moi qui lui avait trouvé son nom" Sophie désigna la grande blonde quadragénaire aux longues jambes qui se tenait près de la table aux cadeaux. "Elle aussi, elle est chez moi."
Lucia ne pouvait assurément pas écarter Sophie comme point de contact. "Quelqu'un d'autre, ou quelque chose d'autre, que nous devrions connaître ?"
— "Non", dit Sophie. "Ne laissez pas celui qui fait ça tuer quelqu'un d'autre. En plus d'être seule, je n'aurais plus de travail." Cynique mais juste.
Chapitre 15
—"Je suis plutôt WYSIWYG, vous savez. Les gens qui me connaissent ne s'attendraient pas à ce que je me présente avec des paillettes", dit Lucia en tenant à bout de bras un haut à manches longues et à paillettes d'or.
— "Alors peut-être qu'il est temps que vous changiez. Sortez de votre routine de vêtements de flic ", dit David. "Qui sait, vous pourriez être sexy là-dedans."
— "Ce n'est pas mon travail d'être sexy. C'est mon travail de trouver des tueurs et autres malfaiteurs." Elle alla dans la salle de bain pour se changer et en ressortit vingt minutes plus tard, son bob sombre et haché balayé sur son visage révélant une légère touche de blush, de mascara et de rouge à lèvres rouge foncé. Lucia mit le haut en place par-dessus son jean, se sentant bien trop mal à l'aise. Le haut était moulant, et elle regrettait les cupcakes du déjeuner. Elle regarda dans le miroir au-dessus de la commode et ses yeux ont rencontré ceux de David. Pour une fois, elle ne pouvait pas vraiment les lire. Une bouffée de chaleur la traversa. Probablement un choc d’électricité statique à cause de toutes les paillettes.
— "Ahem." Julien s'éclaircit la gorge.
David et Lucia rompaient la connexion et regardaient dans sa direction.
— "Si vous avez fini de vous jauger, je veux juste que vous sachiez que je vais avoir besoin de lunettes de soleil ce soir. C'est un vêtement avec sacrément de paillettes."
Lucia fit une grimace. "Où as-tu eu ça ?"
— "Tu ne veux pas le savoir", dit David.
— "Si, je le veux vraiment. Crache le morceau. Est-ce que Zoé te l'a prêté ? Ça ressemble certainement à quelque chose qu'elle pourrait porter." Elle tira dessus. Alors qu'il était ajusté partout ailleurs, il était un peu grand au niveau de la poitrine.
David soupira. "C'était celui d'Isabelle. Je l'ai trouvé dans sa chambre."
— "Je porte le haut d'une femme morte ? Tu es sérieux ? Et comment es-tu entré là-dedans ? Tu n'es pas censé y aller."
— "Il est entré quand je perquisitionnais la chambre, Cap'taine. Comme il vous aidait, je ne pensais pas que cela vous dérangerait."
Lucia leva les yeux au plafond. Secouant la tête, elle se rappela que le contrôle de ces deux-là était une illusion. Surtout ici. Elle regarda David. "As-tu choisi une section des chapitres que je dois lire ?"
— "Le meilleur que j'ai pu trouver."
— "Tu réalises que tu es complètement indigne de confiance."
Ses yeux brillaient, le faisant ressembler à un grand elfe noir, mais c'était probablement juste le reflet de son chemisier.
Une vingtaine de participants s'agitaient et discutaient avec enthousiasme de l'opportunité de lire pour les éditeurs présents dans la foule. Certains déploraient leur trac, tandis que d'autres se disputaient l'unique grand miroir de la salle de conférence pour vérifier maquillage et tenue.
— "Allez, Joy, partage", dit une jeune femme d'une vingtaine d'années en poussant son amie du coude. "Laisse-moi utiliser ton rouge à lèvres, d'abord." L'autre femme lui tendit le tube. "Il ne faut pas en mettre beaucoup, ça va coller aux dents." Sur ce, elles se rapprochèrent du miroir et examinèrent leurs sourires. Julien, David et Lucia se frayaient un chemin à travers le groupe et prenaient leurs postes respectifs. Julien et David restèrent au fond de la salle pour pouvoir scanner la foule. Lucia, elle, s'installa à l'avant avec toutes les autres personnes qui allaient lire, mais elle s'était quand même assurée d'avoir une vue dégagée sur les deux entrées principales.
À 20 heures précises, David monta sur la scène et ouvrit le micro. "Bienvenue à la soirée micro ouvert de Romancing the Jewel. C'est le moment pour les artistes contemporains non exposés et les auteurs de romance non encore publiés de présenter leur travail aux agents et aux éditeurs qui sont avec nous, ici, ce soir." Il laissa le micro un moment pour aider Samantha Monroe et ses talons noirs de 15 cm à monter sur la scène. "Samantha va animer les débats ce soir." reprit-il.
Ensuite, David retourna à sa place au fond de la salle. Samantha prit le micro sur son pied et se dirigea vers le bord de la petite scène. "Êtes-vous prêts à démarrer la fête ?" demanda-t-elle d'une voix haletante, en balançant ses longs cheveux blonds sur le côté. Sans attendre de réponse, elle replaça le micro et a appela le premier nom sur le tableau d'inscription. "Jade Victor."
Une jeune femme d'une vingtaine d'années, Jade, lut un chapitre de son récit, à la première personne, d'un enlèvement par des extraterrestres qui, bien sûr, aboutit à une romance inter espèce : "Mon Roi des Etoiles m'a appelée sa Princesse de la Terre, puis il m'a fait signe en montant dans son énorme vaisseau. Cherche-moi de l'autre côté de la lune, mon amour, m'a-t-il dit avant que la porte ne se referme." Jade inclina la tête et un léger applaudissement s’éleva.
Lucia était presque certaine que Star King allait dépoussiérer la Princesse de la Terre, mais on ne peut jamais vraiment savoir avec ces romances intergalactiques.
"Merci, Jade Victor", dit Samantha. "Suivante, Danielle Patrick."
Et c'est ainsi que passa l'heure et demie suivante. Des histoires d'amour non partagées, des loups-garous qui trouvaient leur compagnon pour le perdre à nouveau, des fantômes avec des problèmes de socialisation. Tout ce que vous pouvez imaginer, quelqu'un l'a déjà écrit de toute façon. Et rien de tout cela ne ressemblait au manuscrit qu'elle tenait dans ses mains.
— "Et notre prochaine lectrice ce soir est Lucia Pretti."
— "Non", dit Lucia depuis son siège. "Je suis la dernière. Anaëlle, de la table des cadeaux, est censée être avant moi."
Samantha jeta un coup d'œil à la liste. "Elle ne s'est pas inscrite, maintenant n’ayez pas peur, montez ici."
Lucia se renfrogna. Elle ne recevait pas d'ordres, d’habitude elle en donnait. Son premier instinct fut d'argumenter, mais tout le monde la regardait. La prochaine fois. "Je lis mon dernier travail en cours." David lui avait dit de l'appeler ainsi puisqu'ils n'avaient qu'un manuscrit partiel. Et si le tueur l'avait effectivement terminé, il pourrait se sentir obligé de le crier depuis le public. "Cœur Tragique d’Amour est un nouveau sous-genre que j'ai créé, une Romance Edouardo-victorienne." Elle lut des regards de confusion dans la foule et était certaine qu'ils reflétaient les siens. Lucia s'éclaircit la gorge et commença à lire : "'Mon seigneur, mon cœur se brise devant mon incapacité à vous toucher. Non pas parce que je ne peux pas vous toucher, mais parce que c'est interdit car nous sommes maintenant de deux classes différentes. Vous êtes de la famille royale et moi, depuis la mort prématurée de mes parents, je ne suis plus qu'une humble servante de cuisine, destinée à jamais à vous aimer de loin.'' "'Ce n'est pas vrai', dit Gaspard à Opal, la femme qu'il aimait plus que le trône. Je ne suis que le quatrième de la lignée, donc ma famille ne s'inquiétera pas quand je vous libérerai de la fumée et de la graisse de la cuisine et vous amènerai dans mes appartements. "'Je ne suis qu'une vierge, cher Gaspard. Je ne sais rien des chambres et des manières viriles. "'Je n'en attends pas moins de la femme que j'aime. Viens avec moi maintenant, Opal, que je puisse découvrir tes charmes féminins et faire de toi, vraiment, une femme. "'Que veux—tu dire, Gaspard ? Je suis déjà une femme. "'Tu l'es, en effet. Et ce soir, je vais faire de toi une femme très satisfaite."
Lucia grimaça intérieurement en pensant à ce qu'elle venait de lire et scruta la pièce à la recherche d'expressions étranges ou de colère. La pièce était complètement silencieuse. Les gens la fixaient, bouche bée. Pas vraiment la réaction qu'elle espérait. "Oh, allez", se dit-elle. "Ce n'était pas si grave."
Samantha passa son bras autour de l'épaule de Lucia et lui chuchota à l'oreille. "Oui, chérie, hélas ça l'était vraiment. Ne quitte pas ton job actuel, conseil d’amie." Puis elle s'adressa aux participants. "Et pourquoi pas des applaudissements pour Mme Pretti ?"
La réponse fut mitigée, mais au moins ils avaient applaudi. Lucia se dirigea vers le fond de la salle et rejoignit Julien et David.
— "Ça m'a fait mal au cerveau", dit David. Julien acquiesça.
— "Vous vous rappelez que je n'ai pas écrit ça ? Ce n’est pas de moi, ok ? Avez-vous vu quelque chose ou étiez-vous trop occupés à juger ?"
— "Personne n'a semblé dépasser les limites de l'émotion. Et personne n'est parti, bien que cela soit déjà louche en soi ", déclara Julien. "En ce qui me concerne, il n'y avait pas assez de choses dans ton texte pour retenir mon attention, comme des bombes ou des explosions."
— "C'est une romance. On n’y met, en général, pas de bombes."
— "Rien vu non plus", dit David.
Sophie était au dernier rang et se retourna dans son siège. "Vous deux devriez être plus gentils avec Lucia." Elle regarda David. "Au moins, elle a pris un risque, vous savez."
Lucia se frotta les yeux. "Ok, ça ne s'est évidemment pas passé comme on le pensait. La journée a été longue. Je vais dans la chambre. Il y a un plateau de cookies qui m'attend là-bas normalement."
— "Je vais rester un peu plus longtemps, voir si je peux capter des conversations", dit Julien.
— "Et je vais lui tenir compagnie", dit David. "Il est possible que vous aveugliez les gens avec toutes ces paillettes. Peut-être que quelqu'un aura l'air plus suspect une fois qu'il aura retrouvé la vue."
— "Tu m'as donné ça à porter !"
— "Et vous avez dit, 'oui'. Vraiment, Lucia, ce n'est pas une bonne habitude de blâmer les autres pour vos décisions."
Lucia enfila son pantalon de pyjama constellé de petites motos et un t-shirt vert fluo, et s'installa dans son lit de fortune sur le canapé, entourée de tous les oreillers et couvertures qu'elle avait pu trouver et qui n'étaient pas utilisés. Construction d'un nid. C'est comme ça que sa mère disait. Quand la vie devenait stressante, Lucia faisait son nid. Elle se servit une tasse de thé à la camomille dans le pot sur la table basse et respira profondément. Le parfum fleuri lui rappelait les jours de pluie passés à l'intérieur, à regarder les gouttes de pluie éclabousser la surface du fleuve. Il y avait un rythme hypnotique et apaisant qui la calmait toujours. Antonia disait que la pluie était la façon dont la nature nettoyait le monde, ce qui signifiait qu'elle pouvait aussi laver nos problèmes. Lucia soupira. Sa mère lui manquait vraiment.
La porte s’ouvrit brusquement et elle dut faire preuve de toute sa volonté pour ne pas renverser le liquide chaud sur ses genoux.
— "Pour l'amour du ciel, tu aurais pu me prévenir avant de te jeter sur cette porte."
— "Je ne me suis pas 'jeté sur la porte'. J'essayais d'être silencieux au contraire", dit David. Il se plaça en face d'elle et fit un geste de la main. "C'est quoi tout ça ?"
— " Je pense mieux quand je suis confortablement installée ", dit Lucia en posant sa tasse. Elle leva les yeux vers lui. Il avait un regard curieux sur son visage, comme s'il calculait quelque chose. "Tu essaies de me comprendre, n'est-ce pas ?"
—"S'il te plaît", dit-il. "Accorde-moi un peu de crédit. Je t'ai comprise dès notre première rencontre."
— "Et qu'est-ce que tu as compris exactement ?" demanda Lucia. Elle se pencha en avant et appuya ses coudes sur ses genoux. Ça va être à coté. Même complètement inexact. Presque tout le monde l'a mal lue. Romain ne s’était pas trompé, et c'était l'une des choses qu'elle aimait chez lui et dans leur relation. Il savait exactement qui elle était depuis le début et l'acceptait complètement.
— "Eh bien, voyons voir. Tu prends des risques, mais ils sont calculés. Tu as un rebelle intérieur qui se bat contre les règles alors que tu travailles dur en surface pour les faire respecter." David s'assit sur le bras de la chaise, en face d'elle. "Il y a toujours une étrange petite fille à l'intérieur, qui aspire à quelque chose — peut-être à être acceptée ? —... mais tu la protèges et la sécurises. Comment je m'en sors jusqu'ici ?"
Lucia se déplaça. Son évaluation était un peu trop bonne et juste pour qu’elle soit confortable en position trop proche de lui.
— "Pas horrible bizarrement."
— "En plus, tu es une fille à maman."
— "Pourquoi est-ce que tu dis ça ?"
— "Tu as préféré Antonia à Serge quand ils ont divorcés."
Lucia blanchit. "Vous vous aventurez sur un terrain glissant, M. Steiner."
David se leva. "Serge est mon ami. Tu dois savoir que tu l'as blessé quand tu es partie. Et encore plus tard, quand tu as refusé de lui parler."
— "Il est évident que tu ne connais pas toute l'histoire."
— "Eclaire-moi."
Lucia prit la tasse de thé. "Je n'ai jamais refusé de lui parler. Il a arrêté de prendre mes appels quand maman était mourante. Il préférait les textos."
Elle but une gorgée et ferma les yeux un instant. Lorsque Antonia était entrée à l'hôpital pour la dernière fois, Lucia avait essayé de convaincre Serge de venir la voir. Même si ses parents étaient divorcés depuis des années, ils avaient encore une fille en commun. Elle avait laissé un message téléphonique, mais il n'avait jamais rappelé. Antonia était décédée et Lucia avait laissé un autre message. Rien, jusqu'à ce qu'un mois plus tard, un message d'excuse de Serge apparaisse sur son téléphone. Elle avait désespérément besoin de lui, et il l'avait abandonnée. Lucia remonta les couvertures sous son menton.
— "Il y a toujours deux côtés. Tu n'en as entendu qu'une et tu ne devrais pas présumer de certaines choses alors que tu n'as pas tous les faits." Elle termina le reste de son thé. "Et j'en ai fini avec cette conversation."
— "Tu as raison, bien sûr. Je suis vraiment désolé."
Il avait l'air désolé, et peut-être un peu coupable, d'avoir supposé qu'il connaissait toute l'histoire. Ses yeux sombres le montraient. Ils en disaient beaucoup plus que ses mots. Mais tout ce qu'il dit, fut "Bonne nuit, Lucia".
Elle hocha la tête, se retourna, ferma les yeux et s'endormit quasi instantanément.
Le lendemain matin, l'arôme du café frais chatouillait le nez de Lucia. Elle inhala profondément et soupira. Le café était l'un de ses plaisirs préférés. Après les cupcakes. Et les pâtisseries. Ok, si elle était vraiment honnête, elle aimait aussi beaucoup les donuts, même si c'était un cliché de flic. Elle s'étira et se rappela soudainement où elle était quand elle entendit le robinet de la salle de bain se fermer. Elle se tourna sur le côté et ouvrit lentement un œil. Julien avait dû rentrer tard et dormait encore, mais David était debout devant la commode, une serviette autour des reins, et un texte tatoué en noir courait le long de sa cage thoracique droite. Merde. Pour un professeur de matières chiantes, il était plutôt beau à regarder.
— "Au cas où vous vous demanderiez, je m'apprête à laisser tomber la serviette, pour que vous puissiez ouvrir complètement les yeux et vous rincer l’œil ou, au choix, vous retourner."
Lucia jeta les couvertures en arrière. Elle sauta du canapé, attrapa ses vêtements et se dirigea à toute vitesse vers la salle de bain. "Tu es un con prétentieux, tu sais ça ?" dit-elle en passant.
— "En effet, je le sais." rigola David. "On m'a dit ça plus d'une fois dans ma vie."
Lorsque Lucia sortit de la salle de bain trente minutes plus tard, elle était douchée et habillée, et seulement momentanément déçue que David soit habillé lui aussi. Désemparée, elle se donna une claque mentale. Laisse tomber et fais comme si de rien n'était.
— "Tu as bien dormi, Julien ?"
— "Je pense que je suis encore endormi. Tu as fini de prendre ta douche ? Si oui, j'y vais."
— "Vas-y", dit Lucia. "Je suis presque sûre d'avoir senti du café tout à l'heure", dit-elle à David.
Il a tendu un pot et lui versa une tasse. "Croissants faits maison, aussi, si tu as faim."
— "Tu plaisantes ? J'ai toujours faim. C'est dû à mon métabolisme élevé." Elle prit la tasse, inspira profondément, et en prit une gorgée. "C'est délicieux." Lucia étala du beurre et de la confiture de cerises maison sur l'un des croissants et prit une bouchée. Elle ferma les yeux et savoura le tourbillon de goûts sucrés qui se mélangeaient à la pâte feuilletée. "Je crois vraiment que je suis au paradis."
— "Elise et Steven font vraiment un excellent travail." dit David
Lucia acquiesça en s'essuyant la bouche avec une serviette en tissu.
— "Quel est le programme du congrès pour le reste de la semaine ?"
— "Aujourd'hui, la matinée est libre pour que les artistes puissent rencontrer les agents ou les éditeurs avec lesquels ils ont pris rendez-vous. Ensuite, il y a un panel d'auteurs à l’Incipit à 13h. Demain, nous avons le dernier des ateliers, suivi d'un dîner de clôture et d'un bal masqué. Samedi, tout le monde rentre chez soi."
— "Ok. Parle-moi du panel d'auteurs d'aujourd'hui."
— "Trois des artistes les plus connus vont parler et répondre aux questions sur leur façon de travailler. Du moins, ceux qui sont encore en vie." David fronça les sourcils. "Isabelle et Valentin étaient tous les deux censés participer. J'ai dû faire quelques ajustements pour les remplacer."
Julien sortit de la salle de bain, brossé et entièrement habillé, et se dirigea directement vers le plateau de viennoiseries. "Ok. Je suis réveillé maintenant. Bonjour à tous." Il prit un croissant. "J'avais peur qu'il n'y en ait plus. Le capitaine aime ces friandises."
— "J'ai remarqué effectivement", dit David.
Lucia leva un sourcil. "Tu oublies que je porte une arme."
— "C'est noté."
Julien regarde Lucia, puis David. "C'est sympa l’ambiance."
— "Qu'est-ce que tu veux dire ?" demanda Lucia.
— "Seulement qu'il semble que toi et David vous entendez terriblement bien pour le moment, c'est tout." Il tira la chaise du bureau dans le coin, la fit tourner et s’assit. "Et vous devriez savoir que j'ai capté quelques conversations hier soir après que vous soyez retournés dans la chambre. Les gens parlent."
— "Je suppose que vous voulez parler des meurtres", dit Lucia.
— "Il y a ça. Et puis il y a vous et le professeur. C'est une petite ville et les gens savent que vous êtes dans la même chambre."
— "Oh, pour l'amour du ciel. C'est un travail de police. En plus, vous êtes là aussi."
— "Ça n'a pas l'air d'avoir d'importance. Les gens disent que vous agissez très vite. Noémie fait courir des rumeurs, aussi."
— "Noémie je m’en moque." David se servit une autre tasse de café. "C'est quoi son problème ?" demanda-t-il.
— "Les trucs habituels de Noémie. Surtout sur le fait que la capitaine est trop occupée avec une relation pour attraper le tueur," dit Julien.
— "Occupée avec une relation ? Qui dit encore ça ?" Lucia termina son croissant et remarqua que David essayait de cacher un sourire derrière une serviette. "Qu'est-ce qu'il y a de si drôle ? Ce n'est pas drôle. C'est ma réputation."
— "Tu n'es pas un peu vieille pour t'inquiéter de ça ?"
— "Ma réputation professionnelle. Noémie fera tout ce qu'il faut pour me discréditer."
— "Que lui avez-vous fait ? Tué sa perruche ?"
— "Pas du tout", répondit Lucia. "Ecoutez, je n'ai pas le temps de faire une promenade dans le passé, ni d'écouter les rumeurs de la ville. Il ne nous reste que quelques jours pour trouver notre meurtrier." Elle remplit sa tasse de café. "Julien, nous avons découvert hier que Valentin et Isabelle étaient tous deux représentés par Sophie Vernier, il y a donc un autre lien."
Julien hocha la tête. "Sophie représente quelqu'un d'autre dans les locaux ?"
— "Trois autres artistes." Lucia a pris son bloc—notes. "Judy McBride, Wendy Harris, et Samantha Monroe."
— "A quoi tu penses ?"
— "Eh bien, celui qui fait ça affecte le gagne-pain de Sophie. Peut-être un agent rival ?"
— "Je vais me renseigner. Je vais aussi voir s'il y a d'autres associations communes à toutes ces personnes." Julien sortit son ordinateur portable de son sac à dos et l'alluma.
— " Tu vas encore rester ici toute la journée, n'est-ce pas ? ". demanda David.
— "C'est vrai, David. Tu es coincé avec nous jusqu'à ce que le congrès soit terminé. Ou que nous trouvions le meurtrier. Ce qui arrivera en premier, j’en suis sure."
— "Je suppose que je devrais tirer le meilleur parti de la situation." Soupira David. "Pendant que tu cherches les connexions possibles, vois si tu peux trouver quelque chose pour réparer le ronflement de Lucia."
— "Je ne ronfle pas."
— "Tu ronfles comme une Harley qui tourne. Je pouvais t'entendre à travers la porte de la chambre. Je ne sais pas comment Julien a pu dormir."
— "Rien ne me réveille", dit Julien.
— "Comme si tu savais à quoi ressemble le bruit d'une Harley." Lucia leva les yeux au ciel pour David.
— "Mince, ça ressemble à un défi, David", dit Julien.
David prit sa tasse et regarda le bord. "Nous avons tous un passé, Lucia. Tu devrais le savoir mieux que quiconque."
Chapitre 16
Alors que Lucia traversait le hall, le réceptionniste l'interpella. "Capitaine Pretti ? Un mot, s'il vous plaît ?"
— "Bien sûr. Qu'est-ce qu'il y a ?"
— "J'ai pensé que vous aimeriez savoir que nous avons eu deux clients qui ont quitté l'hôtel tard hier soir. C'était étrange parce que personne ne fait jamais ça." Grand et mince, il remettait en place son gilet en velours rouge. "La plupart des gens attendent jusqu'à la toute dernière minute le matin. Ça rend le personnel d'entretien fou, d’ailleurs."
— "J'apprécie l'information." Lucia regarda son badge. "James." Ca ne s’inventait pas. Elle ouvrit son bloc-notes. "Puis-je avoir les noms et les heures ?"
— "Je les ai déjà imprimés pour vous." Il lui tendit la liste, la lisant à voix haute. "Barbara Josep est partie vers neuf heures et Alabaster Hayes a quitté l'hôtel à dix heures quinze." James s'est penché. "Je soupçonne qu'Alabaster n'est pas son vrai nom."
— "Tu crois ?" Lucia prit la liste et la plia. "Merci, encore une fois. Vous me direz si vous remarquez d'autres comportements étranges ?"
— "Vous pouvez compter sur moi."
Lucia téléphona à Julien depuis le porche d'entrée et relaya l'information.
— "Peut-être qu'ils étaient tous les deux dans le coup", suggéra t-il. "Et qu’ils sont partis au milieu de la nuit pour couvrir leurs traces, bien qu’en fait ça les rende suspects."
— "Nous n'allons pas sauter aux conclusions avant d'avoir des preuves solides." Elle regarda l'heure. Un peu plus de midi. "Je vais aller en ville pour voir le panel d'auteurs, voir ce que je peux trouver."
— "Je vais garder le fort," dit Julien. "Et commander plus de nourriture. Ça ne dure pas aussi longtemps que tu le penses."
— "Assure-toi de le facturer à la chambre. Mr. Steiner nous héberge, après tout."
De plus, David le méritait après ses commentaires d'hier soir et de ce matin. "Quelque chose de spécial que tu aimerais ?"
— "J'ai entendu dire qu'ils avaient des Danois fourrés au chocolat et arrosés d'un glaçage au caramel."
— "N'en dis pas plus. Ils seront là quand vous reviendrez."
— "Tu es un homme bon et précieux, Julien." Lucia raccrocha et se dirigea vers la ville.
Aussi occupé que Servet avait été la veille, il y avait probablement vingt fois plus de gens dehors aujourd'hui. Les cafés sur les trottoirs étaient pleins, une ligne régulière de touristes marchait vers le pont du diable, passage touristique incontournable au-dessus du Pech, et personne ne semblait se soucier du fait qu’une enquête de police avait lieu. On pouvait encore apercevoir de temps en temps un panneau vantant les méfaits des grandes surfaces, mais au-delà de ça, tout semblait paisible.
Enfin, à part les deux meurtres.
Lucia attendit un moment qu'une voiture s'éloigne, laissant une place de parking vide le long de la rangée de voitures garées dans la rue bondée. Elle prit la place et entra dans l’Incipit. Une minuscule cloche sonnait à chaque fois que la porte s'ouvrait et se fermait. Elle nota mentalement d'acheter une cloche pour la porte d'entrée de son bureau.
— "Bienvenue", dit David quand Lucia entra dans le magasin.
Lucia saluait d'un signe de tête en s'approchant du comptoir. Elle fit un mouvement vers le mur sur lequel était accroché un grand tableau représentant l'extérieur de la librairie. Le cadre était lourdement sculpté et doré dans une combinaison d'argent et d'or. L'œuvre elle-même représentait une version stylisée et allongée du bâtiment avec un Incipit écrit en grand au sommet. Le ciel était sombre et effrayant, presque digne de Tim Burton.
— "Cette peinture est nouvelle, n'est-ce pas ? Je ne me souviens pas l'avoir vu quand ton oncle possédait le magasin."
David se retourna pour regarder et sourit. "Je l'ai commandé à une artiste de Maureillas, Cathy Pujol. En plus d'être peintre, elle possède également une galerie là-bas. Et, à titre de référence historique, Pierrot Pujol, qui a bâti une partie de Servet, était son arrière-grand-père." Il jeta un coup d'œil à sa montre avant de se tourner de nouveau vers Lucia. "Le panel d'auteurs ne se réunit pas avant quarante-cinq minutes, vous savez."
— "Je voulais faire le tour du terrain, vérifier les coins et recoins, m'assurer que personne ne se cache ici."
— "Les deux meurtres ont été commis au milieu de la nuit dans des endroits isolés. Je trouve très improbable que le tueur s'en prenne soudainement à quelqu'un en plein jour, devant une foule."
— "Maintenant vous êtes l'expert en homicides de la ville ? Et moi qui pensais que votre spécialité était de rassembler des artistes contemporains romantiques."
— "Pourquoi vous vous énervez ? C'est vous qui m'avez demandé de l'aide."
— "Quand il s'agit d'échantillon d'écriture, pas quand il s'agit de résoudre des crimes. Nous avons différents lieux et différentes armes pour les crimes, donc je ne peux écarter aucune possibilité à ce stade, comme le fait que le coupable puisse se présenter ici."
David leva les mains en signe de capitulation. "Allez-y alors. Puisque vous n'avez pas besoin de moi, je vais finir de m'installer."
Lucia balaya le magasin du regard. Probablement trente personnes étaient déjà là, la plupart faisaient des achats. Et puis il y avait Noémie, sur le côté, qui interviewait certains artistes. Pourquoi diable cette femme ne pouvait-elle pas juste faire son travail et laisser l'enquête à Julien et elle ? Qu'est-ce qu'il y avait avec Servet pour que tout le monde et son chien se prennent pour des détectives ? Elle prit une profonde inspiration et la laissa sortir lentement. Yoga. C'est ce dont elle avait besoin. Quelque chose pour l'aider à se relaxer. De qui se moquait-elle ? Elle détestait faire du yoga. Ce dont elle avait besoin, c'était d'une séance d'entraînement épuisante. Jeter quelques poids dans la salle de gym et courir vingt km ; sauf qu'elle ne courait jamais. Elle détestait courir, ça aussi. Lucia se frotta le front. Si elle était totalement honnête avec elle-même, ce dont elle avait vraiment besoin, c'était d'un peu de temps pour s'installer et commencer à créer sa nouvelle vie. Cela contribuerait grandement à réduire ses frustrations.
Son regard se dirigea vers David, qui installait des chaises. Maintenant, il y avait un irritant certain ... et une distraction potentielle. Lucia se débarrassa de ses pensées et parcourut chacune des allées, à la recherche de tout ce qui n'était pas à sa place. S'arrêtant un moment dans la section science-fiction, elle prit un exemplaire de Fahrenheit 451. Elle passa doucement un doigt le long du livre. Ray Bradbury était son auteur préféré quand elle était petite. M comme Mars, E comme Espace, toutes ces destinations lointaines alimentaient sa jeune imagination et l'éloignaient de Servet et des disputes constantes de ses parents. Elle respira le livre pendant un moment, puis le remit sur l'étagère. Il n'y avait rien de tel que l'odeur d'un vieux livre de poche. Mon dieu, comme elle avait aimé venir dans cette boutique. Lucia pouvait presque entendre le grand-oncle Jaume — tout le monde appelait le gentil vieil homme ainsi — l'appeler : « Lucia, viens ! Partage un thé et parle-moi du livre que tu lis. » Il l'avait prise sous son aile érudite et avait nourri son amour pour les histoires bien structurées. Elle savait que c'était l'une des raisons pour lesquelles elle était bonne dans son travail. L'oncle Baptiste, et tous ses livres, l'avait aidée à apprendre à comprendre voire élaborer un récit et à sortir des sentiers battus.
— "J'aurais dû savoir que tu serais là. Tout le monde sait que David et toi êtes ensemble. Ça ne t'a pas pris longtemps pour accrocher l'un des célibataires les plus recherchés de Servet, pas vrai ?"
Lucia se retourna. "Dégage, Noémie. Tu dépasses les bornes", dit-elle en croisant les bras sur sa poitrine. "Tu devrais pas faire un reportage sur de vraies infos ?"
— "Les sujets intimes sont toujours populaires. Et le fait que tu t'installes avec le professeur est assez intéressant pour certaines personnes."
— "Tu sais que Julien est dans la chambre aussi, n'est-ce pas ? Affaire de police."
— "C'est comme ça que ça s’appelle maintenant ?" David s'approcha. "Assez, vous deux. Ecartez-vous, vous attirez la foule."
Noémie rayonnait en voyant le nombre d'artistes qui faisaient le tour avec un petit signe de la main. "Christine, installe la caméra près de la table d'honneur, s'il te plaît", dit Noémie à sa cadreuse.
— "Que fais-tu exactement ?" Noémie ne prit même pas la peine de regarder dans la direction de Lucia.
— "David ici présent m'autorise gracieusement à faire des interviews d'auteurs en conjonction avec le panel."
— "C'est bon pour les affaires", dit David.
Lucia lui lança un regard noir, secoua la tête et se dirigea vers l'autre côté du magasin. L'espace était long et étroit, probablement 5 mètres ou plus à l'arrière, et le vieux plancher en bois grinçait et gémissait quand elle marchait. Il n'y avait pas de fenêtres, alors elle a sorti une mini lampe de poche et regarda dans plusieurs petites pièces de 3 m par 3 en passant. Celles-ci étaient probablement utilisées à l’époque pour le jeu et la boisson et qui sait quoi d'autre pendant les guerres, mais elles semblaient maintenant être utilisées pour le stockage. Servet avait certainement un passé mouvementé, et plus d'une légende, de cette période, des meurtres, des contrebandiers transportant de tout de part et d’autre de la frontière, des rumeurs de trésors perdus. Certains corps même n'ont jamais été retrouvés et plus d'une personne a déclaré avoir vu des apparitions dans toutes sortes de vêtements d'époque errer dans les rues de la ville. Il y en avait tellement, en fait, que Servet avait été nommée la ville la plus hantée du Pech par une organisation de chasseurs de fantômes. Bien sûr, Lucia savait que tout cela n’était que légendes et devait être du battage publicitaire, destiné à attirer les touristes à la fin de l'automne, après la fin de la saison régulière. Elle était bien trop rationnelle pour les histoires de fantômes. Elle secoua la poignée d'une porte sous la cage d'escalier et la força à s'ouvrir.
Avant qu'elle puisse réagir, elle se sentit poussée dans la petite pièce, la porte claquant derrière elle.
— "C'est quoi ce bordel ?" Lucia braqua sa lampe de poche sur la porte et essaya la poignée. Verrouillée de l'autre côté. Elle frappa à la porte et cria, "Hey ! Ouvrez la porte !"
Pas de réponse, non pas qu'elle s'y attendait. Merde. Lucia fit briller la lumière autour de l'espace et constata qu'elle était dans une petite pièce avec un plafond incliné qui passait sous les marches. Il n'y avait rien à voir ici, à l'exception de quelques vieilles boîtes poussiéreuses contenant des livres écrits par une certaine Julie Style. Attendez. Isabelle Craysse avait utilisé le nom de Julie quand elle et David se disputaient. Ce devait être l'autrice dont elle parlait. Probablement une bonne vieille jalousie de la part d'Isabelle, ou une sorte de rivalité. Elle se fit une note mentale, suivre cette piste. Enfin, une fois qu'elle serait sortie de ce foutu placard. Elle frappa la porte une fois de plus, juste pour faire bonne mesure, se rassurer aussi. Toujours rien. Pas surprenant. Elle devait être assez loin de tout le monde, elle doutait qu'ils puissent l'entendre. Il n'y avait presque pas de réseau non plus, mais ça valait le coup d'essayer. Plusieurs sonneries plus tard, elle tomba sur la boîte vocale de David. Pareil pour celle de Julien, sauf que ça n’avait même pas sonné. Elle se redressa et poussa si fort vers la porte qu'elle rebondit et heurta l'arrière du placard. Le mur derrière elle bougeait et la poussière filtrait à travers la petite pièce.
— "Qu'est-ce que... ?"
Lucia poussa sur le mur, encore une fois, et un passage s’ouvrit. Lampe de poche en avant, elle se glissa dans l'espace et suivit le couloir jusqu'à un escalier étroit qu'elle supposa mener au sous-sol. Sombre et humide, le niveau le plus bas du bâtiment sentait la vieille eau — cette odeur âcre, moisie, semblable à celle d’une cale de bateau, une odeur que l’on ne pouvait pas vous ôter du nez. Lucia utilisait la lampe de poche pour faire le tour de l'espace et repéra un autre ensemble de marches étroites menant vers le haut cette fois. Le problème c’était cette épaisse couche de toiles d'araignées qui lui barrait la route. Réprimant un frisson, elle les enleva et avec un soupir d'impatience, elle monta les escaliers. S'arrêtant sur le palier, elle essaya la poignée de la porte. Verrouillée. Grosse surprise vraiment. Elle secoua à nouveau la poignée et réalisa que, même si elle était verrouillée, la porte était desserrée. Reculant sur le bord du palier, elle appuya ses mains sur les rampes d'escalier et donna un coup de pied à la porte aussi fort qu'elle le pouvait. Elle s’ouvrit d’un coup et faillit sortir de ses gonds. Elle fit son entrée, la plus digne possible, dans la librairie.
Sophie fut la première à la voir. "Tu as l’air effrayée ?"
David les rejoignit, Noémie et la caméra juste derrière lui. "Que t'est-il arrivé ? Tu es couverte de poussière." Il attrapa une longue toile d'araignée dans ses cheveux. "Et ça c’est quoi ?."
Lucia maintenait sa tête baissée et passa rapidement ses doigts dans ses cheveux. "Dis-moi qu'il n'y a pas d'araignées."
— "Il n'y a pas d'araignées."
— "Bon sang, David, c'est important. Tu n'as même pas regardé."
— "J'ai regardé. Pas d'araignées. Où étais-tu ?" demanda David.
— "Quelqu'un m'a poussé dans le placard sous les escaliers et a verrouillé la porte. Je vous ai appelé, toi et Julien, mais je suis tombée sur la messagerie vocale."
— "Comment es-tu sortie ?" David regardait l'escalier derrière elle. Une chaise était placée sous la poignée de la porte. "On dirait que qui que ce soit, il voulait s'assurer que tu ne sortirais pas."
— "J'ai réussi à découvrir un passage secret par le sous-sol."
— "Vraiment ? Eh bien, l'oncle Baptiste a toujours dit qu'il y avait plus ici qu'il n'y paraissait. Pour être honnête, je ne l'avais jamais pris trop au sérieux. Tu as vu qui t'a poussé ?"
— "Non, mais j'ai des soupçons", dit Lucia. Elle fixa durement Noémie, qui sourit simplement et s'éloigna.
— "Pouvons-nous s'il vous plaît commencer ? J'ai une pédicure prévue pour trois heures et il est déjà un peu plus d'une heure ", appela Samantha Monroe depuis l'avant du magasin.
— "Bien sûr", dit David en se dirigeant vers elle.
Lucia remarqua que les autres autrices, Wendy Harris et Judy McBride, ne semblaient pas trop préoccupées par leur retard. Elles étaient occupées à dédicacer des livres. Les panélistes s'installaient à la table derrière des piles de leurs romans.
"Merci d'être là", dit David au panel et à la trentaine de participants qui s'étaient déplacés. Il présenta les autrices et demanda : "Qui souhaite commencer par la première question ?"
Noémie s'avança avec son micro. "Que pensez-vous tous les trois des meurtres de vos collègues ? Surtout en sachant que n'importe lequel d'entre vous pourrait être le prochain ?"
Ils se regardaient nerveusement.
— "Bien sûr, c'est une horrible tragédie. Valentin et Isabelle nous manquent beaucoup", dit Judy.
— "Mais nous ne sommes pas des cibles", ajouta Wendy.
— "Qu'est-ce qui vous rend si sûre ? Si c'était moi, je prendrais mes jambes à mon cou."
Elles commençaient à s'agiter sur leurs chaises.
— "Vous n'avez pas à vous inquiéter", dit Lucia. S'avançant, elle bouscula Noémie et s'adressa à la salle. "L'adjoint Julien Josep et moi faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour vous garder en sécurité et trouver celui qui commet ces terribles crimes aussi vite que possible."
— "Peut-être que si vous passiez plus de temps sur cette affaire, et pas dans la chambre de M. Steiner, vous pourriez les trouver plus tôt", proposa Noémie.
Des ricanements étouffés parcoururent la foule. Lucia refusa de tourner la tête en direction de la journaliste. "La plupart d'entre vous étaient dans le hall quand j'ai proposé de rester au Mas d’en Meynes." Elle balaya le magasin du regard, et tout le monde acquiesça. Bien. "Donc, cela ne devrait être une surprise pour personne que mon adjoint et moi soyons là bas. La chambre de M. Steiner a été réquisitionnée pour être notre poste de commandement pendant que nous menons notre enquête."
Noémie regarda David de haut en bas en levant les sourcils. "Je parie qu'il y a pire comme poste de commandement."
Les participants gloussaient à nouveau et semblaient se détendre un peu.
Lucia avait envie de crier. Au lieu de cela, elle dit : "Eh bien, j'espère que cela a été instructif. Noémie va nous quitter maintenant."
— "Seulement parce que j’ai fini mon boulot, pas parce que tu me l’as demandé", chuchota t-elle à Lucia.
— "Enferme-moi encore dans un placard et tu te retrouveras derrière les barreaux", répondit Lucia dans un murmure mortel.
— "Tu dis des choses comme ça, mais toi et moi savons que tu n'as pas les couilles d'agir".
— "On n'est plus des enfants, Noémie, et je ne te protégerai pas". Lucia lui lança un regard d'acier. "Continue à te mêler des affaires de la police, et je te ferai tomber
La meilleure façon pour Lucia de se vider la tête et d'avoir une nouvelle perspective, c'était de faire un tour de moto. Elle n'avait pas l'habitude d'être bousculée, littéralement ou autrement, et l'incident du sous-sol l'avait quelque peu ébranlée. Si l'on ajoute à cela le fait qu'elle n'était toujours pas plus avancée dans l'enquête, il y avait tout un tas de frustrations qui avaient besoin d'être évacuées. Elle ouvrit les aérations de son blouson de cuir noir, attacha son casque rose fluo, mit une paire de lunettes de soleil d'aviateur et quitta la ville sur sa Black Bonnie. Avec la visière levée, l'air chaud de l'après-midi soufflait sur son visage. C'était exaltant et un meilleur coup de fouet que cinq doubles expressos. Elle pouvait sentir son mojo revenir. Passant devant le lieu du meurtre de Valentin, Lucia se souvenait de la nuit de son arrivée à Servet, la même nuit où Valentin a été tué. Elle s'arrêta, coupa le moteur et sortit la longue béquille latérale. Enlevant son casque, elle marcha environ cinq cent mètres sur la route, à l'endroit même où quelques jours plus tôt elle s'était arrêtée pour rassembler ses pensées. Cela faisait-il vraiment moins d'une semaine ?
Elle secoua la tête. "C'est difficile à croire, n'est-ce pas, maman ?" Lucia savait que Antonia veillait sur elle, c'était certain. Même si elle ne croyait pas aux fantômes et aux choses qui se passaient dans la nuit, elle croyait en sa mère, et Antonia lui avait dit, alors qu'elle rendait son dernier souffle, qu'elle serait toujours là en esprit, chaque fois que sa fille aurait besoin d'elle. "Qui aurait cru que je me retrouverais là où toi, moi et papa avons vécu." Lucia rit un peu et balaya la tristesse qui menaçait de l'envelopper. "Tu le savais, pas vrai ? Je ne serais pas surprise si toi et papa aviez en quelque sorte planifié tout ça depuis le début."
Elle s'accroupit et était en train d'inspecter les traces de pneus sur le bord de la route quand sa mémoire lui revint d’un coup. Une voiture était passée à toute vitesse devant elle cette nuit-là, allumant ses phares juste avant d'atteindre l'endroit où elle se tenait maintenant. Elle avait été momentanément aveuglée, et n'avait aucune idée de la marque, de la couleur ou du modèle. Mais comment avait-elle pu l'oublier ?
Lucia retourna à la moto et récupéra son téléphone dans le sac à coté du réservoir.
— "Julien, je pense que je pourrais avoir quelque chose."
— "Ce serait génial. Je me heurte à des impasses partout où je vais", dit-il.
— "Je suis près du lac et je viens de me rappeler que j'ai vu une voiture s'éloigner de cette zone la nuit où je suis venue en ville." Elle déplaça le téléphone vers son autre oreille. "Il y a peut-être un lien. Qu'est-ce que tu as trouvé sur le service de voiture ?"
— "C'est une entreprise qui a pignon sur rue. Ils opèrent principalement plutôt au nord, ou autour de Perpignan, mais ils prennent occasionnellement une course au sud. Ce qui confirme ce qu'Elise et Steven ont dit."
— "Et la nuit où Valentin a été tué ? Il y a une trace du ramassage ?"
— "Rien, donc j'ai passé l'email de Dustin dans un programme d'analyse. Il était signé Pujol Services. Mais ça ne provenait pas d’eux", dit Julien.
—"Qu'est-ce que tu veux dire ?" demanda Lucia.
—"Pujol Services a envoyé l'email à l'origine, mais il avait été transféré depuis un compte email qui a été effacé depuis." Julien fit une pause, et Lucia pouvait l'entendre remuer des papiers. "Mais écoutez ça. Le nom enregistré était Opal Diaphony."
— "Sérieusement ?"
— "Oui, m'dame. Tout comme le nom de l'héroïne de Cœur tragique de l'amour."
— "Ok, alors. On va remplir les formulaires pour une rogatoire et trouver qui avait ce compte."
— "Suis déjà sur le coup. Bien que, je dois l’admettre, j'ai l'impression que c'est une impasse. Je veux dire, nous n'avons pas trouvé le conducteur lié au premier meurtre. Mais le conducteur était-il aussi le tueur ou juste un complice ignorant ? Et qu'en est-il du second meurtre ? Nous avons un manuscrit partiel reliant les deux victimes et le fait qu'ils étaient touts les deux auteurs de romans d'amour à ce congrès, mais il n'y avait pas de conducteur pour le second meurtre. Même pas une trace, à part quelques cheveux artificiels . Je suis désolé. C'est juste frustrant."
— "Ne t’excuses pas. Je comprends." Lucia se sentait elle-même un peu frustrée, mais il ne fallait pas partager ça et alimenter tout sentiment d'impuissance. "Rappelle-toi, Julien, c'est un processus. Ça prend du temps. De plus, regarde comme tu es proche de trouver le conducteur. Il pourrait être la dernière personne à avoir vu Valentin vivant. Et il pourrait très bien être le tueur.
— "Compris, Cap'tain. Je garderai le conducteur sur ma liste de suspects jusqu'à ce qu'on démontre le contraire. S'il y a une chose que j'apprends de vous, c'est que tout le monde est suspect. Jusqu'à ce qu'il ne le soit plus."
Elle ne pouvait pas argumenter contre ça. C’était vraiment son crédo.
— "Et, vous devez savoir, que je suis actuellement au poste. J'ai décidé d'amener Martin Ovencade pour l'interroger sur les graffitis. Il n'a pas été tout à fait franc, alors j'ai pensé que ça pourrait l'aider à s'ouvrir s'il s'asseyait avec moi un petit moment."
—"Ca me semble bien. Je passerai te voir dans un moment."
Quarante-cinq minutes plus tard, Lucia s'arrêtait le long du trottoir devant Tutute Garage et Réparations, mit la moto au point mort et coupa le moteur.
Tutute fit un signe de la main et elle s'approcha pour lui parler. "Je me souviens quand ta mère a eu sa première moto", dit-il. "Rien de tel que le son d'une vieille Triumph."
— "Oui, je l'aimais aussi."
Ils admirèrent la moto moderne en silence pendant un moment, puis Lucia dit : "En parlant d'amour, la Bonneville Black a besoin d'une vidange. Probablement le filtre, aussi. D'habitude, je le fais moi-même, mais je ne suis pas encore assez installée au mas. Je n'ai pas encore installé mon espace de travail, tu sais ?"
Tutute tendit la main et Lucia y déposa la clé. "D'accord, alors. Merci", dit-elle.
L'homme plus âgé lui fit un clin d'œil. "Elle sera prête demain en fin de journée".
— "Parfait", dit Lucia.
Elle se tourna vers le poste. "Mais qu'est-ce que c'est que ça ?"
Devant la porte d'entrée, il y avait une demi-douzaine d'adolescents portant des pancartes avec divers slogans de protestation : LIBERTE D'EXPRESSION, NE LIMITEZ PAS NOTRE CREATIVITE, LES ARTISTES ONT AUSSI DES DROITS, et LE GRAFFITI EST UN ART.
"Oh, ça fait près d'une heure que ça dure", dit Tutute.
Lucia secoua la tête et traversa la rue. Les adolescents formaient une ligne devant le bâtiment, l'empêchant d'entrer. Elle posa ses mains sur ses hanches. "C'est quoi cette histoire ?"
Une grande fille élancée, habillée tout en noir et aux cheveux teints de la même façon, s’avança. "Nous ne serons pas réduits au silence."
— "Vous avez un nom ?"
— "Miranda Melody Soucy. Et je proteste." Elle balayait son bras vers les autres. "Nous protestons tous."
Les autres se mirent à applaudir et agitaient leurs pancartes de haut en bas.
— "Bon, Miranda Melody Soucy. Contre quoi protestez-vous exactement et qui veut vous faire taire ?"
— "L'Homme. Et par extension, vous. Vous et tous ceux au pouvoir qui veulent supprimer notre créativité. Vous voulez que nous rentrions dans le rang comme des moutons. Mais nous ne le ferons pas !"
Les adolescents applaudissaient tous plus fort et commençaient à scander : "Nous résisterons. Nous résisterons. Nous résisterons."
— "Je suppose que je vais vous laisser faire, alors. Pour l'instant." Lucia se fraya gentiment un chemin parmi les jeunes, entra et s’assit enfin à son bureau.
— "Julien ? As-tu oublié de me dire quelque chose quand nous avons parlé tout à l'heure ?"
— "Oui, je ne savais pas trop comment aborder ce sujet particulier. Il me semblait que le mieux était que tu le voies par toi-même."
Martin, qui était assis sur la chaise d'invité à côté du bureau de Julien, gloussa. Julien le fixa du regard jusqu'à ce qu'il s'arrête.
— "C'est à propos de lui ?" demanda Lucia.
— "C'est le club des jeunes artistes du lycée de Servet. Apparemment, quand ils ont eu vent que j'avais amené celui-ci au sujet des graffitis, ils n'étaient pas contents." Il se frotta l'arrière du cou. "Je ne pense pas avoir déjà vu un groupe de jeunes s'organiser aussi vite."
— "C'est quoi le problème ?" demanda Lucia à Martin. "Tu n'as pas l'air du genre à protester."
— "Ça montre que tu ne sais rien." Martin se redressa sur sa chaise. "Je peux protester avec eux quand je le veux."
— "Pour l'amour du ciel, Martin", dit Julien. "Pourquoi tu n'avoues pas que tu as peint les moustaches et que Mathéo t'a aidé pendant sa visite."
— "Je ne trahis aucun frère de l'art."
Lucia posa sa tête sur son bureau. Sa voix résonna sur la surface laminée quand elle dit, "Allez. Sortez-le d'ici. Faites en sorte que ces enfants rentrent chez eux. J'ai un mal de tête et deux meurtres à résoudre et cela n'arrange aucune de ces situations."
Elle releva la tête lorsque Julien revint après avoir libéré Martin et fait fuir les manifestants. "Je suppose que rien de nouveau n'est apparu au cours de la dernière heure ?"
— "A part ces enfants, non, madame."
Lucia jeta un coup d'œil à la grande horloge ronde sur le mur. Il était plus de cinq heures.
— "J'ai fini, Julien. J’en peux plus." Elle se leva et rassembla ses affaires. "Je vais aller au Mas d’en Meynes. Voir si je peux capter de nouvelles conversations."
— "J’y serai bientôt. Je pensais m'arrêter chez Hannah et voir si je pouvais dénicher quelques gâteaux de fin de journée."
Elle sourit. "C'est la meilleure idée que j'ai entendue de la journée."
Chapitre 17
Le Mas d’en Meynes était assez calme quand Lucia arriva, alors elle se posa sur la terrasse arrière, face au fleuve, et installa son ordinateur portable sur l'une des tables avec parasol. Un scooter est passé et la brise qui s'en est suivie a emmené avec elle l'odeur inimitable d'un moteur à deux temps. Certains pourraient considérer cela comme de la pollution, mais pour elle, c'était l'odeur de son enfance pleine de moteurs de toutes sortes. Elle se connecta au wi-fi maison et vérifia ses emails. Rien depuis qu'elle avait quitté la Brigade, à l'exception d'une convocation du maire Lemercier pour assister à un discours en plein air qu'il devait prononcer le lendemain. Ne s’était-il pas rendu compte qu'elle devait se concentrer sur la recherche du ou des tueurs, et non sur la campagne électorale ? Elle claqua le couvercle de l’ordi, posa ses pieds sur la chaise d'en face et ferma les yeux. Des petits gâteaux. Elle en avait besoin, d'un ou deux. Des bruits de pas se faisaient entendre et ils se rapprochaient.
— "Dis-moi que c'est toi, Julien, qui m'apporte des gâteaux."
— "Désolé de te décevoir. Pas de gâteaux. Juste ça." Elle ouvrit les yeux . David lui tendait deux verres de vin. Un rouge et un blanc.
—"Je n'étais pas sûr de ce que tu préférais, alors j'ai apporté un de chaque."
— "Toujours du rouge", dit-elle en souriant. Elle laissa tomber ses pieds à terre et fit un signe vers la chaise. "S'il vous plaît, asseyez-vous."
David lui tendit le vin et s'assit "J'ai entendu dire qu'il y avait une certaine agitation au poste de police cet après-midi".
Lucia opina de la tête. "Un groupe d'ados protestait contre l'arrestation de l'un des leurs. C'est nouveau pour moi."
— "Les petites villes."
— "Les petites villes", approuva Lucia. Elle leva son verre en guise de toast. "J'avais presque oublié comment c’était. Non pas qu'on ne protestait pas quand je vivais ici. Surtout contre les couvre-feux de nos parents. Mais pas de manifs"
— "Comment se passe l'enquête ? J'ai fait de mon mieux pour écouter les conversations et observer les comportements, mais je n'ai rien trouvé."
— "Je vous l'ai déjà dit, n'enquêtez pas par vous-même. Je ne peux pas vous protéger."
— "Et, comme je vous l'ai dit, je peux prendre soin de moi."
Elle rétrécit ses yeux vers lui. Il ferait mieux de ne plus montrer ses bras. Il le fit en retroussant ses manches. Merde. C'est comme s'il savait que ça la rendait folle. Lucia rangea son ordinateur portable dans son sac et se leva. "Merci pour le vin, professeur. Le soleil se couche et j'appelle ça une journée bien remplie."
— "Fais de beaux rêves", lança David derrière elle. Il fit tourner le vin dans son verre, puis se dit : " Tout ce que nous voyons ou semblons voir n'est sans doute qu'un rêve à l’intérieur d’un rêve. "
— "Tu t'es levée tôt."
Lucia s'était figée, la main sur son cœur. "Bon sang, tu m'as fait une peur bleue."
Elle avait réglé son alarme pour pouvoir entrer et sortir de la salle de bain avant que David ne se réveille, espérant éviter d'autres moments embarrassants comme ceux d'hier matin. Mais elle ne comprenait pas pourquoi elle s'en donnait la peine. Depuis son retour à Servet, l'embarras semblait la poursuivre à chaque pas. "Tu sais à quoi on a affaire. Chaque minute compte."
David acquiesça. "Vous avez un tueur à attraper."
Elle s’assit sur le canapé et enfila ses bottes. "C'est vrai, mais je n'ai pas besoin que vous me le rappeliez."
— "Je comprends votre frustration, mais je comprends aussi que ces choses prennent du temps."
— "Tu sais que je n'ai pas ce luxe. Le congrès est presque terminé et, outre le fait que je perds un grand nombre de suspects potentiels, je ne pourrai protéger aucune de ces personnes une fois qu'elles seront parties."
— "Je veux que ces meurtres soient résolus autant que n'importe qui, mais peut-être devriez-vous vous laisser un peu de mou. Ça ne doit pas être facile de déménager, de commencer un nouveau travail, et de tomber sur ce genre de choses."
— "C'est ce que je fais, David. Je trouve toutes les pièces et j'assemble le puzzle."
Elle se leva d'un bond. "La plupart des puzzles, en tout cas. J'ai dû en laisser un important non résolu à Marseille."
— "Serge m'a dit pour votre mari. Je suis désolé qu'ils n'aient jamais attrapé la personne qui l'a tué."
Lucia leva les yeux au ciel. "Ils l'ont attrapé, mais ils n'ont pas réussi à le coincer. Mais je finirai par comprendre. Je le fais toujours."
Elle jeta un coup d'œil vers Julien. Toujours endormi. Elle poussa le lit de camp avec son pied.
— "Lève-toi et brille, gloire du matin." Il gémit et se frotta les yeux.
Un coup léger avait été frappé à la porte et Lucia était allé répondre. Elle revenait dans la pièce avec un plateau de viennoiseries et de café. "Le petit déjeuner est là."
Pendant que Julien luttait pour se réveiller, Lucia tendit à David une tasse d'infusion chaude, à l’endroit où il se tenait, dans l'embrasure de la porte de sa chambre.
— "Merci. C'est très gentil."
— "Ne laissez jamais dire que je ne suis pas quelqu'un de gentil." Elle remplit sa tasse de voyage en acier inoxydable, la ferma et enveloppa deux pains à la cerise de Servet dans une serviette.
— "Où vas-tu ?" demanda David.
— "En ville. Je dois vérifier le courrier au bureau, fouiner un peu, prendre contact avec papa. " Elle lui sourit. "Ne t'inquiète pas, je reviendrai."
— "Je n'en doute pas un instant." Il ramassa son jean sur la chaise voisine et jeta sa robe de chambre, révélant un pantalon de pyjama couvert de chats de toutes formes et de toutes tailles. Certains portaient des lunettes.
Lucia leva un sourcil. "Mec. Des chats ?" David baissa les yeux. "Un cadeau de ma mère. Elle pensait que ça éloignerait les femmes." Il rigola. "Au moins celles qui n'aiment pas les chats. Margaret Steiner pense qu'une personne qui déteste les chats est une personne qui ne mérite pas d'être connue."
— "Qui n'aime pas les chats ? Dès que l'affaire est réglée, je vais faire un tour à la SPA."
— "Je viens avec toi."
— "Je suis parfaitement capable de choisir mon propre chat, merci beaucoup." Lucia mit les petits pains dans son sac et le porta en bandoulière.
— "Non, je veux dire, je viens avec vous en ville."
— "Je ne pense pas.Non."
— "Une autre paire d'yeux autour de Servet ne peut pas faire de mal. Je n’ai pas grand chose à faire ici aujourd'hui. Les derniers ateliers se terminent à midi, puis tout le monde se prépare pour le dîner de clôture de ce soir. Sans compter que le tueur semble ne frapper que la nuit, donc nous pouvons supposer que tout le monde sera en sécurité ici, surtout avec Julien qui veille sur eux."
Avant que Lucia ne puisse argumenter, David était allé dans la salle de bain pour se doucher et se changer. "Je serai prêt avant que tu puisses manger un de ces petits pains." Il sortit sa tête de l’encadrement de porte. "Ne t'en fais pas. Je t'ai vu manger. Disons plutôt deux ou trois petits pains."
Comme Lucia et David tournaient Boulevard Clemenceau, elle repéra Mathéo Fouillas. Quand il a vu son SUV, il avait détalé. Elle soupira. "Merde."
— "Que se passe t-il ?" demanda David.
— "Tu vois cet ado ? Celui qui a fui ? Julien et moi pensons qu'il est de mèche avec Martin Ovencade, qui dessine les moustaches partout en ville."
David passa son cou par la fenêtre pour jeter un coup d'œil. "Je pensais que Martin était un graffeur solitaire."
— "Ouais, nous aussi, mais il semble que ce gars, Mathéo Fouillas, soit son meilleur pote. Ils ont un passé de graffitis ensemble."
— "Fouillas ? Comme, Noémie Fouillas."
— "Son neveu. Il est en ville pour une visite. La pomme pénible n'est pas tombée bien loin de cet arbre exaspérant."
Elle contacta Julien par radio pour lui faire savoir où elle avait repéré l'adolescent et gara le SUV devant le garage de Tutute, spécialisé plutôt dans les motos et les scooters. Tutute fit un signe de la main depuis son perchoir silencieux à l'extérieur de son atelier et retourna polir le réservoir de la moto sur laquelle il travaillait. De l'autre côté de la rue, devant Servet Glaces et Tartes, le maire prononçait un discours devant une petite foule composée essentiellement de citoyens âgés.
— "Merde. J'ai oublié. Le maire Luc veut que je m'arrête pour ça."
— "Des pistes sur le tueur de Marseille ?" demanda Brice le boucher alors que Lucia et David s'approchaient.
Lucia secoua la tête. "Il n'y a pas de tueur de Marseille. Je ne sais pas comment être plus claire à ce sujet."
— "Ouais, mais Noémie Fouillas a dit qu'il y en avait un."
— "Et vous croyez tout ce qu'elle dit ?"
— "Je suis Mme Rowena Pierce et j'en suis certaine." Une femme aux cheveux gris, qui semblait avoir plus de 70 ans, s'approcha.
— "Si je pouvais avoir un peu d'ordre et de silence, s'il vous plaît", dit le maire Lemercier. "Quand j'aurai terminé, le capitaine Pretti fera une déclaration."
Lucia leva un sourcil. Mrs. Pierce ignora le maire et poussa Lucia avec sa canne. "Noémie Fouillas est celle qui nous tient informés pour que nous puissions être en sécurité. Vous ne partagez pas beaucoup d'informations."
— "Vous avez effectivement été assez hermétique", dit David.
— "De quel côté êtes-vous ?" demande Lucia. David se redressa en gonflant comiquement sa poitrine. "Je suis toujours du côté de la vérité et de la justice."
— "Baisse d'un ton, veux-tu, Superman ?"
Lucia s'était tournée vers la foule grandissante. "Tout d'abord, le tueur de Marseille n'existe pas. Je ne le dirai jamais assez."
— "Eh bien, aucun de nous n'est un meurtrier", dit Brice. "Nous étions dans un endroit paisible jusqu'à ce que vous reveniez en ville." Il regarda David de haut en bas, puis se retourna vers Lucia, les yeux comme bridés. "Et tu ne pouvais que t’occuper de lui, n'est-ce pas ? C'est pour ça que tu ne nous protèges pas, tu es trop occupée à t'amuser. C'est ce que dit Noémie." Brice secoua la tête. "Tu sais que j'avais des projets pour nous."
— "Il n'y a pas de 'nous'." Lucia plantait ses poings sur ses hanches. "Et, David et moi ne sommes pas en train de batifoler."
— "Elle a raison. Il n'y a pas de 'tromperie'. Je te ferais savoir que je prends notre relation très au sérieux," dit David.
— "Oh mon dieu. David, nous n'avons pas de relation."
— "Ooops." Il regarda Brice.
— "Mais je peux voir qu'il y a une histoire en cours ici, donc je vais laisser tomber pour le moment."
— "Non, ce n'est pas en cours. Laisse tomber, point final", rétorqua Lucia.
— "Tu as blessé mes sentiments avec tes mots froids", ajouta Brice.
Lucia regardait le ciel. Elle se concentrait. Elle devait faire taire la rhétorique de Noémie. Malheureusement, la seule façon de le faire serait de clore l'affaire. De qui se moque-t-elle ? La journaliste trouverait juste quelque chose d'autre à lui reprocher. Ce vieux schéma devait vraiment s'arrêter. Elle se détourna de David et Brice pour faire face à la foule. "Je promets que je fais tout ce que je peux pour trouver le coupable."
— "Je peux voir pourquoi vous êtes distraite." Mrs. Pierce s'en est pris à David cette fois. "Il est sacrément beau, celui-là. Je l'ai moi-même dans le collimateur depuis un certain temps", admit-elle.
— "Excusez moi ?" dit David.
Lucia savait reconnaître une sortie quand elle en voyais une et sauta dessus. "Raconte."
— "C'est un beau parti. C'est comme ça qu'on l'aurait appelé de mon temps." Elle fit un clin d'œil à Lucia. "Je parie qu'il embrasse bien, aussi."
— "Je ne saurais pas dire."
— "J'ai compris." Elle a donné un coup de coude dans le bras de Lucia. "Le décorum, la discrétion et tout ça."
— "Silence ! De l'ordre, s'il vous plaît !" Le maire Lemercier frappa de la main la table voisine, mais tous les yeux étaient encore sur Lucia.
— "Je ne peux pas savoir parce que je ne sors pas avec lui." Comment pourrait-elle être plus claire à ce sujet ?
— "Je peux très bien voir ce qui se passe ici," dit Brice. "J'avais des projets..."
Comment cette rencontre avait-elle pu tourner au vinaigre si rapidement ? Elle voulait leur crier à tous, Non, je ne sors pas avec David ! Non, je n'ai pas attrapé le tueur ! Arrêtez d'écouter Noémie Fouillas ! Au lieu de cela, elle a dit poliment,
—"Merci à tous pour votre intérêt, mais nous devons y aller maintenant. Des meurtres à résoudre, des habitants comme vous à protéger."
Elle salua le maire, attrapa le bras de David et le traîna dans la boutique de son père.
— "Putain de merde. Qu'est-ce que c'était que ça ?" demanda Lucia quand ils furent entrés dans la quincaillerie.
— "Probablement pas assez de touristes pour les occuper. Bien qu'il soit difficile d'ignorer l'attrait d’un meurtre. Je pensais que Servet serait envahi par les amateurs de sensations fortes", répondit David.
— "Dieu merci, nous ne le sommes pas. Nous n'avons probablement pas encore fait la une des journaux nationaux."
Au-delà du carillon de la porte quand ils sont entrés, c'était inhabituellement calme dans la quincaillerie. Zoé émergea de derrière une étagère, sa jupe fleurie et lumineuse se déployant derrière elle, et les serra tous les deux dans ses bras. "C'est si bon de vous voir tous les deux", dit-elle en leur adressant un petit sourire discret. Qui n'avait pas échappé à Lucia.
— "C'est quoi ce sourire ?"
— "Je ne peux pas sourire à deux de mes personnes préférées ?"
— "Tu viens de me rencontrer, donc non. Tu ne peux pas."
— "Elle a eu une prémonition", dit David.
— "Pas toi ?" Lucia roula les yeux. "S'il te plaît."
— "Et c'est à cause de cette attitude que je garde souvent ce que je sais pour moi", dit Zoé. Elle sourit à nouveau. "D'ailleurs, vous le saurez tous les deux bien assez tôt. Vous savez, quand les feux seront allumés, et que le moment sera venu."
Lucia haussa les épaules. "Je suis d'accord. Papa est dans le coin ?"
— "Ici même !" lança Serge sortant de l'arrière-boutique. Il fit un signe de tête à David et commença à tendre la main vers Lucia, s'arrêta, semblant incertain, puis tapota son bras à la place "Comment vas-tu ?".
— "Je ne serai pas bien tant que nous n'aurons pas attrapé celui qui a tué ces deux femmes".
— "Êtes-vous plus près aujourd'hui de trouver le coupable ?"
— "Pas entièrement. J'ai tellement de pièces de puzzle devant moi, et je sais qu'elles forment une image, mais je n'arrive pas encore à les faire tenir ensemble." Elle présenta à Serge toutes les connexions. "J'ai trois directions que je peux prendre. L'une me mène au fils secret."
— "Mais tu ne peux pas lier Dustin à Isabelle", dit David.
Lucia reconnut que oui. "Pas directement. Ensuite, il y a le chauffeur qui a pris Valentin à l'aéroport. Nous ne l'avons pas encore localisé mais, encore une fois, nous ne sommes pas sûrs qu'il y ait un lien entre les deux victimes. Et puis il y a l'agent, Sophie Vernier. Elle fournit le lien, elle."
David secoua la tête. "Je ne le vois pas si net que ça. Sophie est vieille. Et bâtie comme un lutin. Il est impossible qu'elle puisse tuer quelqu'un. Et n'oubliez pas la quatrième option."
—"Quatrième option ?" demanda Serge.
— "Quelqu'un a suivi Lucia depuis Marseille et s'amuse avec elle."
— "Il n'a pas tort, Lucia. As-tu cherché quelqu'un qui a été récemment libéré de prison et qui pourrait t'en vouloir ?" suggéra Serge.
— "J'ai travaillé sur des centaines d'affaires, papa. Bien sûr qu’il y a des gens qui m'en veulent."
— "Y a-t-il des meurtres non résolus là-bas avec un modus operandi similaire ?"
— "Ecoute, je sais que tu veux bien faire, mais ce n'est pas ce qui se passe."
— "Vous écartez complètement cette possibilité ?" demanda David. "Ça ne te ressemble pas. Qu'est-ce que tu caches ?"
— "Je ne cache rien du tout. Tu veux bien laisser tomber ?"
— "Ce n'est pas à propos de Romain, n'est-ce pas ?" dit Serge
— "Papa, pourquoi tu veux aller là-dessus ? Son affaire n'a rien à voir avec tout ça." Son téléphone sonnait, et elle accueillit la perturbation avec soulagement. "Il semble que Julien ait trouvé des preuves assez accablantes sur les réseaux sociaux la nuit dernière. Isabelle Craysse a posté ça il y a deux semaines." Lucia retourna son téléphone. "Jette un coup d'œil. Elle visait Sophie."
David prit son téléphone et lut le message à voix haute. "En ce qui me concerne, je considère que Sophie Vernier doit prendre sa voiture , quitter la ville pour aller le plus loin possible avant que la troupe des mécontents ne l'élimine. Sauf qu'elle est trop vieille et têtue pour prendre sa retraite. Ou mourir. L'une ou l'autre solution me conviendrait parfaitement, mais vous pouvez deviner laquelle je préfère."
Il rendit le téléphone. "Ça ressemble vraiment à Isabelle."
— "Une idée de ce qui s'est passé entre elles ? C'est certainement mesquin, mais ça n'explique pas la situation."
— "Probablement parce que Sophie est vieux jeu quand il s'agit de son travail. Elle n'aime pas les vidéos en direct, les interviews dans la rue ou les contacts en ligne avec les lecteurs. Elle pense que c'est vulgaire et trop vendeur. Isabelle et Valentin savaient qu'il y avait une grande valeur dans la collecte de lecteurs par ces canaux sociaux, mais Sophie les a combattues sur ce point." Il se frotta la nuque. "Je me souviens qu'elles se sont disputées toutes les trois à la conférence nationale en janvier."
—"Et vous ne me le dites que maintenant ?" s’exclama Lucia.
— "Lâche-moi un peu. J'ai dirigé un congrès avec soixante-quinze participants et dont deux sont morts." David croisa les bras sur sa poitrine et poursuivit "Si je me souviens bien, Isabelle est sortie boire un cocktail avec quelques autres agents et éditeurs et Sophie en a eu vent. Et toi-même, tu as entendu Dustin dire que Valentin allait faire son come back après le congrès. On peut supposer avec un nouvel éditeur."
— "N'étaient-ils pas tous deux des best-sellers et ne gagnaient-ils pas beaucoup d'argent ?"
— "Si, c’est vrai, mais avec tous les changements dans l'industrie de l'édition, les auteurs doivent se développer dans le contenu et l’édition en ligne s'ils veulent garder — et développer — leur base de lecteurs, donc je suppose que cela pourrait être une autre raison pour laquelle Sophie n'était pas trop heureuse des rumeurs sur ces deux-là. Ils savaient qu’elle n’était pas faite pour ça. Et Sophie aussi le savait"
— "Wow. Cette littérature de romance est un sacré milieu. Je pense que je vais rester dans la police. Au moins je sais que les gens vont me mentir dans mon métier."
— "Les écrivains sont des conteurs d'histoires. Nous sommes tous des menteurs nés."
— "Nous ?"
Lucia demanda. "De quoi parlez—vous ? Vous êtes aussi écrivain ?"
David n’eut pas à répondre, Zoé se mit à crier.
— "Oh. Oh mon dieu," dit Zoé. "J'ai besoin d'une chaise."
Sans attendre, elle s'agrippa au comptoir et glissa sur le sol en lino. Le trio l’encerclait.
"Une autre vision ?" demanda Serge en s'accroupissant.
Zoé opina de la tête. "De l'eau, s'il vous plaît."
David attrapa une bouteille dans le frigo à proximité, la lui tendit et s'assit sur le sol.
— "Combien de fois par jour fait-elle cela ?" demanda Lucia.
Serge jeta un regard vers elle. Elle connaissait ce regard. C'était celui qu'elle avait toujours vu lorsqu’elle parlait trop étant petite. Eh bien, bon sang, elle avait trente-six ans et c'était son travail de poser des questions. "Je sais ce que tu penses, Lucia. Laisse tomber pour l'instant", dit Serge.
Lucia haussa les épaules et s'assit à côté de David. Quand tout ça sera retombé, elle aura une longue conversation avec son père. A propos des visions et des porte-bonheur. Et de sa mère aussi. Ça allait être une sacrée conversation, elle en était certaine.
"Qu'est-ce que tu vois, ma chérie ?" Zoé tenait la bouteille d'eau froide sur sa tête. "Je vois surtout des mots cette fois, pas des images. Le pyjama du chat. Oui, c'est ce qu'ils disent." Ses yeux se fermaient. "Aucune idée de ce que ça peut bien vouloir dire."
— "Je peux deviner", dit Lucia.
— "Tu trahirais ma confiance ? Qu'en est-il de ton credo sur les petites motos ?" demanda David tout en souriant.
Il connaissait le credo ? Putain de merde. Personne ne connaissait le credo. C'était certainement une surprise. Elle posa la main sur son cœur. "Qu'il ne soit jamais dit que j'ai violé le serment."
— "Au nom du ciel, de quoi parlez-vous tous les deux ?" dit Serge en claquant des doigts.
— "Tu ne veux vraiment pas savoir, papa." Elle se tourna vers Zoé. "Tu vois des couvertures avec des chiens ou peut-être une pochette avec une perruche ?"
Serge lui lança un autre de ces regards. Zoé lui fit une grimace. "Tu n'as pas besoin de me dorloter, Serge Pretti. Je sais que la plupart des gens ne croient pas en ce que je fais, et j'ai fait la paix avec ça bien avant de te rencontrer."
—"C'est mon travail de te protéger, tu le sais", dit Serge.
— "Non, c'est ton travail de m'aimer. Point final. S'il y a quelque chose que je ne peux pas gérer, tu seras le premier à le savoir." Zoé prit un verre, puis tint la bouteille fraîche contre son front. "Tant d'images, des gens qui bougent rapidement, comme s'ils dansaient mais de manière saccadée, comme s'ils étaient en décalage avec la musique." Zoé posa la bouteille et prit les mains de Lucia. "J'en ai vu une très clairement, cependant. C'était toi, Lucia. Habillée comme une pirate."
— "Message subliminal", dit David.
— "De quoi tu parles ?" demanda Serge qui décidément ne comprenait plus rien du tout.
Lucia secoua la tête nerveusement. "Et je commençais juste à avoir des pensées positives pour toi, tu sais".
David l'ignora. "Capitaine Lucia", dit-il en rigolant.
Zoé gloussa. " Je ne l'ai pas vraiment vue tenir une bouteille de rhum et avec une jambe de bois, c'était plus un costume. Les gens tout autour semblaient être costumés aussi."
—"Et Oui. Nous avons le bal masqué ce soir au Mas d’en Meynes. Cela fait partie de notre dîner de clôture ", déclara David.
— "Et un endroit parfait pour avoir tout le monde ensemble", ajouta Lucia. "Quelles sont les chances que quelqu'un porte une perruque rousse ?"
— "Je dirais qu'elles sont plutôt bonnes", dit David.
— "Fibres de scène de crime ?" demanda Serge.
Lucia hocha la tête et apprécia la perspicacité de son père. "Il semble que notre tueur portait une perruque rousse, presque rouge. Personne ne le sait, alors gardez-le pour vous."
— "Vos informations sont en sécurité", dit Zoé. "Mais vous n'avez vraiment pas beaucoup de temps."
— "Je le sais déjà", dit Lucia.
— "Je veux dire, avant que quelque chose ne se reproduise."
— "Zoé, j'apprécie que tu essaies d'aider..."
— "Mais fiche le camp. Je connais ce ton. Et ce regard. C'est le même que celui de ton père. David, tu veux bien m'aider à me relever ?" Une fois debout, elle épousseta sa jupe et continua." Maintenant dis-moi, as-tu un costume ?"
— "Non. Et je n’ai pas besoin d’en avoir un. Je suis là pour une affaire de police, pas pour faire le singe."
— "C'est absurde. Vous devrez vous fondre dans la masse et j'ai justement la tenue qu'il te faut. Un comme dans ma vision."
— "Vous réalisez que vous êtes en train de créer une prophétie autoréalisatrice ?" demanda Lucia.
Zoé renifla et ignora la jeune femme. "A quelle heure est l'événement ?"
— "Ça commence à sept heures", dit David.
Zoé jeta un œil à l'horloge. Il était une heure. "Excellent. Cela nous laisse l'après-midi pour te préparer."
— "J'apprécie vraiment l'offre, Zoé, mais je n'ai pas d'après-midi à perdre. Le congrès se termine demain. Je dois résoudre ce problème avant que tout le monde parte."
— "Ok, je comprends. Je vais préparer tout ce qu'il faut et tu pourras passer vers cinq heures. Je t'aiderai à t'habiller. Ca marche ?"
— "Oui, bien sûr." Elle regarda David. "Pourquoi tu souris ?"
— "Toi. En tant que pirate. La tenue sera-t-elle authentique ? Ou plus du style Victoria’s secret ?"
Lucia brida ses yeux. "As-tu quelque chose d'intéressant à faire porter à M. Steiner ?"
— "Oh, mon Dieu, oui. J'ai une armoire entière de vêtements que j'ai collectés au fil des ans. Certains sont même vintage. Je suis sûre que je peux trouver quelque chose pour David."
— "Merci, mais je suis déjà couvert." Avec un geste, il s'inclina profondément. "Ce soir, je serai en Edgar Allan Poe, à votre service."
Chapitre 18
—"Qu'est-ce qu'on dit dans la rue ?" demanda Julien à Lucia alors qu'elle se glissait sur le siège en vinyle rouge délavé en face de lui au Dave's Deli.
— "Il n'y a pas grand—chose à faire par ici, à part un potentiel de fourches et de torches."
— "Excusez moi ?"
— "Les Servetans. Ils ont encerclé David et moi plus tôt dans la journée et étaient plutôt énervés. Je ne peux pas vraiment les blâmer pour ça."
Elle soupira et regarda autour d’elle dans le restaurant. C'était resté exactement comme elle se souvenait. Une copie conforme d’un vrai dinner coffee américain. Une peinture bleue délavée, un comptoir en formica jaune avec des tabourets rouges assortis à la banquette sur laquelle elle était assise et des moules à tarte en verre remplies de délicieuses tentations. C'était bien de savoir que certaines choses ne changeaient jamais.
— "Ce à quoi je ne m'attendais pas, c'est que les habitants soient si attachés au rapport de Noémie Fouillas et qu'ils en abandonnent toute raison."
— "Le tueur de Marseille, encore ?"
— "Le tueur de Marseille. Et elle continue à lancer des rumeurs romantiques me liant au professeur." Lucia se frotta le cou. "A-t-on reçu l’autorisation pour le fournisseur d'email ?"
— "Pas encore. J'ai appelé quand je l'ai déposé et le bureau du proc a dit que ça pourrait prendre un jour ou deux."
— "Ils comprennent le peu de délai qui nous est imposé par le congrès ?"
— "Oui, mais c'est leur processus et ils ne veulent pas le changer. Je le sais parce que j'ai déjà testé cette situation particulière. On a eu une affaire, il y a environ un an, où quelqu'un envoyait des emails de menace au maire. Il a fallu trois jours pour retrouver l'expéditeur. Il s'est avéré que c'était un employé mécontent du système d'assainissement. Il pensait, entre autres, qu'il devrait y avoir plus de poubelles en ville. Le maire Luc n'était pas d'accord, et le gars n'était pas très content. Tu vois le niveau"
Le serveur s'approcha de leur table. "Salut Jérôme. Comment ça se passe la vie ?" demanda Julien.
— "Comme d'habitude. Trop de touristes et pas assez de pourboires."
Jérôme se tourna vers Lucia. "Qu'est-ce que tu prends, ma sœur ?"
— "Un Reuben. Avec plein de sauce. Et des frites. Je suis presque sûr que j'ai besoin d'une grande assiette. Et un coca light."
Le serveur regarda Lucia de haut en bas. "T'es sûre pour toutes ces frites, copine ?"
D'accord, elle savait déjà qu'elle devrait mieux manger, mais elle n'avait pas le temps de cuisiner des plats maison en ce moment. Bon sang, elle n'avait même pas déballé ses affaires. Et qui était ce type pour la juger de toute façon ? Sœur, copine, c’était quoi ça ? Elle était occupée à résoudre des meurtres et à combattre le mal. La Harley ou la Triumph n'avait jamais eu à faire face à une telle insolence et elle ne le supporterait pas non plus.
— "Amène tous ça ou je te fais mal."
— "Pas besoin de s’énerver. Et toi, Julien ?"
— "Donnes-moi un triple cheeseburger avec du bacon et une Cap d’Ona à la cerise."
— "Quoi ? Pour lui pas de commentaire sur une crise cardiaque à cause de l’assiette ?" demanda Lucia.
— "Même s'il est évident que tu as besoin de soins, Julien est un garçon assez grand pour savoir ce qu'il fait. En plus, il est beaucoup plus jeune que toi."
Et disant cela, il partit pour passer leur commande.
— "Qu'est-ce que c'était que ça ?" Lucia baissa les yeux sur son ventre et tira sur sa ceinture. Peut-être qu’en fait c’était son pantalon qui devenait un peu trop serré autour de la taille.
— "Jérôme dit toujours ce qu'il a en tête. Peu importe à qui il parle ou de quoi il s'agit. Même avec le maire. Les gens pensent que ça fait partie de son charme."
— "Je connais le charme et ce n’est certainement pas ça."
— "Et comment définissez-vous le terme 'charmant' ?"
— " Je ne me souviens pas t'avoir invité ", dit Lucia alors que David se glissait sur le siège à côté d'elle, la forçant à se déplacer et à réarranger ses couverts
—. "C'est moi", dit Julien. "Je pensais qu'il faisait partie de l'équipe maintenant."
— "Non. Il ne fait pas partie de l'équipe. Toi et moi sommes l'équipe. M. Steiner est un intrus et un suspect potentiel."
— "Ça fait mal, Lucia." David lui donnait son meilleur regard de chien battu.
— "Ai-je vraiment besoin d'énoncer l'évidence ici ? Tu n'es pas un officier de police."
— "Il nous a aidé, pourtant, avec les artistes et le manuscrit," dit Julien. "C'est un peu comme un acolyte."
— "Je n'ai pas l'étoffe d'un acolyte. Je suis plus du genre détective classique, comme Sherlock Holmes. Ou Hercule Poirot."
— "Et ça, c'est un autre problème. En plus de ne pas être un flic, vous êtes totalement délirant."
Jérôme plaçait sa nourriture et celle de Julien devant eux. Lucia versa du sel sur les frites. Jérôme leva les sourcils puis prit la commande de David, un wrap à la dinde avec du fromage blanc à part et un thé glacé.
— "Vous, monsieur, savez comment manger comme un adulte", dit Jérôme et s'éloigna.
— "Vous voyez ? Je suis le seul adulte à table, ce qui fait de moi plus qu'un acolyte. Les acolytes sont des jeunes, impressionnables, qui cherchent des conseils." Il attrapa deux des frites de Lucia. "Je suis tout sauf impressionnable."
— "Ou juste un gamin", ajouta Lucia, en roulant les yeux si fort qu'elle eut presque une crampe avec le gauche. "Quelque chose d'autre est apparu sur le front des médias sociaux ?" demanda t-elle à Julien.
— "En fait, oui." Il sortit son téléphone et ouvrit le navigateur. "Mme Craysse s'est encore emportée contre Mme Vernier la semaine dernière : Le diable parisien est vivant, et il s'appelle Sophie Vernier."
— "Rien de vraiment tragique dans cette déclaration."
— "Oui, mais on a déjà écarté Sophie non ?" demanda Julien.
— "C'est exactement ce que je pensais" dit David.
— "La meilleure connexion que nous avons actuellement est Sophie et je vais en profiter", déclara Lucia.
— "C'est un vieil oiseau blessé", dit David.
— "Eh bien, je vais lui ébouriffer les plumes."
— "Je n'arrive pas à croire que tu aies dit ça", dit Julien en secouant la tête.
— "Tu es juste énervé de ne pas l'avoir dit en premier." Lucia fit glisser deux frites sur un amas de ketchup sur son assiette. "Quelque chose sur les deux femmes qui sont parties plus tôt ?"
— "Rien qui sorte de l'ordinaire. Des urgences familiales. L'une avec un enfant malade et l'autre dont le parent vieillissant a dû être hospitalisé." Julien sortit un dossier de son sac à dos. "Jim a fini avec les photos de surveillance de l'aéroport, donc je les ai récupérées en venant ici. Et les responsables de la limousine ont confirmé que Dustin avait annulé Avis Limo en faveur de Pujol Services. Apparemment, elle leur a laissé une sacrée impression parce qu'elle a continué pendant un certain temps à essayer de leur faire honorer le coupon de l'autre compagnie. Sans succès." Il ouvrit le dossier et sortit une petite pile de photos. "La sécurité de l'aéroport m’a envoyé ces images de la nuit où Monsieur Desmaisons. a été pris en charge."
Il les étala sur la table. Les images étaient en couleur mais granuleuses.
— "La qualité est épouvantable", dit Lucia. "C'est le mieux qu'ils pouvaient faire au magasin de photo ?"
Julien hochait la tête. "Il faisait sombre et, bien que l'endroit soit bien éclairé, les caméras sont réglées sur une faible résolution."
— "Vous ne pouvez pas les passer dans une sorte de programme d'amélioration ?" demanda David.
— "Tu regardes trop les séries. Il n'y a que peu de choses à faire avec une mauvaise photo", dit Lucia. Elle examinait chacune des images et les étalaient sur la table, entre les plats, dans une chronologie des événements. La voiture arrivait, le chauffeur sortait, rangeait les bagages de Valentin en se disputant un peu avec lui apparemment, aidait Valentin à monter dans la voiture, et repartait. "Regardez ici. Le conducteur fait attention à ne jamais faire face à la caméra, donc il connaissait manifestement la position des caméras avant. En plus, pas de plaque d'immatriculation." Lucia poussa vers Julien celle où le conducteur mettait les bagages dans le coffre. "Vous voyez comment il se tient là ? Une voiture avec un coffre de cette taille ferait, quoi, 2 mètres de haut quand il est ouvert ?"
— "Où veux-tu en venir ?" demanda Julien.
— "J'évalue la taille du chauffeur. Cette personne ne mesure qu'environ 1,5 m. Je ne peux pas en être certain, bien sûr. Il semble que ce soit une femme."
— David lui prit la photo. "A quoi fais-tu référence exactement ? Je vois surtout une tache."
— "Quelque chose dans la posture de cette tache, comme tu dis, à côté de Valentin ici. Ca semble féminin." Elle secoua la tête. "Je n'arrive pas à mettre le doigt dessus, mais il y a quelque chose dans cette conductrice que j'ai déjà vu auparavant. L’allure me semble familière." Pour l'instant, elle rangeait l'image dans le classeur de son cerveau et la laissait se développer. "Revoyons Dustin à propos de l'annulation, pour voir si il peut nous donner des détails supplémentaires qu'il aurait pu négliger de partager pendant sa gueule de bois."
— "Il n'a pas tué son père", dit David.
— "Tu sais, si tu veux continuer à traîner avec moi, tu dois arrêter de supposer que tout le monde est innocent."
— "Je connais Dustin depuis de nombreuses années."
— "Ce n'est pas parce que tu penses connaître quelqu'un qu'il ne cache pas de sombres secrets ou des motivations particulières."
Alors qu'elle se forçait à prendre tout le monde au pied de la lettre depuis son arrivée à Servet, elle avait appris à ses dépens à faire confiance aux amitiés. Les vraies amitiés ne sont pas faciles quand on est flic. Les gens étaient toujours méfiants autour de vous, comme si vous alliez les embarquer au cas où ils vous énerveraient. C'est l'une des raisons pour lesquelles elle s'en tenait à des amitiés avec d'autres officiers de police et c’est tout. Ce qui lui rappelait qu'elle devait vraiment faire un suivi avec Aïssatou concernant les nouvelles preuves qu'elle avait trouvées. Lucia regarda Julien. "J'ai besoin que tu me rendes un petit service avant de revenir au Mas d’en Meynes. Arrête-toi chez Zoé et choisis un costume."
— "Excusez moi ? Un quoi ?"
— "Le dîner de clôture de ce soir est aussi une soirée costumée. Tout le monde sera déguisé."
— "Julien ne porte pas de costumes. Julien n’aime pas le cosplay"
— "Est-ce que tu viens de parler de toi à la troisième personne ?" demanda David.
— "Je l'ai fait. Et je ne me déguiserais toujours pas."
— "Ordres du capitaine. Nous devons nous fondre dans la foule." Lucia prit une bouchée de son sandwich. "David a revu le manuscrit en détail et a déterminé que nous en avons environ les deux tiers. Et donc, où se trouve le dernier tiers ?"
— "Un service extrêmement douloureux, si je peux ajouter quelque chose."
Julien se pencha de l'autre côté de la table, jeta un œil pour s'assurer que personne n'écoutait, et demanda, "Tu penses qu'il va y avoir un troisième meurtre ?"
— "Ce soir, c'est la cérémonie de clôture donc, comme nous, le tueur est pratiquement à la limite du temps imparti pour sa vengeance."
— "En supposant que le manuscrit soit une raison des meurtres", dit David. "Sinon, il ne se passera rien, les auteurs rentreront chez eux, et vous deux vous resterez là pour résoudre l'affaire sans un congrès pour réunir vos suspects."
— "C'est un scénario", dit Lucia. "Mais mon instinct me dit le contraire." Julien resta immobile, les yeux rivés sur la porte.
— "Quoi ?" demande Lucia. Sa main est automatiquement allée vers son arme.
— "C'est Martin et Mathéo." Lucia se détendit. "Ils viennent de s'asseoir au comptoir. Je vais aller leur parler." Julien regarda David. "Empêche le capitaine de manger mon burger."
— "Tu ne viens pas de dire ça de moi", dit Lucia, bien qu'elle doive admettre que le bacon qui dépassait du petit pain avait l'air sacrément délicieux.
— "Je crois qu'il l'a bien dit, oui." Rigola David. "Je vais défendre et protéger, officier." lança David à Julien qui s’éloignait
Julien s'approcha des garçons. Quand il se trouva juste derrière eux, il dit : "Hé, les gars." Ils se figèrent.
— "Quoi de neuf, Julien ?" demanda Martin sans se retourner.
— "Oh, je suis sûr que tu sais ce qu'il en est." Il leur tapota les épaules, notant que les mots "Nous résisterons" avaient été collés avec du ruban adhésif dans le dos du tee-shirt de Martin. "Il y a le problème de la femme moustachue dans la boutique d'antiquités de Marianne en bas de la rue." Mathéo lança un regard à son ami. Julien ne perdait pas une miette de leurs échanges silencieux. "Et Mathéo, le capitaine Pretti et moi t'avons vu laisser des traces dans la ruelle."
— "Je ne faisais rien de mal. Je le jure."
— "Alors pourquoi tu t'es enfui ?"
— "Ne leur dis rien", dit Martin. "En plus, il n'a rien fait."
— "Ok, la double négation que tu viens d'utiliser signifie qu'il a fait quelque chose."
— "Hein ?"
— "Exactement c’est la bonne réponse. Je veux qu'on m'enlève cette nouvelle moustache." Les ados se regardaient à nouveau. Julien se pencha et beugla entre leurs deux oreilles : "Maintenant !" Martin et Mathéo sautèrent des tabourets et se précipitèrent vers la porte. Julien retourna sur la banquette.
— "C'était quelque chose à regarder", dit Lucia. Elle prit une bouchée de son Reuben. "Tu es doué avec les jeunes."
— "Probablement parce qu'il en est un lui-même", dit David.
—"Ça fait mal, David." Julien remarqua que Lucia fixait le bacon. "Vas-y. Je sais que tu en veux un morceau."
Lucia sourit et retira délicatement une tranche du dessus du burger. Elle la fourra dans sa bouche et regarda l’heure sur son téléphone. "Je dois y aller. Il est temps de découvrir ce que Zoé me réserve. Je lui ferai savoir que tu viendras plus tard, Julien."
Lucia prit le boulevard en direction du lycée, puis tourna à droite quelques rues avant le stade. A environ 200 mètres sur l’avenue des tilleuls, elle s'arrêta devant la maison où elle avait grandi. La façade avait été blanchie depuis sa dernière visite et brillait presque sur la petite pelouse de devant. Des dauphins et des poissons fleurissaient le long du mur et étaient assortis à la porte d'entrée sang et or. Elle avait l'air tellement plus petite que lorsqu'elle vivait ici enfant. Peut-être que c'est comme ça que ça fonctionnait toujours. Quand vous étiez jeune, tout semblait plus grand que nature. Puis la vie arrivait, et on était obligé de quitter les endroits et les gens qu'on aimaient. Elle y était allée pendant l'été, mais ce n'était plus pareil depuis que Antonia avait déménagé, comme si elle avait emporté la vie de la maison avec elle. Elle arrêta le moteur du SUV et remonta la courte allée, ne sachant pas ce qu'elle ressentait vraiment — joie ou appréhension ? Avant qu'elle ait eu le temps de sonner à la porte, la porte d'entrée s’ouvrit.
— "Lucia ! Je suis si heureuse que tu sois là !" Zoé la prit dans ses bras et l'entraîna dans le salon. À l'intérieur, la maison était différente, plus chaleureuse, que dans le souvenir de Lucia. Des meubles surchargés de tissus éclatants, des tapis orientaux éparpillés sur le sol en parquet, de gros oreillers empilés dans un coin. Elle s'était rappelé que c'était la maison de Zoé maintenant, pas celle de sa mère. Elle allait devoir s'y habituer. "Puis-je t’offrir du thé glacé au soleil ? Je viens d'en faire une nouvelle tournée."
— "Mais oui, ce serait génial."
— "Viens sur la terrasse avec moi. Assieds-toi. Veux-tu quelque chose dans ton thé ?"
Un whisky. Un whisky dans son thé serait le bienvenu en ce moment, pensa-t-elle. Peut-être même juste du whisky et pas de thé. A la place, Lucia dit, "Un peu de miel si tu en as."
— "Bien sûr ! Il vient d’un rucher de Permaterra." Zoé remplit deux grands verres bleu cobalt avec de la glace, arrosa le miel et versa le thé. Il était encore chaud et la glace craquait puis éclatait. Elle tendit un des verres à Lucia.
Zoé s’assit en face d'elle. "Lucia, ma chérie, tu vas bien ? Je réalise que nous ne nous connaissons pas depuis longtemps, mais tu te sens un peu ailleurs."
— "C'est juste que, il y a beaucoup de souvenirs ici. Des bons et des moins bons, tu sais ?"
Zoé hochait la tête. "Je comprends. Revenir à la maison et la trouver différente de ce dont on se souvenait." Elle prit une gorgée de son thé. "Et puis il y a moi." Elle rit un peu et tapota la main de Lucia. "J'imagine que je suis la grande inconnue."
— "Papa ne m’a jamais parlé de toi, alors, oui, tu es un peu une surprise. Ce n'est pas que lui et moi parlions beaucoup." Était-elle une partie de la raison pour laquelle Serge avait cessé d'appeler ? Il allait de l'avant dans sa nouvelle vie et se débarrassait de l'ancienne ? "Mais tu le savais probablement."
— "Oui, et ne pense pas que ça m'ait fait plaisir. J'ai fait vivre l'enfer à cet homme plus d'une fois, crois-moi. J'aime ton père de tout mon être, mais il peut être la chose la plus têtue qui ait jamais marché sur cette planète." Elle regarda Lucia droit dans les yeux. "Essaie de ne pas le juger trop sévèrement. Il aimait ta mère, il l'aime toujours, et il n'a pas su comment réagir quand elle est partie — de cette maison et de cette vie."
Lucia se déplaça sur sa chaise et regarda plus loin que le patio en direction du Canigou. Que diable se passait-il ici ? Zoé était assez gentille, mais est-que Lucia voulait vraiment une conversation intime avec quelqu'un qu'elle venait de rencontrer ? Et en quoi cela la regardait-elle de toute façon ? Elle prit une profonde inspiration et refoula son irritation lorsqu'elle réalisa que cette femme lui offrait de comprendre, voire de tourner la page, sur la relation compliquée de ses parents.
— "Je sais que vous pensez que je suis un peu folle, avec mes visions et tout le reste, mais, si vous le permettez, j'aimerais être votre amie," dit Zoé. "Ou au moins être un peu une intermédiaire entre toi et Serge jusqu'à ce que vous puissiez tous les deux réparer le mal."
Il n'y avait pas eu de femme plus âgée dans la vie de Lucia depuis la mort de sa mère ... Était-ce une si mauvaise idée ? Zoé était la petite amie de son père et elle lui était clairement dévouée. Elle se détendit à l'idée d'une amitié. Son instinct lui disait que Zoé était quelqu'un de bien.
Elle sourit. "J'aimerais bien."
Zoé s'était visiblement détendue elle aussi et lui rendait son sourire. "Allons à l'essayage du costume, d'accord ?" Elle se leva d'un bond de la table. Lucia commença à se lever et à la suivre. "Non, non. Reste ici et détends-toi une minute. Je vais tout t'apporter." Environ dix minutes plus tard, Zoé revint avec une brassée de vêtements brillants et éclatants. Elle les tria par ensembles, s'arrêtant quand elle trouva celui qu'elle cherchait. Elle montra le costume. "Qu'est-ce que tu en penses ?"
Lucia fit le tour de la table et passa sa main sur le pantalon de laine rayée. "Je pense que je vais mourir d'un coup de chaleur avec ça."
— "C'est absurde. La laine respire." Elle sortit une chemise blanche en coton aux longues manches bouffantes et un corset en brocart. "Essaie-les pendant que je vais chercher la ceinture et l'épée."
— "Pourquoi avez-vous tout ça ?" demanda Lucia en enlevant ses vêtements et en enfilant ceux de pirates.
Zoé répondit depuis l'autre pièce : "Ma sœur, Catherine, et moi avions un endroit à Saint Jean Pla de Corts, où nous faisions des consultations pour les gens. Enfin, surtout pour les touristes. Nous collectionnions et louions aussi des costumes." Elle était revenue, posait l'épée et la ceinture sur une chaise, et aidait Lucia à mettre le corset, le laçant pour elle. "Ça aidait pour les revenus en basse saison. Catherine a toujours la boutique, mais elle a depuis abandonné les costumes et s'est tournée vers le New Age. Cristaux et cartes de tarot et autres." Zoé fit un pas en arrière et regarda Lucia.
— "Quoi ? Est-ce que ça a l'air bien ?" demanda Lucia.
— "Parfait. C'est parfait. Le plus joli pirate que j’ai vu depuis longtemps" Zoé tourna Lucia, afin qu'elle puisse se regarder dans le miroir du couloir derrière elle. "Qu'est-ce que tu en penses ?"
Lucia rigolait. "Je pense que je pourrais botter le cul des autres pirates."
— "Eh bien, alors, tu auras besoin de ça." Zoé noua la ceinture autour de la taille de Lucia et lui tendit l'épée et le chapeau à larges bords. "C'est probablement mieux de les mettre après avoir atteint le Mas d’en Meynes. Cela pourrait être difficile pour conduire. »
Lucia posa le chapeau sur sa tête pendant un moment et sourit avant de l'enlever. "Je vous les rendrai dès que possible."
— "Ne t'inquiète pas, ma chérie. Va t'amuser." Zoé s'arrêta net. "Enfin, autant d'amusement que tu peux avoir avec un meurtrier à attraper."
— "Vous pensez qu'il n'y en a qu'un ?"
— "Qu'est-ce que tu veux dire ?"
— "Tu as dit un meurtrier, pas des meurtriers."
— "Oh, ma chère, ne coupons pas les cheveux en quatre."
— "Je ne crois peut-être pas aux médiums, mais je crois qu'il faut parfois suivre son instinct, ou son étoile."
Zoé hocha la tête. "Je peux apprécier cela." Elle fit un câlin à Lucia. "Maintenant, pars. Il y a des vilains trabucaires à attraper."
— "Merci encore pour toute votre aide. J’apprécie vraiment." Lucia prit le chapeau et l'épée et passa la porte.
— "C'est certainement un look intéressant", dit Julien alors que Lucia avait du mal à passer l'entrée de la chambre de David au Mas d’en Meynes. L'épée qu'elle portait à la ceinture avait clairement sa propre vie et la grande plume au sommet du chapeau était plus haute que l'ouverture. Tant pis. Elle enleva le chapeau, déboucla la ceinture et l'épée et les jeta sur le canapé. Lucia desserra légèrement les liens du corset qu'elle portait par-dessus la chemise blanche bouffante et défit le bouton supérieur du pantalon rayé noir et blanc et vraiment ajusté. "Comment font les gens pour respirer dans ces trucs ?" Elle s’assit à la table où Julien travaillait. "Où est ton costume ?"
Julien plissa les yeux. "Accroché dans la salle de bain. Et je proteste toujours."
— "Quel est ton problème avec le fait de porter un costume ?" Il s'appuya sur la chaise et prit un biscuit chocolat blanc noix de macadamia. "C'est entre toi et moi ?"
Lucia opina. "Bien sûr."
— "Quand j'avais quinze ans, j'étais totalement amoureux de Brigitte Lemercier, la petite-fille du maire. Je suis arrivé à la fête d' Halloween de l'école et elle s'est approchée de moi. On a traîné ensemble toute la soirée. Quand j'ai su que c'était enfin le moment, j'ai enlevé mon masque de Spiderman pour l'embrasser. Et elle a crié."
— "Elle a cru que tu étais quelqu'un d'autre."
— "Ouaip. Apparemment, Simon Ovencade, le grand frère de Martin, était censé la retrouver là-bas dans le même costume." Il prit une bouchée du cookie et soupira. "Encore un jeune garçon avec des rêves déçus. Et je n'ai jamais porté de costume depuis."
— "C'est une sacrée histoire", dit David de l’endroit où il était, appuyé contre le cadre de la porte.
Julien ne se retourna pas. "Qu’est ce que tu as entendu ?"
—"Suffisamment, Mr. Spiderman."
Julien grimaça, et Lucia sourit. "Vois ça positivement", dit-elle. "Au moins, les seules personnes qui savent sont ton capitaine et ton acolyte."
— "Je ne suis pas l'acolyte." Il se dirigea vers la table. "Mais je suis intéressé par ton costume", dit David à Lucia. "Lève-toi et marche, fais un petit tour sur toi même."
— "Pardon ? Tu ne viens pas de dire 'faire un petit tour'. Parce que si tu l’as dit, je serais obligé de dégainer mon sabre."
— "Ça ne m’étonnerait pas d'elle, David. Ces meurtres l'ont assez énervée pour provoquer un combat singulier."
David était déjà habillé dans la tenue du XIXe siècle que l'on pourrait s'attendre à voir porter par Poe — costume, gilet et redingote noirs, complétés par une chemise à col raide en lin blanc. Il sortit un antique stylo plume noir et or de la poche de poitrine de sa veste.
— "Vous devez arrêter avec les clichés, tous les deux", dit Julien. Il s'éloigna de la table. "Vous me donnez mal à la tête. Je vais aller m'habiller. Essayez de ne pas vous chamailler pendant mon absence."
— " Il semble être grincheux ce soir ", observa David. "Notre garçon est d'habitude beaucoup plus accommodant."
— "Cette affaire nous atteint tous", dit Lucia.
— "En effet", dit David. "Maintenant, sérieusement, s'il vous plaît laissez-moi jeter un coup d'œil à votre costume. Je suis curieux de savoir s'il est d'époque."
Avec un long soupir, Lucia se leva, traversa la pièce, tourna sur la pointe du pied et revint. Elle tendait les bras. "Alors ?"
— "Zoé a bien bossé. Tout est assez proche de ce que porterait un pirate du dix-neuvième siècle. En plus, ça te va bien, et à tous les bons endroits."
— "Est-ce que tu flirtes avec moi ?"
David s’approcha d'elle et se rapprocha beaucoup. Il toucha son menton. "Et si c’était bien ce que je faisais ?"
Pendant un moment, Lucia faillit se perdre dans ses yeux sombres et profonds. Puis elle vit l'étincelle elfique à nouveau. Cette fois encore, elle devait s’échapper du sortilège. Elle le repoussait justement quand Julien sortait de la salle de bain.
—"Beaucoup de tension dans cette pièce, vous deux. Je dis ça comme ça. Je dis rien" Il se tenait devant le miroir en pied accroché à l'arrière de la porte. "Apparemment, la mère d'Hannah a parlé à certains des participants de la cachette de Zoé cet après-midi. C'était le seul costume qu'il lui restait qui n'avait pas besoin d'un masque. Au cas où tu ne le saurais pas, je suis une Gitane Voyante." Il remua les sourcils. "C'est pourquoi j’étais capable de sentir la tension entre vous." Julien avait mis une longue perruque noire avec un bandana autour de la tête, de grandes boucles d'oreilles, une jupe en soie multicolore et un gilet assorti, et une quantité non négligeable de maquillage. Du haut de son mètre quatre-vingt-dix, il ressemblait plus à un drag queen qu'à un gitan. Il fit tomber ses cheveux sur ses épaules, secoua ses hanches, et les petites cloches autour de sa taille ont carillonné. "Alors, qu'est-ce que tu en penses ?" demanda Julien.
Les deux autres éclatèrent de rire.
— "On ne vous a jamais dit que vous étiez de grands bâtisseurs de confiance ?"
Lucia essuyait les larmes de ses yeux. "C'est parfait, Julien. Vraiment, ça l'est." Elle étouffa un nouveau rire. "Juste très inattendu."
— "Eh bien, ne pense pas que je suis si heureux que ça." Il secoua encore ses hanches. "Bien qu'il y ait quelque chose d'apaisant dans le son de ces cloches."
David regarda sa montre à gousset en argent. "Il est six heures quinze. Nous devrions descendre pour les cocktails."
— "Absolument", dit Lucia. "Les gens sont plus enclins à parler après avoir bu quelques verres."
David passa un bras autour de l'épaule de Julien. "Allez, Gypsy. Tu peux avoir ma première danse."
Chapitre 19
La salle de bal du Mas d’en Meynes avait été créée dans les années 1950 en combinant quatre salons séparés en un seul espace. De grandes fenêtres s'ouvraient sur le fleuve et les rideaux en damas se déplaçaient au gré de la brise. La cheminée, presque assez grande pour qu'une petite famille puisse y vivre, était remplie de bougies et diffusait une lueur festive. Ce soir, la pièce était également remplie de quelque soixante-dix femmes et hommes habillés dans leur version de ce qui constituait un fantasme romantique, le thème de la fête. Lucia scrutait le salon depuis le seuil de la porte. "Il y a un nombre extraordinaire de perruques rouges ici."
—"J'aurais pu laisser cette perruque noire et en prendre une rousse pour m'intégrer parfaitement", dit Julien.
— "Eh bien, sauf pour essayer de ressembler plus encore à une femme en tout cas" dit Lucia
— "C'est une chose importante dans le genre de la romance", expliqua David. "Le tempérament fougueux stéréotypé de la rousse. Certains pensent que ça donne des interactions intéressantes entre les protagonistes quand l'un d'entre eux est supposé prédisposé à être facilement excitable."
Un serveur passait avec un plateau et David prit un verre de vin blanc. Il le leva en signe de salut et prit une longue gorgée. "Personnellement, je trouve ça trop prévisible."
— "As-tu oublié que nous sommes en service ?" demanda Lucia.
— "Vous avez bien précisé que je ne suis pas un officier ; par conséquent, il n'y a aucune raison pour que je n'engage pas les pouvoirs de Meditrina."
— "Qui ?" demanda Julien.
— "La déesse romaine de la santé et du vin, bien sûr."
— "Ignore le prof. Viens. Retrouve Dustin et vois si il a autre chose à dire. Je vais trouver Sophie et voir quelle réaction j'obtiens avec notre théorie du complot."
— "Que dois-je faire ?" demanda David.
— "Mêle-toi aux autres. Si tu entends ou vois quelque chose de fâcheux, viens trouver l'un de nous."
Et avec cela, Lucia et Julien disparurent dans la mer de costumes, de grands cheveux, et de musique forte.
— "Mme Vernier. Comment allez-vous ce soir ?" Lucia trouva la femme âgée à l'autre bout de la pièce, faisant tourner de la glace dans un verre qui semblait être rempli de bourbon. Elle avait renoncé au costume élaboré que la plupart des participants portaient et avait, à la place, revêtu une robe de velours rouge et un diadème à multiples pierres précieuses. D'une certaine manière, ça fonctionnait sur elle. "Oh, je vais bien, chérie. Valentin me manque un peu, cependant. Lui et moi pouvions vraiment déchirer dans une fête." Sophie descendit son verre et fit signe à un serveur qui passait. Elle déposa le verre vide et prit l'un des martinis colorés sur le plateau du serveur. Elle le montra à la lumière, puis l'inclina vers Lucia. "J'espère qu'il y a de la vodka dedans et pas du gin." Elle en prit une gorgée. "Va pour la vodka. Jolie tenue de pirate, au fait. Mais vous n'êtes pas ici pour bavarder. Qu'est-ce qui vous préoccupe ?"
— "Je ne crois pas que ce soit un accident que vous tombiez directement au milieu de deux meurtres."
— "De quoi parlez-vous ?"
— "Vous ne pouvez pas nier le lien entre vous, Valentin, et Isabelle."
— "Ils étaient tous les deux mes clients." Elle fit un signe de la main. "Rien de plus qu'une coïncidence."
— "Valentin était censé prendre sa retraite, mais les potins de l'édition ont révélé qu'il cherchait à faire son grand retour avec quelqu'un d'autre pour le représenter. Isabelle ne vous aimait certainement pas non plus. Elle l'a diffusé sur tous les médias sociaux. Elle vous appelait le Diable Parisien."
— "Valentin devenait un peu sénile, paix à son âme." Sophie secoua la tête. "Et Isabelle essayait toujours d'attirer l'attention. Elle est venue me voir il y a un mois environ pour mettre fin à son contrat. Un autre agent la courtisait et elle pensait qu'elle s'en sortirait mieux avec quelqu'un de plus jeune et 'plus dans l'air du temps', pour reprendre ses termes."
— "Puisqu’elle avait été honnête avec vous et que tout allait se faire dans son sens, pourquoi vous réprimandait-elle dans ses écrits?"
— "S'il vous plaît, si quelqu'un devait porter le titre de Drama Queen, c'était bien Isabelle Craysse. Elle voulait juste semer la zizanie, en espérant que ça ferait jaser quand elle passerait effectivement à l'action." Sophie se déplaçait sur son siège et redressa sa robe. "Mais, je n'avais pas encore totalement décidé si je voulais la laisser partir, alors, vous savez, les remarques désobligeantes ont commencé à pleuvoir."
Lucia réfléchit à cela pendant un moment. "Les artistes et les intrigues semblent certainement aller de pair."
— "Absolument. Vous prenez un type créatif et ajoutez une personnalité de type A, ce sont toujours eux qui réussissent, et ils se bousculent pour voir qui va atteindre le sommet. Vous voyez ce que je veux dire ?"
—"Je pense que oui." Lucia soupira. Rien de tout cela ne l'avait rapprochée de l'identification du tueur et, en fait, cela ouvrait une toute nouvelle ligne de pensée. Peut-être que les auteurs s'entretuaient simplement pour éliminer la concurrence. "Merci, Sophie. J'apprécie ton honnêteté."
— "Chérie, quand tu auras mon âge, tu ne pourras pas te permettre de ne pas être honnête. C'est trop dur de se souvenir des mensonges."
Lucia quitta Sophie pour retrouver Julien.
— "Dustin a-t-il quelque chose à ajouter sur l'annulation de la limousine ?"
— "Je pense qu'il a pu voir que nous étions toujours méfiants à son égard, alors il a ressorti son annulation et l'email de report. Il était sincèrement surpris, aussi, quand je lui ai dit que l'email de Pujol Services avait été rerouté."
— "Ok, alors. On peut probablement rayer Dustin de la liste. On cherche plutôt une femme après tout, où est-il maintenant ?"
— "La dernière fois que je l'ai vu, il se dirigeait vers le bar. Il a dit quelque chose à propos de ses bouteilles de tequila pour ce soir." Julien secoua la tête. "C'est triste, vraiment. Il s'en veut pour le meurtre de son père parce qu'il a juste essayé d'économiser quelques dollars. Ça l'envoie directement vers la tequila."
— "J'apprécie ta sensibilité, Julien, mais je soupçonne que même le vent qui change de direction ou le soleil qui se cache derrière un nuage l'envoie vers la tequila." Lucia balaya la pièce du regard. Tellement de cheveux roux. Au moins, ils pouvaient écarter les perruques courtes, mais les longues étaient encore nombreuses. "As-tu vu David depuis que nous l'avons quitté ?"
— "En fait, non. Et ce n'est pas comme s'il était difficile à manquer dans son costume noir." Lucia et Julien le cherchaient dans la salle de bal, mais il n'y avait aucun signe du professeur. "Je n'aime pas ça. Il est toujours sur mes talons, pourquoi pas en ce moment ?" demanda Lucia.
Julien vérifia les toilettes des hommes. "Pas là non plus". Il composa le numéro de téléphone de David. "Pas de réponse."
— "Ok, jetons un coup d'œil dehors. Il est probablement quelque part pour respirer un peu, mais mon instinct me dit que c'est plus grave." Le couple sortit sur le grand porche et pénétrait alors dans une deuxième mer de soie aux couleurs vives, de jupes à cerceaux et de grandes perruques rouges. Lucia n'avait jamais lu particulièrement de roman d'amour, préférant sa science-fiction adorée à tout le reste, et elle n'était pas sûre d'en avoir envie après cette affaire. Cependant, elle devait admettre que ces auteurs étaient des personnages intéressants en soi, même s'ils semblaient coincés dans certaines périodes ou certains rêves.
Samantha Monroe attrapa le bras de Lucia en passant devant elle et l'arrêta. "C'est un super costume", dit-elle. "Qui est votre tailleur ? Mon armoire a besoin de vêtements neufs de ce genre. C'est très approprié pour des rassemblements comme ceux-ci." Elle se pencha et chuchota : "Je ne l'annonce pas tout haut, mais je fais aussi parfois du cosplay. Un pirate pourrait faire l'affaire. Un pirate intergalactique, pourrait être mieux encore."
— "Pas un tailleur." Lucia avait extrait son bras. "La petite amie de mon père m'a aidée pour ça."
— "Oh, eh bien, je vais devoir la retrouver. Elle a certainement un œil." Samantha se tapota le menton avec un long doigt. "En parlant d'œil, ton ensemble aurait besoin d'un cache-œil. Peut-être avec des paillettes en plus."
— "Merci pour la suggestion, Mme Monroe", dit Lucia. "Maintenant, si vous voulez bien m'excuser ?" Elle s'éloigna et balaya le terrain du regard.
Là, à une cinquantaine de mètres au nord du Mas d’en Meynes, elle pouvait distinguer deux silhouettes debout près du bord du fleuve. N'importe qui d'autre aurait pu croire qu'il s'agissait d'amoureux regardant l’eau. Sauf que le grand, manifestement un homme, portait un long manteau noir. L'autre, une petite femme, ressemblait un peu trop à son goût à la forme floue des images de la caméra de l'aéroport. Les pièces s’assemblèrent en un éclair, lorsque Lucia fit le lien entre l’allure du conducteur sur les photos granuleuses de l'aéroport et l'identité de la femme sur la plage, debout à côté de David. Elle poussa Julien avec son coude et il se retourna. "Julien, regarde."
— "Oh. Ca ressemble à David." Il plissa les yeux. "Mais avec qui est-il ?"
— "Je pense que je sais. On doit rejoindre David rapidement."
Mais, avant qu'ils ne puissent partir, Wendy Harris s'était avancée devant eux. "Je veux que vous sachiez tous les deux à quel point j'apprécie votre présence ici, pour notre sécurité", dit Wendy. "Je vais réserver une place pour chacun de vous dans mon prochain livre. Il se déroulera pendant la première guerre mondiale, donc vous ne vous reconnaîtrez peut-être pas tout à fait. Adjoint, je vous imagine en fringant soldat dans les tranchées. Peut-être que la capitaine sera la fougueuse tentatrice qui courtise votre cœur."
— "Nous apprécions beaucoup Mme Harris, mais je crains que nous devions terminer cette conversation plus tard..."
— "Oh, s'il te plaît, Wendy", coupa une voix. "Ce n'est pas comme si ces deux-là avaient fait quelque chose de bien pour Isabelle Craysse", dit le compagnon de Wendy, une version d'un mètre quatre-vingt-dix de CatWoman — avec des cheveux roux, bien sûr.
Wendy donna un coup de patte à son ami. "Eric, sois gentil." Eric ronronna. "Um, ok alors."
Lucia jeta un rapide coup d'œil sur la plage. Le couple n'avait pas bougé, mais la femme gesticulait sauvagement. "Nous sommes tous d'accord pour ne pas être d'accord. Maintenant, Julien et moi devons vraiment y aller."
— "Bien sûr", dit Wendy. "Merci, encore une fois."
— "Allez, Julien. Go."
L'épée de Lucia heurtait la balustrade du porche alors qu'ils marchaient vers le fleuve. Elle décrocha le fourreau de bronze et l'appuya contre une chaise placée opportunément là. "Comment diable les gens faisaient-ils pour marcher avec ces trucs ?"
Julien haussa les épaules, sa tenue à lui cliquetait à n’en plus pouvoir. Il avait l'air horrifié. " Je ne vais pas être aussi furtif que d’habitude ce soir. Je vais rester un peu en retrait."
Lucia acquiesça, sortit son arme de l'arrière de sa ceinture et fit signe à Julien de passer derrière le couple qui se chamaillait pendant qu'elle se dirigeait vers eux. Quand elle arriva à environ 10 mètres de la scène, Lucia scanna la situation. David était debout, dos au fleuve. De gros rochers se trouvaient sur sa gauche. L'espace ouvert à l'intérieur était assez grand pour contenir son corps. La femme costumée avait de longs cheveux roux empilés sur le dessus de sa tête en boucles lâches et portait ce que Lucia devinait être une robe de l'ère victorienne. Elle tenait également une petite pelle de jardin, sans doute le même type d'arme que celle utilisée pour tuer Valentin et Isabelle.
La femme parla sans regarder dans leur direction. "Bonjour, capitaine. S'il vous plaît, rangez votre arme. Je suis entraînée, alors ne pensez pas que je vais manquer M. Steiner de si près." Elle jeta un œil rapidement par-dessus son épaule. "Ou vous, d'ailleurs."
— "C'est une sacrée perruque que vous portez, Anaëlle." La voix calme de Lucia flottait sur la brise du soir. "Et cette robe peut-elle être considérée comme une robe victorienne édouardienne ?"
Anaëlle renâcla. "Comme si tu t'y connaissais en la matière."
— "Eh bien, je ne connais pas grand-chose à l'histoire, mais je m'y connais en armes ", répondit Lucia. "Qu'est-ce qui se passe avec celle que vous tenez ? Vous devriez probablement la jeter. Vous croyez pouvoir lutter contre une balle de 9 mm parabellum"
—"J'apprécie votre inquiétude mais ma réponse doit être non. Mais vous avez vraiment besoin de baisser votre arme si vous tenez à la vie de M. Steiner."
David lança un regard désespéré à Lucia. Julien s'approchait et Lucia lui fit signe de baisser son arme alors qu'elle en faisait de même.
— "Pourquoi fais-tu cela, Anaëlle ?" demanda Lucia. "Je comprends à quel point David peut être ennuyeux parfois et, pour tout vous avouer, j'ai eu envie de le tuer moi-même plusieurs fois. Mais qu'est-ce que Valentin et Isabelle vous ont fait ?"
—"Ce n'est pas si compliqué. Ils ont simplement refusé de partir, bien sûr. Je leur ai demandé très gentiment à tous les deux de se retirer et d'arrêter d'écrire. Ils n'ont pas voulu obtempérer. Ces deux-là ne semblaient pas pouvoir saisir à quel point ils étaient des porcs avec leurs listes de best-sellers." Anaëlle haussa les épaules. "Alors, je les ai aidés à prendre une retraite anticipée."
— "David, par contre ?" demanda Lucia. "Qu'à t-il à voir avec Valentin et Isabelle ?"
— "Mais il est pareil !" répliqua Anaëlle. "David c’est Julie Style !"
Lucia donna à David un regard plus mortel qu’un coup de pelle. Il se tortillait sous son regard. Elle allait l'étrangler. Après lui avoir sauvé la vie, bien sûr.
— "Tous ceux qui sont au courant," continua Anaëlle, "soupçonnaient que Julie Style est un homme."
— "Ce n'est pas vrai", dit David. "Il n'y a rien dans les écrits qui l'indique."
Anaëlle roula des yeux et émit un rire. Sa perruque menaçait de basculer, et elle la redressa de sa main libre. "Quand j'ai entendu Isabelle Craysse l'appeler Julie, c'est là que j'en ai eu la certitude."
Lucia a de nouveau jeté un regard à David. "Julie Style ? J'ai vu certains de ses livres sous les escaliers à l’Espace Incipit."
— "Oui, eh bien, c'étaient de vieux titres", remarqua David. "Tous ne peuvent pas être des best-sellers, surtout au début."
— "Pourquoi tu ne nous l'as pas dit ?" demanda Julien.
— "Cela ne me semblait pas pertinent."
— "Des auteurs de romans à succès sont tués et tu ne pensais pas que c'était pertinent ?" Lucia secouait la tête nerveusement.
Il s'était déplacé légèrement sans pouvoir sortir d’une distance de coup de pelle. "C'est censé être un secret. Presque personne ne sait que Julie Style est mon nom de plume pour les romans gothiques du XIXe siècle que j'écris."
— "Je savais que tu avais des trucs à cacher", dit Julien. "Mais celui-là, c'est la cerise de Servet sur le gâteau."
— "Qu'est-ce que je peux dire ? C'est un talent que j’ai."
— "Et il est sacrément bon", dit Sophie en s'approchant d'eux. "Au fait, qu'est-ce qui se passe ici ? C'est quoi cette pelle menaçante ?"
—"Anaëlle était justement en train de nous l'expliquer", dit Lucia. "Et pourquoi êtes-vous ici, Mme Vernier ?"
— "Il semblait que la fête se déplaçait sur le bord du fleuve. Je pensais me joindre à vous. Je me suis trompée."
— "Effectivement", dit Lucia. "Vous devriez partir. Maintenant."
— "Non, je veux qu'elle reste. Après tout, c'est en partie sa faute si tout cela est arrivé," dit Anaëlle. "Comme je m'apprêtais à le dire au capitaine, il y a encore une dernière partie de mon livre à livrer et M. Steiner, je veux dire Julie Style, sera le porteur."
— "Comment ça, c'est en partie la faute de Sophie ?" demanda Lucia.
— "Si elle avait été plus gentille, je n'aurais pas eu à faire tout ça pour trouver une place pour mon livre. Croyez-moi, j'aurais été tout aussi heureuse si j'avais pu suivre la voie traditionnelle de l'édition."
— "Un livre ? Quel livre ?" demanda Sophie.
— "Celui que Lucia a lu à la soirée micro ouvert", dit David.
— "Oh—oh mon dieu." Sophie croisa ses bras fins sur sa poitrine. "Ce n'était pas très bon du tout. Tu devrais envisager un autre travail."
— "Comme le dressage de loutres ?"
—"Oh, c'était déjà vous ?" Sophie inclina la tête. "Je me suis dit que ça me disait vaguement quelque chose. Mais vous avez dû utiliser un autre nom. Anaëlle n’apparaissait pas."
— "Axelle Van Divier. Paul trouvait que ça sonnait bien."
— "Paul ?" demanda Lucia.
— "Oui, Paul. Il m'a trouvé le nom."
—"Donc, vous parlez à un certain Paul. Quelles autres idées votre ami imaginaire vous a-t-il données ?"
Anaëlle rigolait. "Vous n'êtes pas très intelligente pour un flic. Paul n'est pas imaginaire."
Lucia s’approchait pas à pas. Brusquement, Anaëlle pointa la pelle un peu plus haut en direction de la tête de David. "Ne bougez pas, s'il vous plaît. Vous savez que j'ai déjà pris la décision de le tuer. C'est à vous de décider si c'est plus tôt ou plus tard."
Lucia recula, mais seulement légèrement.
— "C'était aussi l'idée de Paul d'éliminer les meilleurs auteurs et de faire de la place pour nous, les aspirants qui ne peuvent pas trouver d'agent ou d'éditeur parce qu'ils sont tous pris." Les yeux de Anaëlle brillaient de colère. "Avec Valentin Desmaisons, Isabelle Craysse et bientôt Julie Style hors jeu, je suis sûre qu'il y aura une ouverture ou deux."
— "Vous avez tué deux personnes et vous en menacez une troisième. Personne ne trouvera une ouverture pour vous, à part une porte de prison", dit Lucia.
— "Vous plaisantez ? Pensez à toute la publicité ! Je serai dans la liste des best-sellers du Figaro dès la première semaine."
—"Chérie, ne pas obtenir un agent ou un éditeur n'a rien à voir avec la disponibilité, tu le sais". Sophie secoua la tête. "C'est parce que ton livre est affreux, ma chérie."
On aurait dit que Anaëlle allait fondre en larmes, mais elle a maintenu l'arme en place. "Vous êtes une femme détestable."
Sophie haussa les épaules. "On m'a traitée de bien pire."
— "Madame Vernier, vous n'arrangez pas la situation", prévint Lucia. Un jeune homme apparut derrière Sophie. Il s'était tenu dans l'ombre de l'herbe de la plage, si bien que Lucia ne l'avait pas vue tout de suite.
"Anaëlle, que fais-tu ?" La jeune femme haletait, ses yeux s’étaient agrandis.
"Mon Dieu, est-ce que tout le congrès va se pointer ici ?" souffla Lucia. "Julien, ne laisse personne d'autre entrer dans cette zone avant que nous ayons sécurisé la situation."
— "OK Julien fit quelques pas en arrière et alternait son regard entre le gîte, Lucia et David.
"Qui êtes-vous ?" demanda Lucia au roux naturel d'une vingtaine d'années.
— "Je suis l'ami d’Anaëlle. Paul Rogers."
Chapitre 20
—"Attends, attends", dit Julien. "Paul est une vraie personne ?"
—Anaëlle a soufflé, visiblement irritée. "Bien sûr qu'il existe. Je ne suis pas délirante, vous savez. Juste obligée de réussir. " Elle jeta un œil à son ami.
— "Merci d'être venu, au fait, mais tu as un jour de retard."
— "Désolé. J'ai dû faire quelques réécritures sur mon dernier livre."
— "Paul Rogers, vous dites." Sophie se tapotait le menton. "Vous m'avez envoyé un manuscrit récemment, n'est-ce pas ? Un roman policier."
— "Oh, oui. Oui, je l'ai fait, Mme Vernier."
— "J'ai adoré, vous savez. Il faudra qu'on se rencontre une fois que toutes ces bêtises seront réglées."
— "Comment ça, vous avez adoré ?" Anaëlle pointa sa pelle vers Paul. "Nous avions un accord. Nous étions censés être publiés ensemble."
—David crut à une ouverture et bougea légèrement. Anaëlle tourna de nouveau la pelle vers lui, tournoyant d'avant en arrière entre lui et son ami. Il s'arrêta et remit ses mains en l'air.
—"Je suis désolé, Ana. Il n'y a rien de personnel." Paul haussa les épaules. "Tu sais que je t'aime, mais tu me freinais un peu."
— "Je te freinais ? Je te freinais ? Et c'est seulement maintenant que tu me dis ça ?"
— "Vu la situation à laquelle nous sommes confrontés, ton timing n'est effectivement pas le meilleur", dit Lucia.
— "Je suppose que j'aurais dû y réfléchir un peu plus." Paul se grattait le front. "Mon cerveau est tellement rempli de rebondissements et de scénarios, je suppose que je n'ai pas eu le temps d'avoir cette discussion avec elle."
— "Merde, Paul ? Je n'arrive pas à croire que tu te sois retourné contre moi comme ça." Anaëlle regarda Lucia, ses yeux se remplissait de larmes et ses lèvres tremblaient. "Je pensais qu'il était mon meilleur ami. Paul et moi, nous formions une équipe."
La pelle s'affaissait un peu dans la main d’Anaëlle. Lucia saisit l'occasion et plongea. Elle attrapa le poignet d’Anaëlle et lui tordit le bras sur le côté. Anaëlle avait pu se redresser et luttait contre elle. La pelle était tombée aux pieds de David. Lucia plaqua Anaëlle au sol. Elle remit la pelle à Julien et menotta les mains de la jeune femme derrière son dos. Lucia traîna Anaëlle jusqu'à un rocher voisin et l'a fit asseoir.
"Que lui avez-vous dit exactement, Paul ?" demandait Lucia, en reprenant son souffle. "Anaëlle dit que tu lui as soufflé de tuer ces auteurs."
— "Attention à ce que tu dis", dit Sophie. "Ces flics sont rusés. Je ne veux pas que mon prochain auteur à succès finisse en prison pour complicité de meurtre."
— "Succès ? Vous le pensez vraiment ?" Paul tapait dans ses mains et commençait une gigue.
— "Je parierais mon dernier centime sur toi, mon petit."
— "C'est vraiment quelque chose venant de Sophie", dit David. "Elle a refusé un bon nombre d’auteurs."
— "Je t’en prie." Sophie fit un signe de la main. "Je ne te convenais pas et tu t'es bien débrouillé sans moi." Et puis, poursuit-elle, quand tout ça sera fini, tes ventes vont exploser à cause de cette tentative de meurtre."
— "Peut-on remettre les discussions business à plus tard ?" s’énervait Lucia. Elle dirigea son regard vers Paul. "Selon Anaëlle, vous lui avez dit de tuer Valentin Desmaisons et Isabelle Craysse."
Les yeux de Paul s’agrandissaient au fur et à mesure de sa compréhension de l’accusation.
— "Pas du tout. Je vous le jure, je ne lui ai jamais dit de tuer quelqu'un."
— "Ne mens pas, tu m'as dit que s'ils étaient morts, on pourrait être publiés", dit Anaëlle.
— "Quoi ? Non ! C'est le synopsis de mon prochain livre, Des Morts à la Pelle. Je t'en ai parlé Anaëlle, tu te souviens ?" Il croisait le regard des uns et des autres, entre Lucia, Julien, et David. "C'est l'histoire d'une aspirante auteure qui ne semble pas avoir de chance, alors elle décide de tuer les meilleurs auteurs."
— "Oh, mon Dieu. Tu dois me l'envoyer quand tu l'auras fini," ajouta Sophie. "S'il est aussi bon que l'autre, nous aurons un deuxième best-seller en préparation." Elle se tourna vers Anaëlle. "Vous devriez vraiment trouver un autre moyen d'exprimer votre créativité, ma chère. Le meurtre est tellement extrême, vous savez."
— "Sophie, s'il te plaît, arrête de parler", dit David.
La femme plus âgée l’ignora. "paul, je sais juste que votre nouvelle série va être un succès. Un succès international, si j'ai mon mot à dire. Je pense que nous pouvons même obtenir les droits cinématographiques avant la publication."
— "Oh, Mme Vernier, c'est exactement ce que j'ai toujours voulu." Paul était ravi.
— "Ne mens pas, Paul » Anaëlle lançait un regard noir à son ami. "Nous voulions qu'ils partent tous. Nous sommes frère et sœur de combat."
— "Je n'ai jamais voulu la mort de personne, Ana. Bon sang." Paul secouait la tête. "Quand était ton dernier rendez-vous avec le Dr Drier ? Est-il au courant de ça ?"
— "Pas du tout. Je l'ai viré. Il étouffait ma créativité," dit Anaëlle. "J'ai écrit des centaines de pages extraordinaires depuis cette décision."
— "Tu aurais probablement dû le tenir au courant. Et continuer à prendre tes médicaments" Dustin s'accroupit près d’Anaëlle et prit le bras de la femme. "Tu seras toujours ma sœur d'écriture, mais ce que tu as fait était juste horrible. Maintenant, si tu veux bien m'excuser, je vais rencontrer Sophie. Tu peux le croire ? J'ai un éditeur !"
Anaëlle grogna. Dustin se lèva et recula. "Tu pourrais au moins essayer d'être heureuse pour moi."
Sophie posait une main sur l'épaule du jeune homme. "Laissons le reste à la police et allons prendre un martini. Pour calmer les nerfs, vous savez. Ensuite, nous pourrons parler de plan marketing."
—"S'il vous plaît, ne quittez pas la ville, Paul, jusqu'à ce que nous puissions obtenir une déclaration écrite de votre part", lança Lucia après eux.
Anaëlle grognait encore et tapait du pied. "Ce n'est pas comme ça que les choses étaient censées se passer. Je devrais discuter de plans marketing, pas Paul."
— "Mme Vernier a été très claire sur ce qu'elle pense de votre livre," dit Julien. "Je pense que ce qui vous manque ce sont quelques grosses explosions, des courses poursuites. De l'action et de l’aventure, ça aide toujours."
Anaëlle lève les yeux vers Julien et sourit. "C'est gentil de ta part de faire des suggestions. C'est la première chose gentille qu'on m'ait dite aujourd'hui."
— "Vous avez assassiné deux personnes et tenté d'en éliminer une troisième. Être gentille est la dernière chose à laquelle je pense pour ma part", dit Lucia en aidant Anaëlle à se relever.
— "Julien, tu l'emmènes ?"
— "J'en serais heureux, Capitaine." Il prit la jeune femme par le haut du bras. "Nous pouvons réfléchir dans la voiture sur le chemin de la prison, si vous voulez."
— "Oh, j'aimerais bien. J'aimerais beaucoup."
Lucia les regardait fixement. "Que vient-il de se passer en fait ?"
Comme David ne répondait pas, elle se tourna vers lui. L'homme était pâle et semblait sur le point de s'évanouir. "Tu as besoin de t'asseoir ? Je peux te donner un peu d'eau ?", demanda t-elle.
Il regardait Lucia comme s'il la voyait pour la première fois. "Non. J’ai juste besoin de ça."
David l'attira dans un câlin si serré qu'elle crut qu'elle allait perdre son souffle. Il se détendit un peu quand elle lui rendit son étreinte. Son corps était chaud avec juste ce qu'il fallait de muscles.
Elle se hissa sur la pointe des pieds et lui murmura à l'oreille : "Tu es en sécurité maintenant, Julie. Le capitaine Lucia a attrapé le grand méchant."
Paul était venu plus tôt pour faire sa déclaration et dire au revoir à Anaëlle. "Je suis désolé que tu sois devenue folle, Ana. J'espère qu'ils pourront t'aider là où tu vas."
— "Je ne suis pas folle", dit Anaëlle alors que deux policiers l'embarquaient dans leur fourgon pour le transport vers Perpignan.
— "Tu devrais probablement envisager de ne pas argumenter sur ce point. Cela pourrait t’aider dans ta défense." souffla Paul vers Anaëlle alors que les portes du véhicule de police se refermaient.
— "Eh bien, je dois y aller. Sophie m'envoie à Paris pour finaliser mon contrat. Pouvez-vous le croire ? Tout se passe si vite."
Lucia était persuadée que, si c'était physiquement possible, les oreilles d’Anaëlle cracheraient de la fumée en ce moment même. Le fait qu'elle n'ait rien dit de plus depuis l’arrestation était surprenant. Peut-être qu'elle prenait en compte le conseil de son ami de se taire. Lucia signa les papiers administratifs, salua les flics chargés du transfert et retourna à l'intérieur du poste.
— "Alors, que se passe t-il maintenant ?" demanda Julien.
— "Anaëlle sera emmenée à la prison de Perpignan et attendra son procès et sa sentence. A moins que son avocat ne plaide la folie, ce que je ne suis pas sure qu'il fera. S'il y a un procès, avec deux meurtres et une accusation d'enlèvement, la sentence risque d’être lourde."
Julien secoua la tête. "C'est triste, vraiment. Elle avait l'air d'être quelqu'un de bien une fois qu'on apprenait à la connaître. Et je pense qu'elle veut vraiment travailler sur son écriture après toutes les critiques qu'elle a reçues hier soir."
— "Anaëlle aura certainement le temps pour ça. Elle ne va pas voir la vrai vie avant un bon moment."
La porte de la Brigade s’ouvrit et Martin Ovencade entrait en titubant, Mathéo Fouillas sur ses talons. Miranda Melody Soucy, à nouveau vêtue de noir, suivait de près. Elle portait une nouvelle pancarte, L'EXPRESSION LIBRE EST NOTRE DROIT.
— "Qu'est-ce qui se passe encore?" demanda Lucia.
— "Dis-leur, Martin", dit Mathéo.
— "Non, Martin", dit Miranda. "Souviens-toi de la cause." Elle lança la pancarte en l'air, manquant de peu un des ventilateurs du plafond. "Expression libre !"
Lucia la regarda. "Et tu es ici à quel titre... ?"
— "C'est mon petit ami." Miranda pointa le panneau vers Martin. "Et je suis sa conseillère juridique. En tant que présidente du club de débat, j'ai beaucoup d'expérience dans ce domaine."
Julien rejoignit Lucia à l'accueil. "Qu'est-ce que Mathéo veut que tu nous dises ?"
Martin redressa son t-shirt vintage Metallica et jeta un regard furieux à son ami. "Non. Pas question." Il regardait Miranda, qui lui adressait un sourire encourageant. "Je n'ai rien à dire, sauf que nous résistons."
—"Julien, on n'a pas encore des gâteaux d'Hannah à l'arrière ?"
— Julien hocha la tête. "Bien sûr qu'on en a."
— "Je parie que tu as faim, Miranda. Protester peut ouvrir l'appétit." Miranda regarda son ventre, puis Lucia. "Je crois que tu as raison. J'étais tellement énervée que j'ai oublié de déjeuner."
— "Allons-y, alors."
Julien se dirigea vers l'arrière du poste et Miranda avait suivi
— "Miranda ? Tu ne peux pas me laisser seul avec cette branche militarisée de l'establishment !"
Elle lui fit un signe de la main. "Tu vas devoir résister sans moi. Je suis affamée."
Martin baissa la tête. Mathéo lui donna un coup de poing dans le bras et il glapit. "Hé !" "Dis-lui." Mathéo poussa son ami. "J'en ai marre de prendre la responsabilité pour toi."
— "Bon. D'accord !" Les épaules de Martin s’affaissaient. "C'est moi qui ai fait les graffitis. Seulement moi. Mathéo n'est pas impliqué. Il ne soutient pas la libre expression artistique."
—"Nous avons eu cette discussion. Bien sûr que je soutiens l'expression artistique. Ce que je ne soutiens pas c'est de ruiner la propriété d'autrui en son nom." Mathéo secoua sa tête. "Je n'arrête pas de le lui dire, mais ce club d'artistes dans lequel il est inscrit lui a donné d'autres idées."
Lucia regardait Mathéo. "Que faisiez-vous dans la ruelle l'autre jour ? On t'a vu avec une bombe aérosol."
— "Non, c'était du décapant à peinture. J'essayais de nettoyer après lui."
— "Pourquoi faisais-tu ça ?"
— "C'est mon ami, et il ne semble pas pouvoir s'empêcher de faire des bêtises." Mathéo secoua sa tête. "Du moins, je pensais qu'il était mon ami. Il vous a laissé croire que moi aussi je faisais des conneries."
— "Je suis toujours ton ami. J'ai juste été pris dans le mouvement, un résistant aux flics et à leurs méthodes sournoises."
— "Nous ne sommes pas sournois", soupira Lucia.
Julien retourna au comptoir. "Vous deux avez l'habitude de vous attirer des ennuis quand vous êtes ensemble", dit-il en croisant les bras sur sa poitrine. "Martin, as-tu nettoyé la dernière moustache chez Marian's Antiques comme je te l'avais demandé ?"
Martin remuait la tête. "En grande partie."
— "En grande partie, ça ne suffit pas. Tu t'en occupes aujourd'hui. De tout le reste. Tu t'en sors bien, tu sais. Personne ne va porter plainte cette fois."
Il regarda Mathéo. "J'apprécie que tu essaies d'apprendre à ton ami à être responsable de ses actes. Et je suis désolé qu'on t'ait accusé. Il semble que tu grandisses. Peut-être que tu déteindras sur ton pote, là."
— "Pas de soucis." Mathéo serra la main tendue de Julien. "Comment va ta famille ?" demanda Julien. "Ca va mieux à la maison, non ?" Mathéo approuva. "C'est beaucoup mieux depuis qu'on a quitté Servet. Ça me manque ici, mais papa semble plus posé maintenant qu'il a fait la paix avec lui-même après le départ de maman et il a un meilleur travail. Il n'est plus aussi en colère."
— "Je suis heureux d'entendre ça," dit Julien. "Tu es peut-être en dehors de notre juridiction, mais tu peux toujours appeler si tu as besoin de quelque chose."
— "J'apprécie." Mathéo poussa son ami. "Viens, Martin. Je vais t'aider à nettoyer. Il va falloir se dépêcher ", dit-il. " ma famille retourne à Cadillac dans quelques heures."
Martin sourit finalement et passa un bras par-dessus l'épaule de l'autre garçon. "Miranda ! On s'en va !" cria t-il derrière lui.
— "On arrive !" Elle s’empressait de les suivre en marmonnant : "Les garçons. Dès qu'on les laisse seuls, ils perdent toute résistance et se vident comme des outres."
Dustin entrait au moment où les adolescents partaient. "Bonjour, la police. Comment allez-vous ?"
— "Nous allons bien, bien mieux."
Lucia remarquait que Dustin ne marmonnait pas ses mots. Il n'y avait pas non plus un nuage accablant d'alcool autour de lui. "Tu as l'air mieux aujourd'hui."
— "J'ai hâte de mettre tout ça derrière moi."
— "C'est très compréhensible. Comment pouvons-nous vous aider ?"
— "Je suis là pour les affaires de papa."
— "Bien sûr", dit Julien. Il récupéra une boîte en carton dans la salle d’a coté, la ramena dans le bureau principal et la posa sur le comptoir en bois de cerisier. Ils avaient gardé les vêtements ensanglantés et la perruque comme pièces à conviction dans une autre boîte, donc celle-ci ne contenait que le sac de voyage de Valentin et tout ce qu'il portait sur lui.
Lucia prit la bague en or et rubis. "Que pouvez-vous me dire à ce sujet ?"
— "Ça appartenait à mon arrière-grand-père. Papa la portait pour s'inspirer. Il disait toujours que son grand-père était un homme fort et intelligent." Dustin avait un demi-sourire sur le visage alors qu'il faisait glisser la bague. "Il s'appelait aussi Valentin." Il soupira et ferma la boîte. "Mon père était une personne très difficile. Il n'était pas apprécié par la plupart des gens, y compris moi-même, une bonne partie du temps. Il a fait de moi son assistant, pour pouvoir garder un œil sur moi, pensant que j'arrêterais peut-être de boire sous sa surveillance." Dustin avait ri et secouait la tête. "Si seulement il savait que je buvais d’autant plus qu’il était près de moi." Il essuya une larme.
— "Qu’est ce que vous allez faire maintenant ?" demanda Lucia d'une voix douce, sachant très bien ce que Dustin traversait. Des émotions bonnes, mauvaises ou compliquées tourbillonnaient à l'intérieur d’un cerveau affaibli par la tequila. —
—"Après l'enterrement, je pense que je vais chercher une cure de désintoxication. Voir si je peux réaliser une des dernières volontés de papa pour moi." Il souleva la boîte et la glissa sous son bras. "Ensuite, je vais utiliser mon héritage pour créer un foyer pour jeunes mères, où elles pourront être en sécurité. Poursuivre leur éducation et obtenir de l'aide pour leurs bébés."
— "Je parie que ton père aurait aimé ça", dit Julien.
— "Non, il aurait détesté ça." Dustin rit, puis redevint sérieux. "Merci à vous deux d'avoir trouvé la personne qui a fait ça."
Lucia sourit et hocha la tête de haut en bas. Elle et Julien sortirent avec Dustin pour le saluer alors qu’il s’éloignait.
"Hé, qu'est-ce qui se passe là-bas ?" demanda Lucia.
Il y avait une longue file de gens de l'autre côté de la rue. Et la file menait au magasin de son père.
Julien siffla. "C’est la première fois où ça arrive, c'est un jour de bras de Vénus alors qu’on en a déjà eu un ce mois-ci." Ils traversèrent la rue rapidement.
Noémie faisait un reportage devant chez Claude. "Et dans un geste sans précédent, Serge Pretti et Zoé Yu, les propriétaires de Chez Claude, organisent un deuxième Jour du Bras de Vénus aujourd'hui pour célébrer la capture du Tueur d’Artistes." Elle regardait par-dessus son épaule. "Comme vous pouvez le constater, cela crée une certaine agitation dans notre petite ville de Servet, le joyau du Pech. Retour aux studios, je suis Noémie Fouillas." Elle fit le signe de la coupure sur sa gorge et la caméra s’éteignit.
— "Wow. C'est probablement la chose la plus cool qui soit", dit Julien.
— "Tu veux dire à part capturer un meurtrier, non ?"
Julien la regarda du coin de l'œil. "Bien sûr. C'est exactement ce que je voulais dire."
Lucia rit mais s'arrêta immédiatement lorsque Noémie s'approcha d'elle. "Qu'est-ce que tu veux ?"
— "Seulement dire combien il est surprenant que vous ayez résolu cette affaire si rapidement. Les gens se sentent en sécurité maintenant, et c'est important." Elle hésita un moment. "Et aussi, Mathéo m’a appelé et m'a dit ce que vous avez fait pour lui... Merci". Elle fit un signe de tête à Lucia, monta dans le van avec la caméraman et partit.
— "C'était quelque chose ça", dit Julien.
— "C'est sûr. Maintenant, allons chercher du gâteau."
En entrant dans le magasin, il n'y avait pas eu de cris de "Resquilleurs !" cette fois. Au lieu de cela, la foule se répandait en applaudissements.
— "C'est inattendu", dit Lucia.
— "Ne vous y habituez pas. La prochaine fois, on ne sera pas aussi gentils", dit M. Domici.
— "Ouais, ce n'est pas parce qu'on vous aime bien aujourd'hui qu'il n'y a pas encore un tueur de Marseille qui traîne dans le coin", ajouta Mme Pierce.
— "Sérieusement ?" dit Lucia. "On a résolu l'affaire."
Julien attrapa son coude et l'amena à l'arrière du magasin. "C'est bien pour ça qu'on a le droit de ne pas faire la queue aujourd’hui. Laisse tomber."
— "Julien ! Lucia ! Félicitations !" dit Zoé, en essayant de les embrasser tous les deux en même temps et de continuer à distribuer des gâteaux.
Serge serra la main de Julien et fit un câlin rapide à sa fille. "Bon travail vous deux."
Zoé leur tendait une assiette à chacun et Serge versa du café. "Je ne pourrais pas être plus fier", dit-il.
Lucia prit une bouchée, gémit et fourra le reste dans sa bouche. "ma fille a toujours mangé comme si on allait lui voler sa part", dit Serge en mettant un autre morceau de gâteau dans son assiette en carton. "C'est étonnant qu'elle ne pèse pas 200 kilos."
— "Ouais, mais je vais ralentir après ça. Plus de sucreries pour moi." Elle prit une autre bouchée. "Sauf pour la prochaine journée du bras de Venus."
— "Pourquoi ne viendrais-tu pas dîner demain soir ? Nous aurons du saumon grillé et des nems." Il serra Zoé dans ses bras. "On ne peut pas te recevoir ce soir parce que Zoé organise la réunion de son club de lecture. Même moi, je n'ai pas le droit d'être là quand ça se passe."
— "Tu seras heureux d'apprendre que c'est un mystère, pas une romance." Elle fit un clin d'œil.
Lucia rit à ce sujet. Elle avait eu assez de romans d'amour pour un bon moment. "Merci, vous deux, ça a l'air génial. Jérôme, du restaurant, m'a accusé de ne pas manger comme un adulte et je dois admettre qu'il a probablement raison." Elle a souri. "En plus, ce sera bien de commencer à rattraper le temps perdu. Et continuer à mieux te connaître, Zoé."
— "On aura tout le temps pour ça demain", dit Julien. "Aujourd'hui, mangeons du gâteau."
— "Tu viens d'abuser d'un cliché, tu sais."
— "Il fallait bien que quelqu'un le fasse avant toi", dit-il en avalant une bouchée de gâteau. "En plus, tu ne peux pas être la seule à profiter de notre réussite ici."
Lucia était enfin chez elle pour la soirée et s'installait dans le seul fauteuil confortable et rembourré qu'elle possédait. Bon sang, ça faisait du bien de s'asseoir et de se détendre. Pourtant le moment sembla gâché quand quelqu'un frappa à la porte d'entrée. En ouvrant la porte, elle trouva une bouteille de vieux rhum arrangé sur la terrasse. En la tenant devant la lumière déclinante, elle pouvait voir qu'elle était à moitié vide.
— "Quoi ? Tu ne pouvais pas me laisser une bouteille pleine ?"
David s'approcha du côté de la maison, souriant et tenant un verre dans chaque main. "Tu te joins à moi ?"
— " Absolument ", dit Lucia, en fermant la porte derrière elle. Elle prit un des verres de David. Ils marchèrent jusqu'au bord du fleuve où il avait installé une couverture et un panier de pique-nique qui les attendaient.
—"C'est quoi tout ça ?"
— "Je veux te remercier pour tout ce qui s'est passé cette semaine".
— "Y compris pour t'avoir sauvé la vie, hein ?"
David rigola. "Surtout pour m'avoir sauvé la vie, j’y tiens un peu, j’étais vraiment tétanisé l’autre soir, la folie m’a toujours fait peur." Il devint sérieux. "Et j'ai une demande."
Lucia leva un sourcil. "Je savais que tout cela était trop beau. Qu'est-ce que tu veux ?"
— "Eh bien, j'ai déjà parlé à Julien et il est d'accord. Est-ce qu'on pourrait garder Julie Style secrète entre nous trois ?"
— "Pourquoi ? C'est pas comme si on était les seuls à connaître ton alter ego."
— "Il n'y a qu'une poignée de personnes dans l'édition et vous deux. Enfin, et Anaëlle, mais elle est folle, alors personne ne la croira."
Il déballait deux sandwichs, salade et poulet sur pain de seigle et en tendit un à Lucia.
— "J'ai décidé, lorsque j'ai commencé à écrire, de conserver un certain anonymat. Personne ne sait vraiment qui est Julie et cela semble ajouter une mystique à son personnage. Je ne suis pas encore prêt à m'en défaire." Il se pencha en avant. "Alors, qu'en dis-tu?"
— "Bien sûr, mais pourquoi ce mystère ?"
— "Disons simplement que c'est pour améliorer encore l’histoire d’un beau jour comme celui-ci."
Lucia le considéra un instant, puis écoutant son cœur, elle tendit le bras. David souriait encore alors qu'ils s'embrassaient en se tenant la main.
Une note de Angèle Patrick
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